2018, le clap de fin.

Cette année, je me suis remis à fréquenter des romanciers. Du coup, l’envie m’est venue de partager avec vous les 7 œuvres romanesques qui m’ont le plus marqué durant cette période –7 comme les 7 jours de la semaine.

Ceci me paraît être une manière convenable de se séparer de 2018, et d’accueillir sereinement 2019. – L’an passé, les adieux à 2018 avaient été consommés à travers une création poétique. Cette fois-ci, le manque d’inspiration n’est pas propice à la récidive.

Les 7 romans dont je vais vous brosser le portrait sont spéciaux, chacun à sa manière. Établir une hiérarchisation a de ce fait été un casse-tête, au point où j’ai finalement décidé d’y renoncer. Le fait même de sélectionner les 7 œuvres ci-dessous, plutôt que d’autres, ne s’est pas fait sans difficultés. Ce n’est que le produit d’une subjectivité assumée. S’il fallait simplement évaluer la qualité de l’écriture, cela aurait été plus simple.

Mais un roman ne se résume pas à la plume de son géniteur. Certains récits convoquent plus régulièrement la sensibilité du lecteur, à travers les thèmes choisis, le caractère instructif de l’œuvre, l’allure du récit, la consistance de l’intrigue… C’est ainsi que l’impartialité du lecteur est peu à peu rongée. Je préfère par conséquent retenir l’ordre de parution comme critère de classification.

1- Mongo Beti, Le pauvre Christ de Bomba (1956)

2- Chinua Achebe, Le monde s’effondre (1958)

3- Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude (1967)

4- Paulo Coelho, L’alchimiste (1980)

5- Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit (2008)

6- Kathryn Stockett, La couleur des sentiments (2009)

7- Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs (2016)

Permettez-moi tout d’abord de parler d’un monument de la culture camerounaise. Un monument dont on ne parle probablement pas assez :

Mongo Beti

De son vrai nom Alexandre Biyidi Awala, Mongo Beti est un auteur précoce. En 1954, à 22 ans, il publie son premier roman, Ville Cruelle, sous le pseudonyme d’Eza Boto. Suivront de nombreux autres, jusqu’à sa disparition en 2001. Pendant plus de 40 ans, il s’est consacré à l’écriture.

Ce natif du Sud-Cameroun a passé 32 ans en France, avant de rentrer au bercail en 1994, mais il n’a vraiment jamais quitté ses racines. La preuve, aucun de ses romans ne parle d’autre chose que son pays natal.

Un homme de culturel protéiforme

Au-delà des romans, il a aussi publié des essais politiques, dont le plus célèbre, Main basse sur le Cameroun, dans lequel il critique notamment le Président Ahidjo, avec une élégance et une pureté du langage qui donnent presque envie d’applaudir. Grâce à ce livre, Mongo Beti continuera à être cité dans nos facultés de science politique pendant longtemps encore.

Il a par ailleurs mis sur pied, avec sa femme Odile Tobner, la revue Peuple Noirs, peuples Africains (1978-1991), au sein de laquelle étaient abordés les maux qui minent les peuples Noirs. Je pense même que son parcours aurait été plus riche de récompenses s’il n’avait pas mis sa plume au service de la lutte contre le colonialisme et le néocolonialisme.

D’ailleurs, son seul texte primé – Prix Sainte Beuve – est le roman Mission terminée (1957), dans lequel il n’aborde pas les questions d’injustices sociales liées spécifiquement à la main coloniale. Au niveau de la quatrième de couverture de ce livre, il est inscrit : « Voici enfin un roman africain qui n’a pas d’arrière-pensée politique, où éclate la joie de vivre, et qui révèle d’une façon étonnante le talent original d’un jeune écrivain noir ». On peut imaginer ce qu’aurait été sa carrière s’il avait choisi de produire tous ses romans sans «arrière-pensée politique».

Mongo Beti laisse à la postérité des écrits en qualité et en quantité. Il nous lègue aussi un espace culturel dont la seule dénomination résume son combat : la Librairie des Peuples Noirs, située à Yaoundé.

