Les dangers de l’analyse tribale de l’État.

Du tribalisme politique dans l’air…

A l’approche des consultations électorales, on retrouve dans l’espace public camerounais un tribalisme qui n’est pas nouveau, mais qui met en avant quelque chose de très malsain. Nous y reviendrons.

Le tribalisme politique, une tradition

Le tribalisme en politique est ancien au Cameroun, plus précisément le tribalisme électoral. Dans les années 50, on dénombrait : l’Union Camerounaise de M. Ahidjo qui avait ses soutiens au Nord et dans le pays Bamoun ; le Parti des démocrates camerounais de M. Mbida en terrain conquis au Centre ; les Paysans Indépendants de Mathias Djoumessi et Daniel Kemadjou à l’Ouest ; l’Efoula Meyong de M. Assale au Sud, l’Action Nationale de M. Soppo Priso à Douala….

Tous ces mouvements politiques avaient une assise dans les régions d’origine de leurs chefs. Le seul parti politique qui échappait plus ou moins à ce tribalisme, c’était l’UPC, assez rapidement interdit.

Le parti unique un frein historique au tribalisme politique

L’émergence du parti unique en 1966 a voilé ce phénomène de vote ethno-tribal pendant des décennies. En effet, tous les hommes politiques et toutes les tribus étaient regroupés au sein du même appareil politique, et ce sont les « frères » d’une même région qui devaient jouer des coudes pour avoir l’investiture du parti unique.

Mais depuis le retour du multipartisme, l’on voit bien, avec des faits pour le soutenir, que rien n’a changé. Le vote est demeuré ethno-tribal au Cameroun. Le SDF de M. Fru Ndi est imprenable au Nord-Ouest, l’UDC de M. Ndam Njoya est inattaquable à Noun ; l’UNDP de M. Bello Bouba, l’ADD de M. Garga Haman Adji, le MDR de M. Dakole Daïssala, ne remportent des victoires que dans le grand Nord d’où ils sont originaires. L’UPC minée par des divisions ne peut brandir des succès électoraux qu’en pays bassa de façon régulière ; l’UMS de Pierre Kwemo n’est audible au-delà d’un département…

Le seul parti qui arrive à enregistrer des victoires dans toutes les régions du Cameroun est le RDPC. Et cela s’explique aisément. Il s’agit du parti au pouvoir, qui a hérité de toutes les structures du parti unique. Et parce qu’il s’agit du parti au pouvoir, il attire vers lui beaucoup de militants opportunistes qui savent que l’accès aux emplois publics et aux largesses du régime passe souvent par ce canal. Dans un système politique comme le nôtre où l’État est le premier employeur du pays, ce n’est d’ailleurs pas étonnant.

Maintenant que le décor est planté, passons à ce qui me préoccupe . Ce qui devrait tous nous préoccuper.

Des extrémismes inquiétants

Des extrémistes des communautés bamiléké et béti se livrent à un spectacle assez inquiétant depuis un bon moment. Il est reproché au MRC, parti de M. Kamto, d’être le parti d’un village. Même si cela était vrai, serait-ce nouveau ? Comme nous l’avons vu plus haut, les principaux partis au Cameroun ont toujours fonctionné avec une base ethno-tribale.

Si des Bamiléké veulent faire de M. Kamto leur champion, je ne vois pas en quoi cela devrait poser problème. On ne pourrait leur reprocher ce que l’on ne reproche aux autres. D’ailleurs, le RDPC a certes une assise nationale, mais il n’a jamais été inquiété dans les trois régions du grand Sud au plan électoral.

Rappelons que durant les villes mortes, 7 régions sur 10 étaient en ébullition et les 3 régions dont je viens de parler, le Centre, le Sud et l’Est ne participaient pas réellement à cette insurrection populaire. Il ne faut pas être fin socio-politiste pour affirmer que la proximité ethno-tribale avec M. Biya est un des facteurs qui permet au RDPC de remporter les élections assez facilement dans ces 3 régions. Élections remportées dans certaines communes sur tapis vert, tellement les opposants se considèrent battus d’avance.

Le vote est ethno-tribal dans une large mesure chez nous, et le nier serait comme débattre de la couleur du ciel. Cela dit, dans cette atmosphère de pré-campagne, il ne faudrait pas tout tribaliser. Il ne faudrait pas donner l’impression que certains candidats peuvent être critiqués, et d’autres non.

