Considérations sur la situation politique actuelle.

Un président de la République a été élu et a prêté serment. Lorsqu’un trimestre plus tard, des manifestations sont organisées, avec pour chant de ralliement « Non au hold-up électoral », sous couvert d’un appel à la résistance nationale, que doit-on comprendre ?

Un siège pour deux

La persistance de ce « hold-up électoral » ne signifie-t-elle pas que celui qui se considère élu demande à son adversaire installé au Palais présidentiel de lui céder son siège ? Lorsque nous savons qu’en principe, il n’y aura pas d’élection présidentielle avant 2025, que doit-on en déduire ?

N’est-on pas en droit de penser que les marches pacifiques ne sont qu’un cache-sexe qui dissimule les véritables mobiles de cette manœuvre ? Qu’à travers la rhétorique d’un hold-up imaginaire – les preuves que l’on disait détenir au lendemain du vote sont toujours attendues, plus de 3 mois après –, l’on tient à capitaliser les passions pour rétablir « la vérité des urnes » ?

Lorsqu’on sait que cette « vérité des urnes » ne se rétablira pas d’un commun accord autour d’une coupe de champagne, entre le Président élu et le « président élu », que reste-t-il, sincèrement ?

De cet affrontement, on aura soit le Président élu qui réprime celui qui le conteste afin de rétablir l’ordre, soit le « Président élu » qui conquiert le pouvoir qu’il réclame par l’insurrection. Le scénario est écrit, et il ne reste aux acteurs qu’à jouer leur rôle. Dans la lecture de ces évènements, il est important de ne pas oublier les appels faits à la « communauté internationale » depuis de longs mois.

La différence entre le pouvoir et l’opposition

Lorsqu’on conquiert le pouvoir par la rue, il n’y a que deux alternatives : où l’on réussit, et l’on devient les libérateurs, ou l’on échoue, et l’on devient terroristes. C’est ainsi partout ailleurs. Il n’est donc pas conseillé de manquer sa cible.

J’ai cru comprendre que la dégradation de nos ambassades à l’étranger était une conséquence de la violence policière sur des militants du MRC. Autrement dit, parce que des forces de l’ordre ont réprimé de manière disproportionnée une manifestation, certains ont jugé nécessaire, en « réaction » – très curieuse d’ailleurs – de se rendre dans des missions diplomatiques pour détourner des fonds publics et détériorer des documents personnels de compatriotes – qui pour un certain nombre sont des opposants – …

L’habitude, le privilège du pouvoir

Et oui, on me dira que le régime lui-même brille par des actes barbares, en parlant de la crise anglophone, et de répression sur des personnes sans défense. Mais elle est là, la grande erreur des partisans du MRC : croire que l’opinion publique peut juger de la même manière un gouvernement en place et un mouvement à la conquête du pouvoir. Est-ce que cela manque d’équité ? Oui. Mais c’est ainsi.

Le gouvernement en place est coutumier d’un certain nombre d’actes discutables, et la réalité est que cela ne surprend pas grand-monde, l’habitude ayant scellé l’affaire. Il n’est pas normal par exemple que les manifestations publiques soient toujours permises lorsqu’il est question de célébrer le Président de la République et le RDPC, mais que l’opposition ne reçoive en cadeau que des interdictions.

Ce n’est pas correct, et cela fausse les règles du jeu politique. Cependant, le phénomène est tellement banal que peu de personnes jugent encore utiles de s’insurger. On peut en dire autant au sujet de la gestion des fonds publics.

Par ailleurs, contrairement au gouvernement, les partis d’opposition sont mis à l’épreuve en permanence, et le pouvoir en a conscience. Il se disent porteurs de quelque chose de neuf, de plus juste pour les citoyens, de telle sorte qu’à chaque action qu’ils mènent, on se projette pour savoir comment les affaires publiques s’étaleraient s’ils étaient portés au pouvoir.

Cela pourrait se traduire par le questionnement suivant : « Ils disent vouloir changer le Cameroun. Mais si on leur donne même le pouvoir, feront-ils mieux ? » Partout ailleurs, ceux qui ont renversé un pouvoir, ont réussi à faire penser à l’électorat que leur alternative était meilleure que la situation qu’ils subissaient.

Une alternative questionnable

C’est à ce niveau précis que le bât blesse. Nous avons affaire à des – précisons que « des » est un article indéfini – personnes qui se plaignent d’un régime dictatorial, mais qui elles-mêmes incarnent la dictature de la pensée. Ne pas être du même avis que leur camp, c’est souvent être « sardinard », même si l’on ne milite pas pour le pouvoir.

Une Brigade Anti Sardinards a d’ailleurs vu le jour à cet effet, et brime ceux qui ont le toupet de s’écarter de leurs prescriptions. Ainsi, ils jugent normal d’agresser physiquement des personnes qui tiennent à se rendre à des concerts d’artistes dits « sardinards ». Parce qu’ils ont décrété un boycott, tout le monde devrait s’y ranger.

Ils mènent de véritables campagnes ciblées de menaces et d’injures vis-à-vis de ceux qui ont des positions et analyses politiques autres que les leurs, refusant volontairement – ou non – d’opposer un contre-argumentaire au discours qui leur est adressé.