L’urgence de lectures scolaires centrées sur nos réalités

Je n’ai rien contre Le Misanthrope ou Madame Bovary, mais ce ne sont pas nos classiques. Ces lectures peuvent attendre, parce qu’elles ne sont pas prioritaires pour les consciences des jeunes élèves camerounais, tout comme ailleurs, un étranger peut difficilement rivaliser avec Molière ou Flaubert dans le système éducatif. Ils peuvent être des auteurs classiques en France, parce que leurs écrits sont d’abord tournés vers leur société.

De la même manière, des auteurs comme Mongo Beti ou Ferdinand Oyono parlent du Cameroun. Avec des personnages camerounais et des récits qui portent notre histoire souvent bien mieux que nous l’enseignent nos cours d’Histoire… En somme, leurs œuvres respirent les réalités locales. Et le comble, c’est qu’au-delà de leur nationalité, ils savent manipuler les mots à leur guise. Aucun Camerounais ne devrait découvrir des auteurs aussi profonds dans un lieu autre que l’école nationale. La politique du livre scolaire devrait être orientée dans ce sens.

La séquence fragile est terminée. On peut dès à présent commencer à parler de nos 7 romans.

Pour ne pas donner des détails trop importants sur des œuvres que certains n’ont peut-être pas encore découvertes, il va falloir s’abandonner à un exercice ardu : en dire assez, afin que l’on sache de manière générale ce que ces maîtres du récit ont offert au monde, et ne pas en dire trop, afin qu’une part de mystère continue à planer sur l’essence de leur production. En cas d’échec dans cette mission d’équilibriste, j’en appelle à votre indulgence.

1- Mongo Beti, Le pauvre Christ de Bomba

Cette œuvre est écrite sous la forme d’un journal. Un journal tenu par un enfant de chœur camerounais, en service à la mission catholique de Bomba. Il accompagne son supérieur – le Révérend Père Drumont – un missionnaire français, dans sa tournée d’évangélisation.

Complicité entre pouvoir politique et religion

Le thème central de ce texte est celui de l’universalité du Christianisme. L’auteur fait parfois usage du sarcasme, et même du raisonnement par l’absurde, pour montrer en quoi la mission civilisatrice est impertinente, avec l’image du Bon Pasteur, ce bienfaiteur qui donne de sa personne pour le salut des païens.

Sont déclinées les relations incestueuses entre l’Eglise et l’administration coloniale ; l’hypocrisie morale des missionnaires vis-à-vis des milieux d’affaires et de pouvoir ; la corrélation entre les sévices corporels subis et l’attachement au christianisme… Tandis que le management par la peur et la rhétorique liée à l’enfer sont déployés, un racket organisé est en place, conditionnant la confession et l’obtention des sacrements au paiement des deniers de culte. Pas d’argent, pas de communion avec Dieu.

Conjointement à cela, le personnage de Zacharie, le cuisinier du Père Drumont, est considéré comme inquiétant et dangereux, parce qu’il véhicule un discours critique sur la nécessité du Christianisme en Afrique. Le terme « Blasphème », destiné à censurer ceux qui ne veulent pas rester dans les rangs, n’est jamais loin dans ce type de circonstance.

Il y a dans ce livre une colère sourde, face à l’impolitesse d’un missionnaire qui nage dans un narcissisme culturel révoltant. Il y a aussi une précision et une lucidité dans la compréhension des mécanismes de domination spirituelle. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ce roman a été interdit à sa sortie. Il a 62 ans, mais l’écho de certains passages résonne jusqu’en 2018, comme s’il décrivait la société d’aujourd’hui.

2- Chinua Achebe, Le monde s’effondre

Chinua Achebe – comme les deux Camerounais précités – fait partie des grands noms de la littérature africaine d’avant-indépendance qui ont eu l’intelligence et le talent nécessaires pour consigner l’histoire qui défilait sous leurs yeux.

Le titre original du livre est ‘’Things fall apart‘’. La traduction française ‘’Le monde s’effondre’’ ne rend pas justice à ce qu’il démontre. Une traduction plus juste aurait été ‘’Le chaos’’. Et c’est bien du chaos qu’il est question dans ce chef-d’œuvre.

