KÁLATI.S01E07

A l’affiche de ce mois, nous avons l’Anglaise Jane Austen (1775-1817) et l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003).

Orgueil et préjugés (1813)

Fille de pasteur, Jane Austen est issue d’une famille de huit enfants. Appartenant à la petite bourgeoisie, elle grandit en province, bénéficiant d’une éducation traditionnelle et de l’amour de la lecture qui lui est transmis.

Familière à la bibliothèque de son père, elle commence à écrire dès l’âge de 11 ans. Durant trois décennies, elle en fera son activité principale. Son catalogue compte 14 œuvres, dont certaines sont considérées comme des classiques de la littérature anglaise.

Elle est terrassée par la phtisie, à l’âge de 41 ans. L’habitation au sein de laquelle elle a vécu durant les 8 dernières années de sa vie abrite aujourd’hui un musée. Comme bon nombre d’auteurs, elle n’a pas connu le succès de son vivant.

Parmi ses romans majeurs, l’on compte entre autres Raison et Sensibilité (1811), Mansfield Park (1814), Emma (1815), et bien évidemment Orgueil et Préjugés.

De quoi parle Orgueil et préjugés ?

Il s’agit d’une histoire centrée principalement sur la famille Benett, au XIXe siècle. Elle est constituée du couple Benett et de leurs cinq filles : Jane, Elisabeh, Lydia, Kity et Mary.

Pour la compréhension de l’intrigue, une précision culturelle est indispensable. En Angleterre, à cette époque, la dot est conçue comme le capital que la famille de la mariée a pour obligation de verser au futur ménage – C’était aussi le cas en Russie, d’après ce que m’ont appris Tolstoï et Dostoïevski -Cette pratique a été abandonnée, certainement à regret pour les jeunes hommes intéressés

Cela étant dit, la famille Benett est assez modeste. En conséquence, la dot des filles Benett est loin d’être socialement attractive, et les prétendants ne se précipitent pas pour demander leur main. Par ailleurs, le domaine des Benett est marqué par un « entail ». C’est une disposition de la loi selon laquelle, à défaut d’héritier mâle, la terre passe à une autre branche de la famille.

Cette situation désavantageuse pour la vie que devra mener la famille après le décès du père, préoccupe singulièrement la mère Benett. Celle-ci exploite toutes les opportunités qui se présentent à elle, afin de connecter ses filles – notamment Jane et Elisabeth, les plus âgées – à de « bons partis ».

Naturellement, pour des raisons financières et de prestige, les rapprochements des filles Benett vis-à-vis de ces « bons partis », ne peuvent qu’alimenter des inquiétudes profondes dans l’entourage de ceux-ci.

Des personnages marqués

Jane Austen construit une multitude de personnages pour livrer cette histoire au lecteur, avec des caractères spécifiques à chacun d’eux. Au fil des pages, il est difficile de passer à côtés de la précision que la narratrice, extérieure au récit, répand.

Un père intellectuellement fin, mais d’un incorrigible laxisme quant à l’éducation de ses filles. Une mère d’une embarrassante sottise, et obsédée par le mariage de sa progéniture. La belle Jane et son innocence maladive, qui ne lui permettent pas de deviner l’obscurité dans le cœur de son semblable. Elizabeth, la charmante voie de la raison, d’une sagacité et d’une lucidité impressionnantes. Lydia et Kitty, charmées par le regard d’autrui, et éperdument attirées par les plaisirs passagers. Mary, renfermée dans ses livres, et inapte à la vie mondaine. Leur cousin M. Collins, parvenu servile, et n’ayant nullement conscience du ridicule qui le caractérise. M. Darcy – prétendant de Elisabeth -, bougrement riche, d’apparence hautaine, mais doté d’un sens de l’honneur et d’une rectitude morale appréciables. Le militaire Wickam, à l’aspect extérieur séduisant et fréquentable, mais profondément animé par le vice. M. Bingley – prétendant de Jane – un bourgeois d’une bonté naïve, et aisément influençable par son entourage…

Les thèmes du récit

Le mariage se pose évidemment comme une donnée redondante dans le déroulé de l’intrigue. La romancière l’aborde par moments de manière assez philosophique, avec des sous-thèmes liés à la place et la considération dont jouit la femme en société.

A titre d’illustration, la possibilité d’exclusion légale des femmes de l’héritage familial, est traitée de telle sorte que l’on perçoit facilement l’opposition de l’auteure à cette pratique. En outre, elle dénonce la différence de traitement au sujet de la vertu, selon que l’on est un homme ou une femme, visant ainsi l’hypocrisie du patriarcat.

De plus, le titre renseigne sur la présence de deux autres thèmes dans l’ouvrage : l’orgueil et les préjugés. En ce qui concerne l’orgueil, la narratrice expose la manière par laquelle il peut découper des trajectoires individuelles si on l’embrasse, ou les réconcilier si on le domine. Elisabeth et M. Darcy sont en pole position pour illustrer ce volet.

Au sujet des préjugés, Jane Austen nous démontre à quel point la perception erronée que l’on a des situations et des individus peut être dommageable, simplement parce que l’on choisit de ne pas creuser. De stopper sa course en surface. Alors, on se met à porter des appréciations sur la base d’informations partielles et invérifiées, nous conduisant de fait à l’erreur. Les personnages de Darcy et Wickam symbolisent particulièrement la sphère des préjugés dans le récit.

