Il était une fois, le Grand Dialogue National

Entre le 10 septembre et le 4 octobre 2019, l’on a vécu une séquence politique mouvementée sur la scène politique nationale. Entre l’annonce du Grand Dialogue National (GDN), sa phase préparatoire et sa conclusion, quelques points sortent du lot.

Une appréciation polémique du dialogue

Avant même la convocation du GDN, existait déjà une contradiction entre les forces en présence. Une certaine opposition appréhendait le dialogue comme une vaste rencontre internationale, avec des médiateurs étrangers , et un cadre ne discriminant aucun sujet, notamment le système électoral et la transition politique.

Le Pouvoir a assurément anticipé toutes ces prétentions, et imposé aussi bien son ordre du jour que son plan de travail, en centrant les débats sur la résolution de la crise dite anglophone.

Huit commissions ont été mises sur pied, dont six présidées par des ressortissants des régions anglophones. On compte Mme Njeuma Dorothy, MM. Itoe Benjamin, Osih Joshua, Fomunyoh Christopher, Tumi Christian, et Ngole Ngwese Philip.

Un dosage symbolique

Dorothy Njeuma, présidente de la Commission sur le système éducatif.

Joshua Osih, président de la Commission sur le bilinguisme, la diversité culturelle et la cohésion   sociale.

Benjamin Itoe, président de la Commission sur le système judiciaire

Christopher Fomunyoh, président de la Commission sur la Reconstruction et développement des régions touchées par le conflit. Absent, il a été remplacé par Simon Munzu.

 

Christian Tumi, président de la Commission des Réfugiés et des personnes déplacées.

Philip Ngole Ngwese, Président de la Commission sur la Décentralisation et le Développement Local

A ces têtes de proue originaires des zones sinistrées, ont été associées, au sein des bureaux des commissions, quelques figures de l’opposition. L’on peut citer entre autres, Mme Ndam Njoya Tomaïno, députée de l’UDC, vice-présidente de la Commission sur le système éducatif ; M. Mbah Ndam, député du SDF, et vice-président de la Commission sur le système judiciaire ; M. Libii Cabral président du PCRN, et vice-président de la Commission sur le retour des réfugiés et des personnes déplacées… De nombreuses autres figures de l’opposition, à l’instar de MM. Elimbi Lobe, Matomba Serge, Ekane Anicet, ont participé au dialogue en tant que simple membres.

Dans l’ensemble, le casting a certes fait la part belle aux membres du RDPC, mais aussi bien les  »Anglophones » que l’opposition, ne sauraient dire que les assises se sont déroulées sans eux. Sur ce plan purement symbolique, le GDN est un éclatante victoire pour le pouvoir, qui n’hésitera pas à le vendre, photos à l’appui, à la communauté internationale.

L’annonce par le Premier Ministre, à la fin du dialogue, devant un millier de délégués, de la libération de 333 citoyens incarcérés dans le cadre de la crise, s’insère également dans ce cadre symbolique.

Lorsque par ailleurs, des participants de l’opposition tels M. Matomba, déclarent publiquement que le GDN fut  »un succès », on est en droit de penser que le régime a su grignoter des parts de marché dans l’opinion.

Les péripéties en dessous du symbole

Une philosophie du dialogue qui divise

Il est utile de relever que d’aucuns n’ont pas jugé opportun de s’associer à ce mouvement d’ensemble. Il s’agit notamment du MRC, – qui a conditionné sa participation à la libération de leurs leaders et alliés -, Mme Sadio Alice de l’AFP, et M. Akere Muna, ancien soutien du Professeur Kamto à l’élection présidentielle. Les deux derniers se sont érigés contre la construction unilatérale de l’espace de dialogue.

Des rétropédalages sans conséquence ont également été constatés concernant, les divertissants M. Jean-Jacques Ekindi du MP, et M. Célestin Bedzigui du PAL. Après des sorties médiatiques contestataires, ils sont finalement rentrés dans le rang.

Une semaine pour un dialogue à caractère  national : suffisant ?

L’Etat a choisi une formule de consultations préliminaires, suivi d’échanges en commissions étalés sur une semaine. D’une part, les frais de déplacement des différentes délégations ont été pris en charge. D’autre part, les frais de logement et de restauration des participants, aussi bien locaux qu’issus de la diaspora, ont été couverts par l’Etat.

On peut donc déduire que les contraintes financières ont nécessairement influencé le schéma temporel du GDN.

Qu’à cela ne tienne, en aussi peu de temps, il n’est pas évident pour 400 personnes, à raison de 50 par commission, de donner le meilleur d’elles-mêmes, et surtout de travailler en profondeur.

