DJ Arafat, l’arbre qui cache la forêt.

Suite à l’ampleur qu’a pris le décès de DJ Arafat, ainsi qu’à l’hommage qui lui a été accordé, de multiples débats ont enflammé – et continuent à enflammer – l’espace public. A ce propos, il convient de remarquer que Facebook demeure le réseau social le plus endurant. Il s’essouffle toujours en dernier. C’est d’ailleurs le seul réseau qui m’a rappelé ce matin que l’Essai sur le discours du consommateur passif souffle aujourd’hui sur sa deuxième bougie.

 

Après quelques jours d’hésitation, j’ai finalement décidé de partager mes opinions au sujet de l’actualité Arafat. D’une part, parce qu’elle est d’un important intérêt social. D’autre part, quel parent indigne ferais-je, si je me convertissais à la détestable habitude de négliger l’alimentation de ce site ?

A mon sens, deux questions majeures se logent à l’arrière-plan du débat, et DJ Arafat constitue un généreux cas pratique :

  • Une hiérarchisation des talents est-elle nécessaire ?
  • Qui doit-on considérer comme modèle social ?

Chacune de ces questions suscite des sous-interrogations que je me ferai le plaisir d’aborder. Dans ce texte, je ne vous livre que mon timide point de vue. Et les vôtres sont évidemment les bienvenus.

Qu’en est-il de la hiérarchisation des talents

 

L’une des caractéristiques des sociétés les plus performantes, c’est leur capacité à absorber et valoriser tout type de savoir-faire. Si une personne excelle véritablement dans le domaine de l’art culinaire, il faudrait que des mécanismes lui permettant de déployer son potentiel émergent et la valorisent. Une personne dotée d’un don de peinture ne devrait pas avoir de mal à se sentir utile et vivre pleinement de son talent.

L’on peut recenser ainsi une infinité de secteurs où, du moment où l’on comble un besoin en fournissant des prestations remarquables,  la question de notre rayonnement social  ne devrait même pas se poser.

L’obstacle de l’élitisme

Toutefois, nous évoluons dans des sociétés élitistes. Il s’agit de communautés structurellement inégalitaires, dans lesquelles l’on retrouve un mépris affirmé pour des productions non-conventionnelles. Ces savoir-faire que l’on ne valorise pas assez, ne sont pas moins sérieux, et ne nécessitent pas moins de travail.

Lors de son passage récent à l’émission Décryptage de Vision 4, l’artiste Maalhox établissait, lors d’une séquence fort intéressante, une dissimilitude entre « la musique de salon » et « la musique de la rue ».

 De la même manière, il existe des chanteurs à texte, et des purs animateurs. Autant on ne peut dénigrer un gardien de buts au motif qu’il ne marque pas assez de buts, autant on ne peut dénigrer Arafat au motif qu’il ne fait que du « bruit ».

L’objectif de DJ Arafat était de faire danser ses semblables. Il a réussi à la perfection, en abandonnant à la postérité une multitude de sonorités et de pas de danses qui survivront encore longtemps. Ce que d’aucuns appellent « le bruit », c’est précisément son génie : rendre cohérente et enivrante une langue dont lui seul maîtrisait la signification – ou plutôt la non-signification -.

Cela, une certaine élite intellectuelle ne peut pas le capter, car elle est plongée dans une éducation et une vision du monde périmées. Nos sociétés ont besoin de tous les types de talents, du moment où ils comblent un besoin. Lorsque l’on tient à écouter de la musique qui éduque, Egregor et Youssoupha peuvent faire l’affaire. Cependant, si l’on ressent la nécessité de se trémousser, DJ Arafat est une valeur sûre.

Un défi pour les générations futures ?

Il existe une diversité de formes d’intelligence, et bien que l’on ne soit pas tenu de toutes les apprécier, il importe de les respecter et de ne point les hiérarchiser. C’est un point central, sur lequel les actuels néo-parents et futurs parents devraient aiguiser leur vigilance. Les générations précédentes ont largement failli à ce sujet. Les talents ne peuvent pas mener qu’à des métiers liés à la médecine, à la comptabilité, à la sociologie ou au droit. Nous ne pourrons collectivement être plus motivés et plus heureux que si nous délivrons le génie endormi en nos enfants, même s’il s’écarte des pistes traditionnellement validées par nos représentations collectives.