Chinua Achebe nous plonge dans le pays Ibo, entre les localités de Umofia et Mbanta. La plus grande partie du roman renseigne le lecteur sur le mode de vie précolonial : organisation des villages avec leurs guerriers et leurs médecins, leurs oracles, leurs coutumes, leurs systèmes religieux et matrimoniaux, leurs mode de résolution des conflits… Il nous peint un monde qui est loin d’être parfait, mais un monde qui est le produit de son histoire, muni de liens sociaux et de tares qui lui sont propres, et qui font consensus. Ce qui est marquant à ce niveau, c’est que l’auteur n’essaie à aucun moment d’idéaliser la société précoloniale.

Le nœud de l’intrigue

Et soudain, les missionnaires britanniques débarquent. Avec l’Évangile du Christ, en présentant aux autochtones leur conception de Dieu comme erronée, et la leur comme la seule pouvant les sauver. C’est le début de l’évangélisation et de la division des familles sur la base du dogme.

A la construction d’Églises, s’ajoute celle de tribunaux et de prisons, dans lesquels sont jugés et incarcérés les autochtones. Pour avoir violé des lois importées. Et cela, avec le lot de violences physiques et de traitements dégradants que cela implique. Des écoles aussi, canaux par lesquels la transmission de la nouvelle religion est beaucoup plus aisée, voient le jour.

C’est une civilisation qui prend l’eau de toutes parts, submergée par des envahisseurs qui ne respectent rien, excepté leur volonté de détruire ce qui ne leur ressemble pas, et qu’ils ne cherchent même pas à comprendre. Le plus saisissant dans le récit, ce n’est pas l’impossibilité pour les autochtones de faire front commun pour expulser les Blancs de leur territoire.

Au plan démographique, le rapport de force est en faveur des natifs d’Umofia, infiniment plus nombreux. Mais les Noirs convertis à la nouvelle religion, et détenteurs d’une parcelle de pouvoir dans le gouvernement nouveau, sont les obstacles majeurs à la libération collective. Le sort final que connaît le personnage principal, Okonkwo, est le symbole de l’effritement culturel de tout un pays, favorisé par l’arrogance des étrangers, et la mollesse/le concours de ses propres fils.

A l’aide d’un style limpide et hautement pédagogique – notamment à travers une multitude de proverbes ibo -, cet auteur transmet au public une capture vibrante de la vie précoloniale et du fait colonial dans son pays.

3- Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude

 

Ce roman est une histoire familiale dans le petit village de Macondo. Il relate la trajectoire de la lignée Buendia, des arrières-arrières-arrières-grands-parents José Arcadio et Ursula Buendia, à leur arrière-arrière-arrière-petit-fils Aureliano Buendia.

 

Dans ce livre, il y a un retard à l’allumage. Il faut s’armer de patience, sinon, l’on est tenté de passer à autre chose. Le démarrage prend du temps, mais au bout d’un moment, le train court, et on se félicite de ne pas être descendu. L’intrigue ne m’a pas parue particulièrement recherchée, même si le roman dénonce habilement la guerre civile et les exactions perpétrées par les firmes capitalistes américaines en Amérique latine.

Une narration d’exception

C’est le récit en lui-même qui est majestueux. L’auteur arrive à donner une profonde densité à plus d’une dizaine de personnages, pénétrant gracieusement leur intimité, et décortiquant au millimètre près leurs volontés et leurs secrets. Les membres de la famille Buendia disparaissent progressivement, dans un récit qui transpire la mort et la solitude tragiques, en raison tantôt de la guerre, tantôt du chagrin, tantôt de la vieillesse.

L’auteur a une faculté à décrire des événements déclinés sur de nombreuses années en quelques lignes, sans que cela ne paraisse trop brut. On le lit, et on est dans l’expectative, surpris par la tournure du récit, et très souvent émerveillé par la qualité et l’originalité de l’écriture. Il est tellement fin, que parfois, il faut le relire pour le saisir, parce qu’il multiplie des figures de style que l’on peut interpréter de manière incorrecte.

