KÀLATI.S01E02

Les auteurs qui habitent cet épisode sont le Russe Léon Tolstoï (1828-1910), et le Marocain Tahar Ben Jelloun (1944-).

1- Anna Karenine (1878)

Léon Tolstoï est un des plus grands auteurs russes, et un écrivain majeur de la littérature tout court. Après des études médiocres à l’Université, cet aristocrate décide de mener une carrière éphémère dans l’armée. Bon nombre de ses écrits ont été inspirés par ses expéditions militaires.

En marge de son profil d’écrivain, il a une influence philosophique importante. En effet, sa conception de la non-violence a eu une résonance au plan mondial, et des figures telles Mohandas Gandi et Martin Luther King sont reconnues pour être ses continuateurs en la matière.

Aujourd’hui, nous ne parlerons que de Anna Karenine en ce qui le concerne.

Origine et histoire

En 1872, une dame du nom de Anna Stépanovna s’abandonne sous les roues d’un train de marchandises, son amant l’ayant répudiée et remplacée par une silhouette plus fraîche. Tolstoï, qui résidait non loin de la gare éprouvée, se rend à l’autopsie. Marqué par ce drame, il prend la résolution d’en faire un roman. Ainsi, naît le chef-d’œuvre littéraire Anna Karenine, sur les braises d’une sombre tragédie.

A travers ce roman, Tolstoï nous plonge dans l’univers de l’aristocratie russe du XIXe siècle. Une panoplie d’employés de maisons sont à la disposition de cette élite : les nobles possèdent chacun leur valet/femme de chambre, un intendant, un suisse, une gouvernante pour les enfants…des jours spécifiques pour recevoir des invités. Un cérémonial de salutations entre époux est observé, chacun d’eux faisant chambre à part. Des vouvoiements sont aussi monnaie courante, même entre personnes se connaissant de longue date.

Ce qui m’a sérieusement marqué dans le quotidien de cette aristocratie, c’est la place centrale de la lecture, et le soin mis par les parents pour que leurs enfants maitrisent, comme eux, des langues étrangères.

Le récit est à la fois cohérent et éclaté. Il y a une unité d’ensemble, malgré les multiples théâtres : les Cherbatsky résidant à Moscou, les Karenine installés à Saint-Pétesbourg, les Ivanitch basés dans la campagne…

Comme l’indique le titre, le récit a pour figure centrale Anna Karenine. Sous l’impulsion de sa tante, elle contracte avec le haut-fonctionnaire Alexis Alexandrovitch, un mariage guidé par des considérations autres que l’affection mutuelle. Mère d’un enfant, elle tombe 8 ans plus tard sous le charme du Comte Alexis Wronsky, un jeune militaire. La passion partagée qui les inonde dès lors, sera source de multiples tourments, les conduisant à s’éloigner de leur cercle de connaissances et d’amis, afin de vivre leur histoire interdite loin des sévères regards.

Tolstoï rend compte de la dépression et du délire qui animent une femme amoureuse et affolée. Tiraillée d’une part par un mari qu’elle n’a jamais aimé et qui lui refuse le divorce et la garde de son enfant ; par la société qui la boycotte à cause de sa situation connue de tous ; par son amant qu’elle juge distant et sur le point de rompre avec elle – à tort, contrairement au fait divers qui a inspiré le roman – elle prend une décision nourrie de multiples malentendus avec son amant qui s’était brouillé vis-à-vis de sa famille et avait quitté l’armée pour elle. L’irréparable est ainsi commis sous un train de marchandises.

Par ailleurs, l’ouvrage met en avant une dizaine d’autres personnages, notamment Constantin Levine Ivanitch, un marginal, préférant le calme rural à l’activité urbaine, luttant intérieurement pour trouver la foi, alors que toute sa vie durant, il n’avait fait allégeance qu’à la science ; Daria Alexandrovna – belle-sœur de Anna Karenine –, mère au foyer malheureuse, au petit soin pour ses nombreux enfants, et consciente de l’amour éteint d’un époux dont les activités extra-conjugales représentent un inéluctable loisir ; Serge Ivanitch, célèbre écrivain absorbé par ses recherches, disponible pour ses proches, mais allergique à une vie de famille conventionnelle…

Allure et thématiques du récit

Dans sa posture de narrateur omniscient, Léon Tolstoï saisit entièrement ses personnages. Les actions, les omissions, les oublis, les semblants… Son style flirte assidûment avec de la psychologie. Il ne raconte pas simplement une histoire, il la montre.

Sa plume est d’une profonde fécondité, car des petits romans sont logés dans ce roman, de telle sorte que l’on est édifié sur des sujets qui ne sont pas directement liés à la trame de fond, et qu’il faille demeurer attentif, pour ne pas perdre de vue cette trame de fond. La religion, les classes sociales, le mariage, l’agronomie, la politique, la vie de famille, le sexe, sont autant de sujets sur lesquels des avis philosophiques sont émis.

En somme, ce roman est aussi un grand moment d’apprentissage de l’humain. Le suicide, l’adultère, la jalousie, le matérialisme …. L’auteur pousse le lecteur à prendre de la distance. Il est des romans au terme desquels l’on ne peut s’empêcher d’éprouver des sentiments peu chaleureux envers certains personnages. Je n’ai pas ressenti une quelconque antipathie au terme de cette lecture.