En rédigeant, cette articulation, j’ai pensé à un extrait de La vie qu’on mène du rappeur Ninho : « Elève dissipé d’après les dires du prof, cinq ans plus tard son fils me demandera une tof. »

Qu’en est-il de la figure du modèle social ?

Nous entrons sans conteste dans un tunnel très explosif. Si l’Etat ivoirien n’avait pas enfoui son nez dans l’affaire, il y aurait probablement eu moins de polémiques. Mais la grossière opportunité de polir son capital affectif auprès de la jeunesse était immanquable.

Je ne vois aucun problème en soi à ce que Arafat ait pu bénéficier d’un tel hommage. Après avoir égayé  des millions d’âmes durant plus d’une décennie à travers le monde, il n’y a rien de scandaleux à ce qu’il se soit envolé avec tous les honneurs. A mon sens, ce n’est pas l’homme qui a été adoubé. Encore moins sa musique. Ce qui a été célébré, c’est le symbole qu’il représente. J’ai compris cet hommage ainsi : «Regardez ce monsieur, né dans un environnement qui ne lui avait réservé qu’une place subalterne. Regardez-le attentivement. Il  a réussi à faire de sa créativité un ascenseur social. Voilà un modèle à copier. »

DJ Arafat, l’homme, portait – comme chacun de nous – une part d’obscurité, que son exposition médiatique ne pouvait que décupler. Et la mort a ceci de particulier qu’elle conduit assez souvent les proches/admirateurs à angéliser la vie du défunt. On peut pardonner cette inclination aux individus, mais l’État, lui, ne peut négliger une telle déficience. Lorsque les pouvoirs publics décident de célébrer une figure publique controversée, ils ne devraient aucunement se retenir d’effectuer un travail de nuance et de pédagogie.

Parce que l’État appartient à tous, il a le devoir de composer avec les diverses sensibilités qui le constituent. Des intellectuels – ivoiriens, mais pas seulement – se sont insurgés contre la différence de traitement entre DJ Arafat d’une part, et des figures à l’instar de Bernard Dadié et Ahmadou Kourouma. Ces deux romanciers ivoiriens, bien qu’ayant profondément marqué la littérature au plan international, n’ont pas bénéficié des mêmes égards immediats que le président de La Chine.

Des modèles ascendants et des modèles descendants

On me dira que des milliers de personnes ont farouchement lutté contre le sommeil pour assister, même de loin, à la veillée du DJ, alors que cela aurait été impensable pour les deux auteurs susmentionnés. On me dira également que tout est fonction de la nature des œuvres en présence. Pendant que la musique est accessible à tout coin de rue , les romans nécessitent un pouvoir d’achat, réalité qui limite nécessairement leur diffusion. En conséquence, la pression populaire pousse l’État a honorer l’un et pas les autres.

Admettons.

Autant le monde serait bien triste si l’on n’y retrouvait que des activités dites « sérieuses », autant il serait étouffant si l’on ne se cantonnait qu’à vivre du « divertissement. ». Dans la première hypothèse, l’on se contenterait d’une existence crispée, rigide, guidée uniquement par un angoissant intellect. Dans la seconde hypothèse, on végèterait au sein d’un monde superficiel et décousu, jouissant des plaisirs passagers, sans perspective aucune.

Les activités des deux  champs sont complémentaires, et il est important que l’État puisse ménager les représentants de ces différents champs, en bâtissant une sorte d’équilibre, de telle sorte que l’on ait des modèles descendants décrétés par l’État, qui cohabitent avec les modèles ascendants portés par les masses populaires.

PS :

J’ai mûri l’idée de composer un paragraphe pour mes amis chrétiens, qui n’ont pas manqué l’occasion de développer des théories sur la musique de DJ Arafat. Et puis, je me suis heureusement rappelé que Noël approche à grand pas. Il n’est pas question d’hypothèquer mes chances de réception de cadeaux pour quelques mots de travers. On se parlera franchement en janvier. 😉

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

©M²CD

2 commentaires sur “DJ Arafat, l’arbre qui cache la forêt.”

  1. Kenko Frédérique Rachel

    Je pense que depuis son décès c’est l’une des analyses les plus profondes que j’ai lu. On y voit non seulement pas un hommage, mais également l’analyse de ce qui est conventionnellement artistique ou non,et ça il le fallait. C’est important de savoir voir, lire, comprendre et écouter le langage artistique de tout artiste au delà de ce qui est aux yeux de tous. Et c’est toujours un plaisir de vous lire très cher.

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