Iluustration du livre de Jane Austen

Le style de Jane Austen

S’il fallait établir un parallèle avec de l’eau, je dirais que cette œuvre est minérale. Sa compréhension ne nécessite aucunement la sollicitation d’un dictionnaire, mais la finesse esthétique que le lecteur y trouve, est d’une extraordinaire limpidité.

Je pense d’ailleurs que, quelle que soit la nature de mon éloge, elle échouerait à être proportionnelle au génie renfermé dans ce chef-d’œuvre littéraire. Il faudrait le lire pour s’en convaincre dès les premières phrases. Parmi les plumes de talent que j’ai eu le privilège de découvrir, Jane Austen fait sans conteste partie de la première catégorie.

Allah n’est pas obligé (2000)

 

Fils malinké de la Côte d’Ivoire, le nom de Ahmadou Kourouma a pour signification « guerrier ». Durant la colonisation française, il a été « tirailleur sénégalais » en Indochine, avant de se rendre à Lyon pour mener des études de mathématiques.

De retour en Côte d’Ivoire, il est secoué par le pouvoir du président Houphouët-Boigny, en raison de ses opinions politiques. Après une transition en prison, il s’éloigne de sa terre natale, sillonnant le continent africain. Préalablement à son retour d’exil, son expatriation l’a conduit en Algérie (1964-1969), au Cameroun (1974-1984), et au Togo (1984-1994).

Cet auteur fait partie de la première vague d’auteurs africains qui ont orienté leurs écrits vers la critique des systèmes gouvernants. Son premier ouvrage, Soleil des indépendances, s’inscrit dans cette logique. Ce livre est triplement primé.

Il publie également Monnè (1990), En attendant le vote des bêtes sauvages (1994), et Allah n’est pas obligé. C’est ce dernier ouvrage, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens, que nous allons parcourir aujourd’hui. Ce romancier peut être considéré, à juste titre, comme un Seigneur de la littérature engagée.

Ahmadou Kourouma raccroche sa plume à 76 ans. Au moment de sa disparition, il rédigeait une prolongation de Allah n’est pas obligé, intitulée Quand on refuse on dit non. L’ouvrage a été publié à titre posthume.

De quoi parle Allah n’est pas obligé ?

Le récit a cours au début des années 1990, avec comme narrateur Birahima. C’est un jeune ivoirien âgé d’une dizaine d’années. Orphelin de père, puis de mère, une assemblée familiale décide de le confier à sa tante Mahan, vivant au Libéria.

Pour des raisons de sécurité personnelle, celle-ci se voit obligée de retourner au Libéria sans lui.

Yacoubou, un féticheur et multiplicateur de faux billets, en indélicatesse avec la justice ivoirienne, y voit l’opportunité de reconduire ses activités douteuses sur d’autres terres. Ainsi, il se propose d’emmener Birahima au Libéria. C’est le début d’un voyage qui va les mettre au service de différents chefs de guerre libériens et sierra-léonais.

Style du récit

Le fait de confier la narration à un jeune d’une dizaine d’années, permet à l’auteur d’aborder l’atrocité de la guerre civile avec un ton qui manque de gravité. Ceci a le mérite de ne pas brusquer le lecteur et de l’amener progressivement à boire la réalité de la violence au Libéria et en Sierra Léone.

Un roman réel

J’ai pareillement repéré un important aspect pédagogique dans ce récit. Ahmadou Kourouma ne fait pas que dénoncer. Il enseigne également. Il enseigne les logiques qui ravitaillent ces conflits armés. Graduellement, on prend conscience de ce qu’il s’agit plus d’une réalité romancée, que d’une fiction basée sur l’existant.

Ahmadou Kourouma relate des faits réels, avec des dates, des mobiles, des noms de Chefs d’États et de chefs de guerre ayant animé ces guerres civiles. D’une certaine manière, Allah n’est pas obligé est un cours d’histoire.

Illustration du livre de Ahmadou Kourouma

Le lecteur est amené à saisir le rôle de la corruption et de la tribu dans les antagonismes politiques et les coups d’Etat y relatifs. Au Libéria les Yacous et les Gyos s’opposant aux Guérés et aux Krahns ; en Sierra-Léone, les Mendés se constituant en tribu dominante dans l’appareil politique… A intégrer de manière pratique la manière avec laquelle des jeunes filles et garçons sont enrôlés et drogués quotidiennement par des Chefs de guerre, afin de servir de chair à canon… A saisir la facilité avec laquelle il est possible de banaliser la mort, le viol collectif et l’indignité… A mieux comprendre d’une part les rapports entre ressources naturelles – diamant/or notamment – et les investisseurs étrangers pendant les guerres civiles, d’autre part les relations entre chefs de guerre, réfugiés et organisations humanitaires… Les arbitrages budgétaires entre les dirigeants en place et les bailleurs de fonds internationaux sont également une facette instructive du récit.

A travers ce puissant roman, Ahmadou Kourouma m’a dans une certaine mesure fait penser à Petit Pays de Gaël Faye, œuvre mentionnée dans le cadre de l’épisode 5.

Ce que certaines âmes humaines sont disposées à faire pour une parcelle de pouvoir est effrayant. – Je pense spécialement à Foday Sankoh – Et la guerre toute nue n’a absolument rien d’attachant.

 

D’après mon calendrier, l’acte VIII devrait être disponible le 25 août prochain.

D’ici-là, Kalati vous souhaite de prendre soin de vous.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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