Ce n’est pas que Tolstoï nie la morale. Au contraire, la distinction entre le bien et le mal est permanente dans le cœur des personnages. Il arrive aisément à présenter des situations de manière à paralyser les réflexes de jugement. Ce livre est une immense leçon de relativité et de mesure, au sujet de Anna Karénine, et pas seulement.

Pendant la lecture de ce roman, Léon Tolstoï m’a conduit à me remémorer une citation de son confrère et compatriote Fédor Dostoïevski – que je vous présenterai inévitablement au cours des prochains mois – « Rien n’est plus facile que de dénoncer un être abject. Rien n’est plus difficile que de le comprendre

2- Eloge de l’amitié, ombre de la trahison (2003)

 

Tahar Ben Jelloun est nanti d’un diplôme de philosophie, doublé d’un doctorat en psychiatrie sociale. Dans le monde des lettres, il a également de multiples casquettes : poète, romancier, essayiste et chroniqueur. En plus de quarante ans de carrière d’écrivain, il a publié plus de trente ouvrages, et reçu des distinctions à l’international, notamment le Prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée.

Œuvre

C’est son essai Eloge de l’amitié, ombre de la trahison que je vais vous présenter aujourd’hui. Il est autobiographique. L’auteur passe en revue les différentes relations amicales qu’il a entretenues entre son enfance et son adolescence au Maroc, et la suite de ses activités professionnelles en France. Il trouve aussi de la place pour les différentes trahisons qui ont jalonné ce parcours.

S’il ne s’agissait que d’un inventaire de noms, cet ouvrage aurait probablement été soporifique. Heureusement, il développe incessamment une réflexion non superficielle sur ce qu’est, et ce que devrait être l’amitié.

A l’entame de son propos, Tahar Ben Jelloun regrette la banalisation du terme « amitié », estimant que c’est « la chose du monde la plus mal comprise », car souvent confondue à la camaraderie ou à la compagnie.

Cet essai est très personnel, ce qui rend la plume fatalement authentique. L’auteur égrène le chapelet de ses amitiés trahies et réussies, proches et distantes, masculines et féminines, avec joie, déception, admiration ou souffrance selon les cas. Il déploie une conception de l’amitié entre personnes de sexe opposé que je ne partage que timidement, et que je me garderai de présenter ici, afin d’éviter des débats qui pourraient me mettre en difficulté.

Leçons

Il y a quelque chose de fondamental dans sa pensée, c’est l’importance de savoir quelles sont sa conception et ses attentes de l’amitié, et quelles sont celles de ceux que l’on considère comme amis. C’est une donnée capitale, dans la mesure où si elle n’est pas prise en compte, on court le risque de cheminer avec des personnes n’ayant ni la même conception, ni les mêmes attentes qui sont les nôtres, et se rendre compte, des années plus tard, que la relation était morte avant sa naissance.

Par le biais de ce livre, le lecteur a l’impression que l’auteur lui murmure à l’oreille « Es-tu un bon ami » ? C’est même plus qu’une impression. Et c’est quelque peu dérangeant, car l’on ne peut pas soi-même répondre à ce type de question.

En outre, à quelques reprises, l’auteur met en lumière l’idée selon laquelle l’amitié est naturellement vouée à être plus solide et pérenne que l’amour.

Trois clichés

La générosité qui me caractérise est intacte depuis l’épisode précédent. Je vous laisse donc apprécier des extraits de cet essai :

« En amour, on peut solliciter et insister, la consolation existe. Tôt ou tard, l’oubli s’installe et l’émotion retrouve sa jeunesse et ses forces. En amitié, la consolation est illusoire, le deuil un précipice. Un ami, un vrai, ne se remplace pas. On vit avec cette blessure infinie, on s’entête à vouloir oublier, mais on sait que l’exercice est vain. »

« La trahison de l’amitié est une forme silencieuse du meurtre. On tue le don et la grâce puis on se masque. On prend place dans le cœur et l’amour de l’autre, on s’y installe pour mieux connaître les repères et faiblesses de la future victime et, comme dans un jeu diabolique, on détruit ce qu’on ne peut posséder, on fait commerce de cette relation parce qu’on ne supporte plus ce qu’elle est, on démolit la maison intérieure, ce bien précieux qu’est la confiance. »

« Comment ne plus souffrir de ces blessures, comment choisir ses amis, comment savoir, comment prévoir les métamorphoses de l’âme, sa fidélité et son intégrité, ses errances et ses revirements ? Il n’y a pas de recette. Méfiance et amitié ne vont pas de pair. La suspicion est déjà la fin d’une relation. »

De manière générale, la littérature parle beaucoup d’amour, et très peu d’amitié. Ce voyage est donc original, et assez affectant.

N’hésitez pas à vous procurer le ticket de voyage pour vous faciliter l’accès à bord. Le nombre de places est illimité.

Kálati vous donne rendez-vous le 31 mars pour l’acte III.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

 

5 commentaires sur “KÀLATI.S01E02”

  1. Retour de ping : KÀLATI.S01E01 – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  2. Retour de ping : KÀLATI.S01E03 – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  3. Retour de ping : 2018, le clap de fin. – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  4. Retour de ping : KÁLATI.S01E04 -

  5. Retour de ping : KÀLATI.S02E06 -

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *