Défendre l’État ou défendre le régime ?

Des turbulences à l’horizon ?

Ces  derniers jours, l’opinion publique a été traversée par un débat juridique autour du candidat du MRC à l’élection présidentielle, certains estimant contrairement à d’autres, qu’il a violé le code électoral.

Les candidats de l’opposition n’ont pas été capables de mutualiser leurs forces pour être présents dans tous les bureaux de vote. C’était déjà le cas en 2011, et la fois d’avant. Ils ont eu des années pour se préparer, et même en sachant quelle est la férocité du parti au pouvoir, les uns et les autres ont voulu endosser le costume du Messie pouvant à lui seul renverser la table. La campagne violente entre les camps de l’opposition a favorisé cette impossibilité de se fédérer.

Le débat autour de la sortie de M. Kamto n’est pas juridique, mais logique. Aucun parti d’opposition n’était présent dans les 24 988 bureaux de vote. L’opposant qui y disposait du plus grand nombre de représentants, c’est M. Joshua Osih du SDF. Ce-dernier a fait savoir qu’il n’aurait pas la totalité des résultats avant mardi soir. M. Kamto s’est déclaré vainqueur lundi après-midi.

L’on ne peut reprocher à M. Kamto de penser qu’il est le président élu. Ce que l’on peut lui reprocher, c’est de l’avoir affirmé de manière catégorique, à un moment où il était impossible pour lui d’en avoir la certitude. Et c’est sur la base de cette déclaration prématurée que le pays risque – espérons que non – de connaître des turbulences durant les prochains jours.

Des sons de cloches divergents

Il est à noter au passage que M. Ekanga Claude, une des figures du MRC durant la campagne, a fait savoir, sur le plateau de la chaîne Équinoxe il y a 2 jours, qu’à la place de M. Kamto, il se serait peut-être exprimé au conditionnel. Contrairement aux signaux de conflit que son parti ne fait qu’émettre, il adopte une attitude plutôt réservée quant au résultat final. Il suffit de lire ses récentes publications pour être édifié à ce sujet. Toutefois, certains soutiens extrémistes du MRC demandent désormais publiquement à M. Ekanga de cesser de s’exprimer au nom du mouvement, car selon eux, il ne communique pas au mieux des intérêts du parti. Traduction : il est trop modéré, et agace les va-t-en-guerre.

Ces derniers mois, j’ai lu et entendu, çà et là, beaucoup de choses au sujet de M. Kamto. En provenance de ses partisans. Le phénomène observé s’est amplifié ces derniers jours, à la faveur de la polémique causée par sa sortie. Le caractère répétitif de ce phénomène me permet de dégager une loi générale. Il y a un culte de la personnalité notable autour du leader du MRC.

La figure du Messie

Ceci n’est pas sans me rappeller la ferveur autour du Président Biya. Il est considéré par beaucoup comme un dieu, au point où une critique dirigée vers lui est assimilée à une volonté de destabiliser le pays tout entier. Cela peut s’expliquer par le fait que lui, par la magie du décret, peut embellir le quotidien d’un compatriote, ou signer sa mort sociale. Les griots ont donc intérêt à bien se tenir. Sa longévité à la tête de l’Etat favorise sans doute ce sentiment pour ses partisans de base, persuadés que lorsque le vent souffle, ou que la pluie s’agite, c’est en raison du bon vouloir du Chef de l’Etat.

Quant à M. Kamto, il n’est pas encore arrivé au pouvoir, que j’observe une déification similaire. C’est à croire que certains ne raisonnent plus lorsqu’il s’agit de lui. Du moins, ils raisonnent à l’envers. Ils font une fixation sur son statut – qui est indiscutable – au lieu de libérer la pensée.

Quoique M. Kamto fasse, il faut nous rappeler qu’il est un brillant juriste surdiplômé, et donc qu’il n’est pas pertinent de poser un regard critique sur ses actions. D’ailleurs, comment peut-on oser croire que l’on a qualité pour apprécier ce qui émane de sa personne, lui l’éminent professeur de droit ? Il est très intelligent, par conséquent il sait ce qu’il fait.

Si quelqu’un estime qu’il a mal agi, c’est parce que son rayonnement intellectuel est inaccessible au commun des mortels. Il faut que les simples humains que nous sommes attendions. Avec le temps, si nous sommes chanceux, nous comprendrons ce que voulait faire l’illustre intellectuel, peut-être.

Et si on ne comprend toujours pas, c’est le retour à la case départ : la finesse d’esprit du tireur de penalty n’est pas à notre portée. La projection que l’on peut en faire ne serait en rien différente de ce que l’on vit actuellement à la tête de notre Etat.

Une pression morale perceptible

J’ai attentivement pris connaissance de l’interview qu’il a accordée à un journal français il y a deux jours, et j’avoue qu’au terme de cette lecture, j’ai pensé au scénario ivoirien. J’y ai pensé, parce que le président autoproclamé demande de manière feutrée à la France de l’aider à défendre sa victoire, en précisant que le Cameroun est un pays riche et nanti de ressources naturelles. Il y a donc des raisons de s’interroger sur sa démarche, même si l’on me rappelera que, n’ayant pas un CV long comme le fleuve Wouri, je n’ai pas le niveau de compréhension du grand professeur.

En outre, il y a un chantage brut, qui est fait depuis quelques jours par le camp MRC. Au nom du changement, il faut soutenir l’action de l’avocat international. Au nom de 36 années passées sous un seul président, l’on ne doit pas questionner la stratégie de celui qui va venir « délivrer » le Peuple. Au nom des scandales de corruption et autres faits de mal gouvernance, on doit apporter notre caution au passage en force qui se prépare.

Oui, le régime a beaucoup de choses à se reprocher. Oui, il y a des raisons d’être en colère contre ceux qui organisent notre société. La ridicule affaire des observateurs de Transparency International est un élément qui participerait de cela. Mais ces réalités ne justifient en rien de prendre des consciences en otage et d’amener les citoyens à mettre leur vie en danger. Il faut passer par les urnes, et si les Camerounais inscrits sur les listes électorales ne sont pas prêts au changement voulu, on s’y plie.

Quid des tendances électorales ?

Lorsque le dépouillement s’effectuait dimanche soir, des citoyens ont partagé frénétiquement les résultats de leurs différents bureaux de vote, spécialement là où l’opposition l’avait emporté. Contrairement à ce que certains avaient annoncé, les téléphones étaient autorisés dans les bureaux de vote. Contrairement à ce que certains avaient annoncé, Internet n’a pas été supprimé par le gouvernement.

On a eu droit aux résultats des dépouillements en Allemagne, en Russie, en Chine, dans le Mfoundi, le Littoral, la Mifi, la Menoua…. J’ai eu le sentiment que le pays avait dormi en étant résigné, ayant compris que malgré la percée de l’opposition dans les grandes villes, l’absence de coalition avait condamné le pays au statut-quo à la tête de l’État.

Il y a d’ailleurs eu sur les réseaux sociaux une énergique campagne d’injures adressée aux ressortissants du Septentrion, d’aucuns ayant compris que l’avance du regime dans cette zone serait impossible à rattraper. De la même manière, il y a eu une dynamique, impulsée par des partisans du MRC, visant à répandre dans l’opinion publique l’idée que M. Libii était responsable de l’échec de l’opposition, car ayant refusé de se rallier à leur candidat.

Etonnamment, la donne a changé quelques heures plus tard. Il apparait que certains ont fait semblant d’oublier que le Septentrion, qui représente 34% de l’électorat, n’avait pas encore dit son dernier mot.

La parallèle avec l’épisode de 1992

Dès lundi matin, des résultats circulaient, laissant entendre que le candidat du MRC avait remporté l’élection avec 39%. Ceux qui ont fabriqué ces résultats, ne se sont pas rendus compte que le total des pourcentages des différents candidats était égal à… 102%. Par ailleurs, ils ont commis la negligence d’oublier la part des bulletins nuls dans le décompte des voix. Un faux grossier, donc. Ce sont ces mêmes réseaux qui ont inventé et consolidé le concept de « chassement » depuis quelques mois, concept mettant en exergue l’idée que nos dirigeants vont être chassés du pouvoir à la faveur de l’élection présidentielle de 2018, par le biais de mouvements de rues.

L’élection présidentielle de 1992 est régulièrement invoquée ces derniers temps, sans que l’on ne la dissèque pour la saisir.

