En quoi notre rapport à l’argent est-il malsain ?

Qui n’aimerait pas être riche ?

Tout d’abord, il convient d’évacuer une question avant de s’intéresser au cœur du sujet de ce texte.

Cette question préalable, c’est celle de l’argent. Qui n’aime pas l’argent ? Ou plutôt, qui n’aime pas les effets de l’argent ? Le confort matériel. L’indépendance financière. Le confort psychologique aussi.

Le relativisme comme instrument de consolation

Mêmes les plus riches ont des problèmes. Mais s’il faut choisir entre le fait de ne pas pouvoir payer les frais médicaux de son enfant malade ou de ne pas pouvoir construire une maison décente à ses parents d’une part, et le fait de ne pas pouvoir s’acheter une deuxième île ou une équipe de football d’autre part, l’on préfèrera souffrir de la deuxième catégorie de problèmes. « Les problèmes de riches », dit-on souvent.

Tout le monde aimerait être bercé par les effets de l’argent. Même ceux qui répètent à longueur de journée à leurs fidèles « Heureux les pauvres » vivent en grand nombre dans des conditions pour le moins enviables. Il y a certes des riches malheureux, mais des pauvres heureux, ça ne court pas les rues, sauf à vouloir philosopher sur ce qu’est le bonheur.

C’est d’ailleurs lorsque l’on manque d’argent, que l’on commence à philosopher sur son utilité. S’il était donné à chacun de choisir d’être riche ou pauvre, à l’échelle mondiale, le nombre de pauvres ne se compterait même pas sur les doigts d’une main. En fait, il ne se compterait pas tout court.

Lorsque l’argent domine les consciences

Cela étant dit, il y a un rapport à l’argent assez malsain dans notre société. J’ai abordé brièvement cet aspect dans l’Essai sur le discours du consommateur passif, et tout porte à croire que des ajouts seront inévitables au moment de la réédition du livre. J’observe un phénomène assez troublant, qui consiste à célébrer des personnes qui ont de l’argent, leur attribuer une place qui ne leur sied pas, simplement parce qu’elles ont de l’argent.

Lorsque l’argent défigure les normes…

Dans certaines de nos familles, la notion du Chef de famille a été vidée de son contenu. Celui qui prend les décisions n’est pas nécessairement l’aîné, mais celui qui dispose du portefeuille le plus costaud.

Il suffit d’être le plus grand contributeur lors des évènements communautaires pour que sa voix soit celle qui résonne le plus lorsqu’il faut prendre des décisions. Ce sont les billets de banque qui commandent les comportements. Etre financièrement assis, c’est revêtir le costume de chef d’Etat-major du groupe.

Aussi, nous avons des personnes, ici comme ailleurs, qui ont fait le choix d’intégrer l’univers de l’entrepreneuriat du sexe. Un beau matin, elles se font subitement appeler chefs d’entreprises, parce qu’ayant ouvert tantôt une salle de cinéma, tantôt un restaurant. Questionner leur passé ou leurs sources de revenus, est très mal venu.

Comme avec le cas des chefs de famille plus haut, tant que nos entrepreneures de la 25e heure sortent le carnet de chèque, il n’y a rien à redire. Si d’aventure, un membre du gouvernement se retrouve aux côtés de nos « CEO » pour une inauguration, ce n’est pas grave, il s’agit d’entrepreneurs comme les autres qui contribuent à encourager les jeunes à créer de la richesse.

L’argent : du pouvoir de rendre aveugle

Trop de gens estiment – à tort – que notre société est en manque de repères, et ce sont curieusement les mêmes qui ne font pas attention aux symboles. Il y en a qui gagnent leur vie à la sueur de leur entrejambe, et il est malsain de les célébrer, encore plus lorsqu’il s’agit d’un membre du gouvernement qui le fait.

Mettre en valeur ces personnes, ce n’est pas encourager l’entrepreneuriat. C’est envoyer un message aux plus jeunes, message qui consiste à dire : « Le plus important, mes enfants, ce n’est pas le voyage, mais la destination. Ayez de l’argent pour monter vos entreprises, peu importent les moyens utilisés, et vous serez applaudis. »

Une victime supplémentaire ?

L’industrie du sexe n’est pas née au Cameroun la semaine dernière. On a l’habitude d’en dire que c’est le plus vieux métier du monde. Mais aujourd’hui, il y en a qui, sans officialiser leur activité, ne s’en cachent pas véritablement. Et pourquoi ? Parce que l’argent est devenu une valeur. En tant que tel, l’on peut s’en servir pour tout avoir. Les diplômes, la compagnie, les postes, faisaient déjà partie de la liste des choses que l’on pouvait se procurer avec la bonne quantité de liasses.

C’est visiblement au tour de la respectabilité de tomber. Parce que vous pouvez vous offrir les voitures et les sacs à main les plus coûteux, parce que vous pouvez faire le tour du monde trois fois par semaine, on vous déroule le tapis rouge, et vous pouvez même bénéficier de la caution de l’Etat. Ce que vous renvoyez comme symbole n’est pas problématique.

« Kim Kardashian a été reçue par le Président américain, alors pourquoi ce type de choses dérange ici ? », ai-je entendu. De nos jours, une maladresse commise ailleurs légitime que l’on en fasse aussi chez nous. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas importer la violence meurtrière des gangs de Chicago dans nos rues ?

Vous en trouvez même qui réussissent à vous expliquer comment ces dames sont des entrepreneuses chevronnées, et que l’on s’acharne simplement sur elles, n’ayant aucune preuve de leurs activités au noir. Cependant, aucun ne pourrait vous donner le nom de l’activité qui a propulsé ces dames au-devant de la scène. Tant qu’elles créent des emplois, c’est l’essentiel. Il faut lever les mains vers le ciel, et remercier le Très-Haut de les voir investir dans notre pays.

Attention aux symboles

Lorsque vous pointez ce phénomène, soit vous êtes traités d’ aigris ou de jaloux, soit l’on vous fait pendre au nez des accusations de diffamation. Tant mieux, aucun nom n’a été cité.

Qu’à cela ne tienne, dans un contexte où l’industrie du sexe a le vent en poupe, beaucoup d’autres, se rendant compte qu’être riche, c’est détenir une immunité sociale du moment que l’on redistribue un peu, vont se rendre plus visibles que par le passé, en soutenant l’idée que ce sont leurs entreprises nouvellement créées qui financent leur train de vie. Cela devrait nous inquiéter.

Beaucoup de femmes portent leurs familles à bras le corps avec ce type d’activités, mais on n’en entend pas parler, et c’est leur affaire. Elles le font en toute discrétion, et c’est tant mieux ainsi. Mais si l’on pense que pour celles qui sont en vue, les plus jeunes vont établir la différence entre leurs activités au noir et les activités devant les caméras, rien n’est plus éloigné de la réalité.

Des cloisons difficiles à établir

A qui peut-on légitimement faire croire qu’il est possible d’acclamer ces néo-entrepreneures, sans implicitement valider leurs activités tarifées sous les draps des hôtels luxueux ? Des représentants de l’Etat n’ont pas à s’y associer, parce qu’il s’agit d’un signal dangereux.

Ce ne sont pas des parcours à promouvoir. Lorsqu’une partie de la société, à plus forte raison la puissance publique, glorifie n’importe qui, c’est le signe d’une décadence certaine. Et c’est cette société décadente que nous sommes en train de forger pour nos futurs enfants.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite.

©M²CD

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