Ce n’est pas que le régime actuel est le meilleur, c’est que les porteurs du changement dégagent des signaux selon lesquels ils ne sont en rien différents de ceux qu’ils disent combattre, et que guidés par la soif de pouvoir, ils tiennent juste à être Calife à la place du Calife. Le MRC a beau lutter sur la forme pour plus de justice sociale, il est victime de la perception pouvoiriste qu’une partie de l’opinion a de lui.

Une exigence de clarté

On m’opposera la réflexion selon laquelle tous ceux qui agissent de manière violente ne représentent en rien le MRC. Mais lorsque l’on parle d’un parti politique, il ne s’agit pas que de sa structure dirigeante. Il s’agit aussi des militants, adhérents et sympathisants qui se réclament de lui. Et lorsque la structure dirigeante estime que certains partisans s’écartent de la ligne officielle de l’appareil, elle le dit haut et fort, en prenant l’opinion publique à témoin, afin qu’il n’y ait aucune once de flottement dans les esprits.

Mais si cette structure dirigeante se réfugie tantôt dans le silence, tantôt dans des explications afin d’amoindrir la gravité d’actes répréhensibles, il y a lieu de penser à un double jeu, et à une division du travail adroitement aménagée.

Une division du travail entre des personnes lisses, sensées présenter une image idéale du mouvement, et des radicaux, censeurs impitoyables, sensés encercler et museler les voix dissidentes au profit du parti.

Les partis d’opposition qui tiennent à renverser le pouvoir doivent comprendre que l’opinion scrute chacun de leurs mouvements, et que leur crédibilité au pouvoir dépend de leur crédibilité au sein de l’opposition. On ne peut pas prétendre vouloir libérer ses concitoyens, mais commencer à les boucher avec des attitudes belliqueuses, avant même d’avoir pris le pouvoir.

On peut reprocher aux Camerounais de se tenir éloignés du processus électoral, chiffres à l’appui, mais contrairement à ce qui est souvent dit, ils ne sont pas dans l’anesthésie générale face au pouvoir. Médecins, transporteurs, enseignants, employés de stades, retraités… ont manifesté des mouvements d’humeur ces derniers mois, sans attendre quoi que ce soit des partis d’opposition. Ce qui est frappant, c’est bien de se rendre compte que les problèmes quotidiens des Camerounais font moins de bruit que la bravade pour le pouvoir.

Le danger du culte de la personnalité

Je ne saurais terminer sans faire une précision sur quelque chose que j’ai lu ces dernières heures, et qui m’a quelque peu surpris. Des partisans du Professeur Kamto jugent nécessaire d’établir des comparaisons entre Um Nyobe et lui. La valeur du Professeur Kamto n’est plus à démontrer sur le plan intellectuel, et il faut lui reconnaître les prestations qu’il a rendues à l’État. Seulement, ce n’est pas lui rendre service que de faire une analogie avec Um Nyobe, et ceci n’est qu’une nouvelle tentacule du culte de la personnalité abordé ici il y a quelques mois.

Une curieuse analogie

Um Nyobe était un nationaliste qui revendiquait deux choses : l’indépendance et la réunification du Cameroun, et il s’est battu contre le pouvoir en place, l’estimant inapte à la tâche. Il s’est tourné vers le Conseil de Tutelle des Nations Unies pour défendre sa cause, parce que cet organisme avait autorité pour décider des affaires du Cameroun sous tutelle. Il aurait pu répondre à l’appel des socialistes français pour sortir du maquis, et occuper une place au soleil, mais il ne l’a pas fait.

Quant au professeur Kamto, il s’est dans un premier temps opposé au régime camerounais, avant de le rejoindre, puis de le quitter 7 ans plus tard. Il a participé à une élection présidentielle contre ce régime, n’a pas eu le résultat qu’il escomptait, et en a appelé à la France pour l’aider à consolider sa « victoire ». Et depuis, la résistance à laquelle il appelle a pour refrain « Non au hold-up électoral », visible sur les photos de profils facebook d’un certain nombre de compatriotes. De manière simple, il s’agit du pouvoir présidentiel.

On va donc récapituler rapidement : l’un mettait un accent sur l’indépendance et la réunification, n’admettait pas de collaborer avec le régime et avec le colon ; l’autre met un accent particulier sur sa « victoire » à la présidentielle après avoir collaboré avec le régime – que certains de ses partisans considèrent comme le responsable de tous nos maux aujourd’hui –, et appelle l’ex-puissance coloniale à l’aide.

Je peux me tromper, mais j’ai la nette impression que ces deux profils ne sont pas les plus proches du monde.

Je ne pense vraiment pas que le professeur Kamto ait besoin que ses partisans le mettent en difficulté ainsi, car ce type d’initiative retombe sur la perception que l’on a du parti qu’il dirige. Ils ne doivent pas commettre le même écart que les partisans du RDPC, c’est-à-dire idéaliser leur chef à outrance, parce que je le répète, les seconds seront toujours jugés plus durement, car promettant le changement, alors que les premiers ont déjà habitué le peuple à de tels égarements.

La vie est trop brève pour être petite.
Faisons d’elle une balade inédite.

M²CD

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