A titre d’illustration, la fameuse recommandation du statut spécial des zones anglophones fait l’objet de multiples débats depuis sa proclamation, mais personne ne peut à ce jour déterminer le contenu de ce statut, y compris les participants.

Et à voir le son de cloche qui nous vient du Septentrion, la fin du GDN est peut-être le début d’une surenchère identitaire. En marge de la Une ci-dessous – datant de ce matin – , des revendications liées à la protection des minorités autochtones au Littoral, et à l’émergence de régions Bassa’a et Bamoun ont été étouffées lors du GDN.

Peut-être que là encore, on aurait pu profiter du cadre du GDN, pour adresser toutes ces questions afin de les les traiter de manière groupée et consensuelle.

La surprise du Chef

Bien malin est celui qui avait aperçu la décision relative à la libération des détenus de la crise post-électorale.

Deux hypothèses déterminent la libération du Professeur Kamto et de ses co-accusés. Selon la première, relayée notamment par Jeune Afrique, le président du MRC aurait entretenu des négociations avec le sommet de l’État. Il est permis de déduire qu’en contrepartie de l’élargissement, il se serait engagé à oublier la cause du hold-up électoral, et à favoriser l’existence d’un ordre gouvernant unique.

La seconde, relayée notamment par Me Souop , avocat du MRC – qui a démenti l’hypothèse première –  soutient que la pression nationale et internationale serait finalement venue à bout de la volonté du pouvoir. En d’autres termes, les campagnes de lobbying auraient fait plier le régime, sans la nécessité d’une quelconque tractation.

Le discours prononcé par le Professeur Kamto à sa sortie de prison semble plus proche de la première hypothèse que de la seconde. L’avocat international n’a certes pas affirmé de manière claire qu’il ne revendiquerait plus sa victoire, mais les termes employés sont assez évocateurs :

«  Maintenant, s’ouvre un nouveau chapitre de notre lutte (…) Vous l’avez fait le 7 octobre, mais les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaite. Si vous savez pourquoi vous vous battez, quelle que soit la durée du combat, vous aurez la victoire. ».

Ce que j’ai saisi à travers ces bouts de phrase est : « Il est temps de tourner la page de l’élection présidentielle dernière. Prenons notre mal en patience, et concentrons-nous sur 2025. »

Il n’est pas exclu que je fasse fausse route. Nous le saurons assez rapidement. Lors des prochaines prises de parole de l’État-major du MRC, si les expressions telles « Président élu », « Pouvoir illégitime », disparaissent subitement du langage, nous aurons l’évidence que des consignes ont été véhiculées, et que la crise post-électorale est dissolue.

Un seul maître à bord

Si de nombreuses inconnues persistent après cette intense séquence politique, une certitude plane : le Chef de L’État reste le maître du jeu politique national, le tricotant et le détricotant au gré de ses intérêts. Il est effacé, mais paradoxalement omniprésent, sa marque s’imprimant sur chaque recoin de l’échiquier politique.

Doit-on espérer un souffle nouveau ?

Concernant les perspectives du GDN, établir des recommandations est l’étape la plus simple. L’application des recommandations passées par le filtre présidentiel, telle est la phase la plus rocailleuse.

Suite à la Tripartite de 1991 et aux négociations qui l’ont suivie, les institutions devaient être mises en place de manière « progressive ». Le Sénat n’est apparu qu’en 2013, le Conseil Constitutionnel en 2018, et les Conseils Régionaux sont toujours attendus. Quant à l’autonomie des communes d’arrondissement…

Et ce que l’on sait déjà concernant le dialogue national de 2019, c’est que les recommandations seront mises en œuvre en tenant compte de « leur opportunité et de leur faisabilité, mais aussi des capacités de notre pays ».

Dans les années 90 comme aujourd’hui, l’on note que des garde-fous ont été installés, afin de justifier les lenteurs dans l’implémentation ou l’abandon des réformes. Les éléments de langage ont été soigneusement disséminés, et les communicants du régime se feront un plaisir de les manipuler, à tort ou raison, dans l’espace médiatique.

Ce qui est à la fois remarquable et inquiétant, est que dans les premières années de 1990, le parti au pouvoir ne disposait pas de la majorité absolue au Parlement, et était vigoureusement secoué par le SDF et l’UNDP au niveau local. Il a tout de même réussi à imposer son rythme et son calendrier.

Aujourd’hui, l’absence plus prononcée de contre-pouvoir – Assemblée Nationale, Sénat, Mairies, sous le joug obèse du pouvoir – indique que les lendemains de ce dialogue national n’auront rien de fondamentalement révolutionnaire.

Ne dit-on pas que l’histoire a tendance à bégayer ? Si pour une fois, elle pouvait ne pas se répéter, elle nous ferait un charitable cadeau.

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *