Comment banaliser le terrorisme d’État ?

Cette nuit, les « vieilles démocraties » (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France) ont estimé qu’elles étaient dans l’obligation d’effectuer des frappes dans un pays étranger.

Plus de 100 missiles déployés, pour punir un régime syrien qui aurait – je dis bien ‘’aurait’’ – utilisé des armes chimiques sur sa propre population le 7 avril dernier. Il n’y a pas de preuves, mais des « faisceaux de présomption ». Dans le nouvel ordre mondial, on frappe d’abord, on fait des enquêtes après.

Ce n’est pas la première fois au 21e siècle que ce scénario primitif est observé. L’Irak en 2003, et la Lybie en 2011, ont connu le même sort. Il y a généralement deux grandes étapes pour aboutir à ce terrorisme d’Etat maquillé en guerre juste et nécessaire. Ces étapes se succèdent, et se superposent parfois.

L’instrumentalisation des intellectuels

Il est question à ce niveau d’expliquer pourquoi de manière logique, il faut intervenir dans le pays visé. Des professeurs et experts de toute sorte se relaient sur les plateaux de télévision et de radio, pour justifier et expliquer les intentions de leurs gouvernements. Un politologue français spécialiste de la Syrie et enseignant à Paris, déclare sans vaciller que des armes chimiques ont été utilisées dans la localité syrienne de Douma.

Qu’en sait-il ? A-t-il les compétences techniques pour intervenir sur ce sujet précis ? Les réponses à cette question importent peu ; il a quand même un titre respectable de « professeur » ; il est un éminent enseignant-chercheur, c’est l’essentiel. Et si de nombreux « experts » en politique internationale, en armes chimiques, d’anciens chefs de missions diplomatiques et militaires, répètent la même chose, c’est sans doute vrai.

Le privilège du savoir

Ils ont fait de longues études, s’expriment bien, manipulant des concepts que l’on ne comprend pas toujours. Ils savent beaucoup de choses. C’est sans doute vrai. Habituellement, ils débattent de manière contradictoire. S’ils sont quasiment tous d’accord pour une fois, c’est forcément vrai.

Parce que ces intellectuels sont intelligents, ils arrivent à produire un raisonnement logique, cohérent, mettant en avant le nombre de morts, l’impossibilité de détourner le regard de ce qui se passe ailleurs. Aussi, il faut donner des chiffres que personne ne peut vérifier. A longueur de journées, l’on annonce des milliers et des milliers de morts enregistrés tous les jours dans le pays en ligne de mire.

Ce fut le cas en Lybie. Des Organisations Non Gouvernementales, comme des prêtres devant leurs fidèles, très souvent financées par les « Vieilles démocraties » sont en embuscade, prêtes à confirmer ces chiffres ahurissants.

Après le raisonnement, l’émotion.

L’instrumentalisation des morts et blessés, ou des armes

Dans cette seconde étape, il faut susciter l’adhésion de l’opinion internationale par la persuasion, et non plus la conviction. On sait déjà depuis longtemps que les bombardements auront lieu, mais il faut préparer les peuples à cela de façon décisive. On ne peut pas se lever un matin et envoyer des missiles dans un pays étranger. Enfin… on peut, mais il est toujours préférable d’avoir un soutien d’une bonne partie du monde, afin de maintenir une image de justicier et de sauveur.

Des affirmations gratuites

L’on a déjà injecté dans le circuit médiatique, l’idée que des armes de destruction massive sont détenues par le dictateur du pays que l’on veut déformer. Saddam Hussein en Irak, et Bachar Al-Assad en Syrie, en savent quelque chose. Il n’y a évidemment jamais de preuves que ces armes existent (rien n’a été trouvé en Irak, malgré les affirmations trompeuses du Secrétaire d’Etat américain Colin Powell à l’ONU), et même si elles existent, il n’y a pas de preuves qu’elles ont été utilisées.

Parce que l’on sait que de toute façon, l’on ne pourra attester de l’utilisation de ces armes, on procède à une technique de manipulation imparable : on instrumentalise des enfants. On ne peut pas montrer les armes. Alors, quoi de mieux que montrer les effets néfastes de ces armes, qui plus est sur la couche la plus vulnérable du genre humain ?

Susciter l’indignation à travers les enfants

Depuis une semaine, l’on repasse en boucle des images d’enfants, parfois en très bas âge, qui auraient subi l’attaque chimique présumée du 7 avril. Des petits corps fragiles, avec des masques pour faciliter leur respiration, étendus sur des lits/civières, peut-être entre la vie et la mort, foudroyés par la folie d’un « dictateur » sans cœur… Il faut impérativement susciter de l’émotion à travers des témoignages pouvant nous conduire à essuyer à de multiples reprises nos joues décorées de larmes. Dès lors, comment laisser ce crime impuni ?

Ne dit-on pas qu’une image vaut mieux que mille mots ? Au bout du compte, il est toujours préférable, pour faire appel à la sensibilité, d’agiter les images de ces silhouettes enfantines que de laisser des journalistes répéter mécaniquement l’information. Lorsque les officines de la manipulation estiment que le raisonnement et l’émotion ont fusionné dans le cœur de l’opinion publique, on peut larguer les missiles.

Les effets de la nouvelle donne technologique

Mais dans cet habillage de haute facture, ce que les officiels occidentaux oublient, c’est que les moyens et sources d’informations évoluent. Avec les médias alternatifs sur les réseaux sociaux, n’importe qui, sans être « expert », peut savoir quels sont les ressorts des guerres qui éclatent de par le monde.La propagande des médias conventionnels est de moins en moins efficace, et l’arrogance de cette « communauté internationale » de plus en plus visible.

Les décideurs occidentaux ne sont en rien différents des terroristes qu’ils combattent. La seule nuance, c’est que, contrairement aux terroristes, ces décideurs ont pour relais des médias et des intellectuels qui peuvent faire passer un ouragan violent pour un claquement de porte. Ils ont les moyens de faire passer une barbarie innommable pour une action bienveillante.

Ils sont capables de faire croire qu’ils aiment les opprimés, au point de dépenser des millions de leurs francs pour déployer leurs navires et leurs missiles sans contrepartie – En Lybie en 2011, un seul missile coûtait 300 000 euros. Le pétrole et les avoirs libyens saisis ont sans doute rentabilisé l’investissement depuis longtemps.

Des réactions à multiples vitesses

Il ne faut surtout pas leur demander pourquoi ils laissent des palestiniens se faire martyriser par les colons israéliens en plein 21e siècle : il serait très fâcheux de frustrer l’influent lobby sioniste.

Il ne faut pas leur demander non plus pourquoi l’Arabie Saoudite peut financer des rebelles au Yémen et créer une crise humanitaire sans protestation de la « communauté internationale » : il serait aussi malvenu de brusquer l’Arabie Saoudite qui abrite de stratégiques sites militaires américains, et qui est un client juteux des industries militaires française et américaine.

Tant pis pour les palestiniens et yéménites, ils sont du mauvais côté du gaz et du pétrole, et peuvent donc souffrir en silence. Non seulement il n’y a rien à y exploiter, mais il y a des amis à ne pas offusquer.

Les Syriens quant à eux peuvent se faire bombarder parce que leur président a rejeté un projet de gazoduc devant permettre à l’Europe d’être moins dépendante du gaz russe. Dans le même temps, il faut absolument créer dans les esprits un « Axe du Mal » composé notamment de Russie et de l’Iran, parce qu’ils ont le culot de refuser la soumission et de défendre leurs propres intérêts.

Les administrés, parents pauvres des politiques publiques

Le plus triste est que ce sont les citoyens occidentaux qui subissent les conséquences du comportement impérialiste de leurs décideurs. N’oublions pas que l’attentat du 11 septembre est une riposte face à l’occupation militaire occidentale dans le monde musulman. Pourquoi les terroristes ne frappent-ils pas régulièrement en Suisse ou en Norvège ? Pourquoi ce sont assez souvent les citoyens français, anglais et américains qui organisent des cérémonies post-attentat ?

Les morts dont on ne parle pas

Leurs gouvernements continuent à nourrir le sentiment de haine de l’Occident dans les cœurs de citoyens du Proche et du Moyen Orient. On parle assez souvent des morts consécutifs aux attentats en Occident, mais pas assez des corps sans vie que l’on retrouve après les bombardements des Occidentaux. Ce sont des « dommages collatéraux ».

Les officiels occidentaux fabriquent de nouveaux terroristes tous les jours en faisant usage d’un terrorisme d’Etat d’un côté, et lors de la prochaine attaque à Paris, Londres ou Washington, ils diront tout faire pour protéger leur population.

Les balles perdues

Accessoirement, les Africains qui n’ont rien demandé endurent les contrecoups de cette politique impérialiste occidentale. Il n’est pas rare d’entendre qu’un hôtel fréquenté par des Occidentaux (Côte d’Ivoire, Burkina), ou une ambassade occidentale (Kenya), ont été sujets à un attentat dans un pays africain. Personne n’est épargné dans ce terrorisme d’Etat où les faibles, qui ne peuvent atteindre leurs bourreaux – les décideurs occidentaux -, s’attaquent à leurs concitoyens ou leurs symboles.

PS :

1- Il ne s’agit pas de dire que MM. Hussein, Kaddafi et Assad sont des saints, et que l’on ne peut rien leur reprocher, mais de mettre en avant le miroir grossissant qui est orienté vers leurs imperfections, afin de poursuivre des intérêts. Des intérêts économiques et non de justice ou humanitaires.

2- L’on ne peut reprocher à MM. Kadhafi et Assad de tout mettre en œuvre pour mettre hors d’état de nuire des rebelles armés et financés pour les faire tomber.

3- L’on a parlé de présumées armes chimiques utilisées par le régime syrien en avril 2017 et en avril 2018. Coïncidence ou pas, ce sujet revient sur la table chaque fois que le régime syrien est sur le point, avec l’aide de la Russie, de reprendre militairement une partie stratégique du territoire aux mains de rebelles.

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©M²CD

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