Le chef du parti au pouvoir est l’un des hommes les plus critiqués au Cameroun, depuis des décennies, sans que l’on n’y voie une posture tribale ; Cabral Libii, candidat du parti Univers à la présidentielle, est critiqué pour tout un tas de raison, et l’on n’entend pas parler de ses origines tribales pour conclure à la bassaphobie. Idem pour M. Muna Akere.

Mais depuis quelques temps, le concept de bamiphobie fait son bonhomme de chemin, parce que certains estiment que M. Kamto, président du MRC, n’est pas l’homme de la situation pour diriger le pays, et que d’autres considèrent qu’attaquer cet éminent professeur de droit, c’est attaquer le Bamiléké.

En arrière-plan, un débat plus profond et plus dangereux est entretenu par deux pôles : d’une part, un groupuscule de Bamiléké qui estiment que le pouvoir doit revenir à l’Ouest, parce qu’il s’agit d’un peuple travailleur qui a attendu son tour pendant que les nordistes, puis les « fainéants » Bétis dirigeaient de façon désordonnée le pays ; d’autre part un groupuscule Béti qui juge que le pouvoir lui appartient, et que rien ne pourra modifier cela.

Ce débat est dangereux dans la mesure où il met à nu les idées suprémacistes des uns et des autres. Certains membres de la communauté Bamiléké sont convaincus que sans eux, le Cameroun vivrait encore comme au moyen-âge, avec des propos ahurissants qu’il convient de ne même pas répéter ; certains membres de la communauté Béti pensent qu’ils sont nés pour commander les autres, et qu’ils doivent les cantonner à des secteurs d’activités précis.

Cette conception est beaucoup plus répandue dans les cœurs qu’il n’y paraît, et disons-le sans prendre de gant, elle est d’une stupidité sans borne. Autant on se plaint de constater que des Blancs se pensent supérieurs à nous simplement parce qu’ils sont Blancs, autant on se pense supérieur simplement parce que l’on appartient à une tribu.

Précisons ceci :

1- 85% des recettes fiscales du Cameroun sont versées par les multinationales et autres entreprises étrangères.

QUATRE-VING CINQ %. Autrement dit, la richesse créée par les nationaux au Cameroun est marginale. Certains Bamiléké qui pensent que sans eux les grandes villes de ce pays ressembleraient à des villages, et qu’ils détiennent l’économie de notre pays, devraient tempérer leurs ardeurs et cultiver un peu de modestie.

2- Il faudrait que certains retirent définitivement de leur esprit l’idée que le Cameroun est dirigé par les Bétis.

Le Cameroun est dirigé par une élite multiethnique qui consolide ses acquis et se reproduit. Le fait que la répartition des postes de responsabilité entre ethnies soit inégale ne modifie en rien cela. De nombreux Béti ne profitent en rien du régime politique camerounais. On retrouve des Bassa, Duala, Bamiléké, Maka, Bayangi, Guirziga, Peuls, qui s’en sortent mieux – et c’est un euphémisme – dans ce Cameroun que beaucoup de Beti.

Les échecs de l’État camerounais ne sont pas les échecs des Béti, mais de toute sa classe dirigeante. Tant que l’on continuera à tribaliser l’analyse de l’Etat, on ne comprendra pas que le président de la République – originaire du Sud – est plus proche du président du Sénat – originaire de l’Ouest – que de son « frère » du Sud vivant à Bertoua et n’ayant ni eau ni électricité depuis 3 mois.

3- On aura beau élire le frère du village, lorsqu’il arrivera au pouvoir, il se rendra bien compte que pour diriger le Cameroun, il faut associer toutes les ethnies au pouvoir, en vue d’éviter une guerre civile.

Aucun Président ne peut diriger avec son ethnie uniquement au Cameroun. Beaucoup de Béti ressentent d’ailleurs cette vérité avec amertume. On ne peut pas combattre le vote tribal, mais il faut neutraliser l’analyse tribale de l’État et de l’accès au sommet de l’État. Le pays a besoin de chacune de ses tribus pour se réaliser pleinement, peu importe la tribu du leader commun.

4- Les théories suprémacistes, à défaut de nous plonger dans un affrontement sanglant comme au Rwanda, continueront à nous éloigner de l’essentiel.

(La preuve, j’ai perdu du temps à rédiger 3 pages alors que la Playstation m’attend.)

La vie est trop belle pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© Cyrus D. Mbengue

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1 commentaire pour “Les dangers de l’analyse tribale de l’État.”

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