Il arrive à faire dandiner le récit entre le futur et le présent de situation, de telle sorte que le lecteur resté sur sa faim quelques pages plus tôt, est à chaque fois rassasié a posteriori. Le chemin du public est parsemé de détails que l’on croit futiles, et quelques pages plus tard, le sens décisif de ces détails arrose l’esprit. – Les nombreuses variations temporelles m’ont fait penser à la série américaine This Is Us

Si vous avez une mémoire aussi défaillante que la mienne, il faut être préparé à faire des pauses pendant la lecture, afin de vous rappeler qui est le petit-fils, le grand-oncle ou l’arrière-grand-père de qui, parce que de génération en génération, une répétition des prénoms José Arcadio et Aureliano s’observe dans la dynastie Buendia.

Cet intellectuel colombien n’a pas été lauréat du prix Nobel de Littérature de manière hasardeuse. Il est des passages entiers que l’on aimerait encadrer et accrocher quelque part, afin de les relire, encore et encore. Son roman regorge des propriétés esthétiques fabuleuses.

4- Paulo Coelho, L’alchimiste

 

J’avais tellement entendu parler de ce livre en des termes positifs, que j’avais peur d’en attendre trop, et d’être déçu. Il n’en fût rien. C’est un livre qui doit être lu top ou tard, et mieux vaut très tôt. Il est universel, parce qu’il parle du sens de la vie.

Paulo Coelho aurait pu simplement écrire un livre sur le développement personnel. Mais il a estimé que c’était trop primitif pour lui. Alors, pour nous communiquer des sagesses de vie, il a pris pour prétexte un improbable conte philosophique, avec au centre un jeune berger espagnol du nom de Santiago, qui cherche sa « Légende Personnelle ».

Il y a dans ce roman une volonté d’instruire, une enveloppe paternelle qui vise à protéger le lecteur, et à lui montrer la voie qui mène vers la réussite et l’épanouissement. Ce livre ne se raconte pas. Il faut juste le vivre.

5- Yasmina Khadra, Ce que le jour doit à la nuit

De son vrai nom Mohamed Moulessehoul, cet auteur est un ancien officier de l’armée algérienne. Afin de passer entre les mailles du filet du comité de censure militaire à l’époque où il était encore en fonction, il a dû opter pour un pseudonyme : Yasmina Khadra – qui correspond aux deux prénoms de son épouse. – Il est retraité depuis 2000, mais a conservé ce pseudonyme.

 

 

Un personnage principal tiraillé

Le roman relate l’histoire d’un jeune algérien, de sa tendre enfance à ses derniers jours. Le récit se déroule dans l’Algérie coloniale, avec son lot de contradictions. Entre tradition et modernité. Entre misère des opprimés et aisance des oppresseurs. Entre guerre meurtrière d’indépendance et processus de réconciliation.

Le personnage principal incarne cet entre-deux culturel: le jeune Younes va quitter sa misérable famille nucléaire, pour habiter le quartier européen, chez son oncle prospère et marié à une française, où il se fera désormais appeler Jonas. Il est écartelé entre son appartenance au peuple algérien colonisé, et le fait que le nouveau monde auquel il appartient le considère comme un des siens.

L’éclatement de la guerre d’Algérie et la nécessité de choisir son camp complexifient encore plus ce schéma. A quel camp doit-il est être loyal ? Parallèlement à l’intrigue susmentionnée, une histoire d’amour est tricotée en arrière-fond.

Il faut de prime abord relever que ce livre ne se lit pas d’une traite, car l’auteur n’utilise pas le vocabulaire le plus accessible qui soit. Un dictionnaire est donc requis pour accompagner cette lecture. On y retrouve aussi de longues descriptions qui peuvent faire décrocher certains.

Yasmina Khadra porte un talent extraordinaire pour décrire les espaces. Les gestes. Les joies et déchirures émotionnelles ; une disposition singulière à susciter des émotions diverses. Il sait solliciter en permanence l’imagination du lecteur, et le tenir par la main à travers des figures de style – notamment la personnification – qu’il déploie avec une indécente facilité. Ce livre est excellemment écrit. Une merveille. C’est aussi un crève-cœur. On met du temps à en revenir.