MM. Fru Ndi et Biya avaient occupé les deux premières places, avec des scores de 39 et 36%. C’est ce que l’on rappelle. Mais ce que l’on ne précise pas toujours, c’est que le 3e de cette élection, c’était un certain M. Bello Bouba. Il avait obtenu un score de 19%. M. Bello Bouba était le candidat de l’UNDP, parti dans lequel l’on retrouvait MM. Hamadou Moustapha, et Issa Tchiroma. Ces 3 figures politiques du Septentrion étaient opposées au candidat Biya, situation qui l’avait fortement affaibli dans cette partie du pays. Lors de l’élection du 7 octobre 2018, ces 3 figures politiques du Septentrion ont toutes été aux côtés du Président Biya, et ont appelé à voter pour lui. La sociologie politico-électorale de 1992 est totalement différente de celle de 2018 en ce qui concerne le Grand Nord.

La coloration du vote camerounais

Je ne pense pas avoir besoin de préciser comment le vote tribal opère dans notre système politique. J’avais écrit un article en mai dernier a ce sujet, sur cette même page. Il suffit d’obsever les résultats de M. Libii dans les zones bassa’a, et de M. Kamto dans les zones bamiléké, pour s’en convaincre. Et sans être dans le secret des procès-verbaux d’Elecam, on peut imaginer lequel des candidats a été globalement le vainqueur dans les 3 régions du septentrion. Je n’ai pas besoin d’aborder les cas du Sud et de l’Est, leur allégeance politique étant évidente. Et quand on sait que même à l’Ouest le RDPC a réalisé de bons scores…

Il y a eu des irrégularités sur le territoire et même à l’étranger, il est impossible de le nier. Des observateurs de l’Église Catholique les ont relevés. Certaines élites du RDPC ont visiblement besoin de gonfler leurs scores dans leurs villages pour plaire au Prince. Ces manœuvres inversent-elles la hiérarchie finale ? Une commission, à laquelle sont associés les représentants des opposants, travaille actuellement sur les recours des différents candidats. On le saura bien assez tôt.

L’Etat est au sommet des factions

Sous prétexte du changement que nous appelons de tous nos voeux, le bon sens ne doit pas nous faire défaut, et nous faire embrasser des causes qui n’en valent pas la peine.

S’il y a une chose qu’il faut inculquer aux citoyens, c’est que le régime, ce n’est pas l’Etat. Nos dirigeants, ce n’est pas notre pays. Ce qui est d’ailleurs drôle, c’est que ceux qui nous dirigent ont les moyens de refaire leurs vies dans n’importe quel pays, avec les moyens qu’ils ont. Mais la quasi totalité des Camerounais, en cas de troubles publics, de casses, iront où ? Ce n’est pas le technicien de l’Avenue Kennedy qui dispose d’une maison en Afrique du Sud. Ce n’est pas non plus le mototaximan de New-Bell qui abrite dans son patrimoine un appartement dans les quartiers chics de Paris. C’est ce petit peuple qui est majoritaire, et sans lequel le pays arrête de respirer.

Les violences ne feront de mal à personne d’autre qu’aux plus vulnérables du corps social. S’il faut reconstruire le pays, on sait qui sont ceux qui en souffriront le plus. Ce qui se passe dans la partie anglophone du pays nous le démontre à suffisance. Les familles aisées ont simplement déménagé, alors que les plus exposées au plan socio-économique sont au bord désarroi, si elles n’y sont pas totalement plongées.

Lorsqu’un pays brûle, il ne faut donc pas croire que c’est aux dirigeants que l’on fait du mal. C’est toujours ceux qui n’ont rien demandé qui en paient le prix. Lourdement. Ceux qui appellent au « chassement », pour bon nombre d’entre eux, sont curieusement logés dans leurs salons en Occident, loin du théâtre de souffrances qu’ils espèrent voir émerger.

J’ose croire que le processus se poursuivra normalement, que le Conseil Constitutionnel désignera un vainqueur, que ses adversaires le féliciteront, qu’ils se mettront au travail pour inscrire leurs partisans sur les listes électorales, et qu’ils reviendront plus forts et plus organisés pour les législatives et municipales de 2019.

PS:

Rien ne me ferait plus plaisir que d’éviter le raccourci de l’accusation de Bamiphobie, au cas où quelqu’un juge utile de commenter cette publication. Merci.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

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8 commentaires sur “Défendre l’État ou défendre le régime ?”

  1. MPEY YEDNA HIOBI Pierre

    Article très inspiré, digeste et en conformité avec un plan d’analyse structuré autour de la logique et non de la passion qui éloigne inexorablement
    de la raison.
    Travail propre comme à ton habitude !!

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