6-Kathryn Stockett, La couleur des sentiments

Le titre original est ‘’Help’’. La traduction française ‘’A l’aide’’ devrait en principe sonner comme une évidence. Mais le microcosme de l’édition en France a une tendance maladive à aseptiser le contenu de livres étrangers, souvent à partir de la première de couverture, ce qui en dénature le sens. On va donc se contenter de ‘’La couleur des sentiments’’, titre qui ne correspond absolument à rien de concret lorsqu’on découvre le livre.

La rencontre entre les faits réels et la fiction

Kathryn Stockett est une américaine qui a grandi dans le Mississipi, un Etat particulièrement raciste du Sud des Etats-Unis. C’est une Blanche. Et elle a écrit ce livre pour Demetria, la domestique noire qui s’est occupée d’elle lorsqu’elle n’était qu’une enfant. Il s’agit donc d’une fiction qui a pour ferment des faits réels, et l’histoire de son pays.

 

Le récit se situe dans les années 1960, et traite de la ségrégation raciale.

La grande beauté de cet ouvrage, c’est sa simplicité et son naturel. Le langage est élémentaire, mais en même temps raffiné. Le registre de langue est certes à la portée du lecteur moyen, mais le style est largement au-dessus de la moyenne.

Elle réussit à se divertir avec le lecteur comme on s’amuse avec un interrupteur, en l’allumant et en l’éteignant, le jetant tantôt dans le bain de l’anxiété, tantôt dans celui du chagrin. Par ailleurs, au milieu des plaines d’injustice qui encadrent ce livre, sont injectés des litres d’humour. Elle arrive ainsi à égayer et colorier une lecture qui est par essence sombre et affligeante.

La manière avec laquelle elle a rendu profondément attachant le personnage Mae Mobley, une petite fille de 2 ans, est assez impressionnante. Cet aspect du livre à lui seul est fascinant de savoir-faire.

Du passé au futur

Il y a plusieurs narratrices dans le récit, sans doute pour que le public puisse vivre de l’intérieur, la différence de perspectives dans la société inégalitaire qu’elle décrit, selon que l’on est une Blanche, c’est-à-dire une privilégiée, ou une Noire, c’est-à-dire une servante. Elle arrive aussi brillamment à mettre en relief les nombreuses contradictions que produit le racisme à l’intérieur de la communauté qui se veut supérieure.

Avec l’existence dans son intrigue des sous-thèmes comme ceux de l’amour – ou du désamour – maternel, de l’anticonformisme et de l’éducation, l’on a la latitude de comprendre que ce livre n’est pas tourné vers le passé.
Il parle certes d’une période antérieure, mais il parle aussi, de manière muette, de l’avenir.

Elle dénude la réalité selon laquelle nous avons le pouvoir de déterminer ce que la société deviendra, tout simplement en choisissant mieux ce que l’on dépose dans l’esprit des enfants – le futur –. Et particulièrement, ce que l’on refuse d’y déposer.
C’est d’ailleurs un des succès de cet ouvrage : les sous-entendus. Il y en a quelques-uns, à travers lesquels elle enfante un couloir de complicité avec le lecteur.

Ce livre est en quelque sorte une célébration de la littérature. En effet, l’intrigue de ce roman est liée à la rédaction d’un livre. Une Blanche progressiste – Miss Skeeter – et des domestiques noires – emmenées par Aibileen et Minny –, ambitionnent de publier un livre pour décrire le quotidien des Noires dans la ville de Jackson. L’enseignement que l’on peut en tirer, c’est qu’à travers un moyen aussi inoffensif que l’écriture, on peut faire avancer des causes.

Une quinquagénaire m’a fait savoir qu’en 30 ans de lecture, c’était le plus beau livre qu’elle avait parcouru. C’est elle qui m’a poussé dans les bras de Kathryn Stockett. Ce fut une très belle aventure.

La couleur des sentiments est une œuvre lumineuse. Avec quelque chose d’authentique qui ceinture les pages. Et surtout, qui parle à l’âme.

7-Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs

 

Le titre original, c’est Behold the dreamers. –La traduction a encore fait des siennes –

Ce livre parle d’immigration irrégulière. Il dépeint l’histoire d’une famille bakweri originaire de Limbe, et qui va se retrouver à New York. Le récit se déroule donc entre le Cameroun et les Etats-Unis. Par l’intermédiaire de Jende et Neni Jonga, et des dures réalités qu’ils vivent, l’auteure questionne le sens de l’immigration irrégulière qui caractérise bon nombre d’Africains.

Elle met le lecteur dans la peau d’étrangers en indélicatesse avec les services d’immigration. En compagnie de la crise économique de 2008 qui s’invite dans les débats, pour ne rien arranger.

Les questionnements centraux de l’œuvre

Être sans papiers, avec un boulot précaire, un nouvel enfant sous les bras, le cercle familial resté au pays et qui en demande toujours plus, l’impossibilité de rentrer enterrer ses proches car n’ayant pas de papiers pour repartir… Doit-on quitter son pays à tout prix pour poursuivre le rêve américain, et vivre dans des conditions peu enviables, la peur au ventre, ne sachant pas si et quand l’on sera expulsé ? Ou se résigner à quitter un pays où l’on n’a pas de place, et retourner sur sa terre natale où l’on peut être plus utile et plus épanoui ?

La puissance de certains dialogues, spécialement entre les époux Jonga, balaie ces préoccupations avec un réalisme saillant. Il y a comme un sortilège qui est jeté sur quiconque se hasarde à mettre un œil sur la première page. Le malchanceux est alors pris dans un tourbillon et n’a envie que d’une chose, avoir le fin mot de l’histoire. Resteront-ils dans les quartiers malfamés de New York ? Rentreront-ils à Limbé ? Seuls l’appel du ventre et les sollicitations de Morphée peuvent temporairement délivrer le lecteur.

Que ce livre soit un best-seller, cela n’est en rien surprenant. Par contre, que la romancière Imbolo Mbue soit plus connue à l’étranger que dans son pays natal, c’est cela l’épouvantable surprise. Pour avoir vu naître un tel génie du récit sur son sol, le Cameroun a le devoir de bomber bruyamment le torse.

 

Bonus :

Je n’ai pas pu réprimer l’appétit de vous parler de John Kennedy Toole, auteur de La conjuration des imbéciles. Faisons une entorse au cheminement observé jusqu’ici, et intéressons-nous à l’auteur, et non à son livre – ne l’ayant pas encore entièrement lu, je ne saurais de toute manière en parler sereinement

John Kennedy Toole l’a écrit au début des années 60, convaincu qu’il s’agissait d’un chef d’œuvre. Hélas, aucune maison d’édition n’a daigné le publier. Il se suicide en 1969, à 31 ans, persuadé d’être un écrivain raté.

Après sa disparition, sa mère, Thelma, certaine que le roman de son fils est « exceptionnel », continue infatigablement à insister auprès des professionnels du livre, et par le biais d’un écrivain du nom de Walker Percy, un éditeur accepte finalement de publier ce texte.

C’est ainsi qu’un best-seller, qui sera traduit en dix-huit langues, voit le jour en 1980, 11 ans après la mort de son auteur, et rafle le Prix Pulitzer l’année suivante.

C’est aussi une leçon que j’ai (ré)apprise en 2018 : l’idée que nous nous faisons de nos aptitudes, et l’estime que nous avons de nous-mêmes, ne doivent dépendre ni des échecs, ni des opinions négatives que nous renvoient nos semblables. Il n’y a qu’un juge suprême : le temps.

PS :

Je sais qu’il y en a qui ne liront aucune de ces œuvres, même si on les leur colle sur les cuisses, et qu’on les paye pour chaque page parcourue. Il reste donc le septième art, même s’il copie toujours la littérature de manière imparfaite. Ce que le jour doit à la nuit et La couleur des sentiments ont été adaptés au cinéma.

Si vous avez des bijoux littéraires à me suggérer, ne vous en privez pas. Grâce à vous, 2019 commencera peut-être avec de nouvelles douceurs pour l’esprit.

Je vous souhaite un excellent réveillon en compagnie de vos proches, et rendez-vous l’an prochain. Portez-vous bien d’ici-là.

La vie est trop brève pour être petite.
Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

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5 commentaires sur “2018, le clap de fin.”

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