KÀLATI.S01E03

Nous allons clore ce premier trimestre de l’année en compagnie de deux déesses du récit : l’Anglaise Charlotte Brontë (1816-1855), et la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie (1977-).

1- Jane Eyre (1847)

L’univers littéraire a connu au XIXe siècle l’émergence d’une fratrie anglaise d’écrivaines : Charlotte, Emilie et Anne Brontë. Estimant que les préjugés et la critique étaient défavorables aux créatrices, elles ont décidé d’adopter des pseudonymes à consonance masculine. Ainsi, le public les appréhendait respectivement comme Currer, Ellis et Acton Bell.

C’est sous le pseudonyme de Currer Bell que Charlotte Bronte a évolué pendant une partie de sa carrière de poétesse et romancière. De formation littéraire, elle était une enseignante de profession, et par incidence gouvernante au sein de domiciles privés. Elle n’a révélé son identité qu’après le succès de Jane Eyre, devenu un classique de la littérature britannique.

En résumé

Ce livre narre l’histoire de Jane Eyre, de sa tendre enfance à sa vie d’adulte. Orpheline de père et de mère à 10 ans, elle se voit confiée à son oncle maternel à Gateshead. Ce-dernier décède aussi, laissant Jane sous la tutelle de sa femme. Durant son séjour dans cette demeure, elle subit des traitements détestables, aussi bien de la part de sa tante par alliance que de ses cousins. L’impossibilité de la cohabitation la conduit dans un pensionnat catholique de Lowood, institution dédiée à l’éducation des orphelines, où elle subira de dures privations. Elle y séjournera durant 8 ans.

Puis, elle se fera embaucher comme gouvernante dans une famille noble à Thornfied, où Edouard Rochester – son employeur – et elle tomberont sous le charme l’un de l’autre. Edouard Rochester est un être physiquement disgracieux, aussi disgracieux que Jane Eyre elle-même, et ce qui les lie va bien au-delà du visible, à des années-lumière des récits communs à l’eau de rose.

La barrière entre leurs classes sociales d’origine, le statut de marié de Edouard Rochester, ainsi que moult péripéties y consécutives, vont être la cause de leur éloignement. Au terme de rudes épreuves traversées séparément, ils finiront par se rejoindre.

Les thèmes développés

Ce roman rappelle à quel point l’humanité est sombre, et interpelle sur le fait que des enfants qui n’ont rien demandé sont exposés à de multiples tourments, la seule faute qu’il ont commises pour mériter cela, étant d’avoir perdu leurs parents trop tôt.

Charlotte Brontë sait installer du suspense dans le récit. Elle déverse des points inachevés, en prenant soin de mentionner qu’ils seront développés plus tard, excitant ainsi la curiosité du lecteur. La séduisante rhétorique qu’elle étale ne rend la lecture pénible à aucun moment.

Compte tenu de son époque, l’auteure est avant-gardiste. La vision qu’elle développe autour de la religion, des classes sociales et de la femme est décalée par rapport aux réalités sociales qui sont les siennes. Elle avait d’ailleurs été critiquée dès la publication de cet ouvrage, au motif qu’il véhiculait des sentiments antichrétiens et grossiers.

Au sujet de la religion, elle jette de la lumière sur l’antithèse permanente du moralisme chrétien : les personnes qui en appellent à une vie de privation – ici, le directeur de l’école, M. Brockelhurst, un pasteur – sont celles-là même qui sont plongées dans les plaisirs matériels, plaisirs qu’elles contestent vigoureusement aux autres, pour leur salut, disent-elles.

Quant aux classes sociales, Jane Eyre n’hésite pas à indexer la maladresse des conventions sociales qui rendent tumultueux les rapports amoureux entre nobles et roturiers. La place de la femme est aussi essentielle dans son ouvrage. Edouard Rochester a beau être à la fois un homme et son employeur, elle ne se considère pas moins comme son égale et comme une personne libre de faire des choix indépendants de lui. Elle érafle formellement le patriarcat, jugeant que les femmes doivent se libérer du carcan domestique, et déployer leurs potentialités dans le but de s’épanouir. Une volonté de progrès social se dessine distinctement dans son texte.

Deux photographies de l’œuvre

Des passages entiers de ce roman méritent d’être cités. Il a fallu faire un choix :

« Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et, s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne, et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuple la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes ; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et, comme à leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts. De même que les hommes, elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des poudings, à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs. »

«Je sentais que, si je devenais sa femme, cet homme bon et pur comme la source souterraine m’aurait bientôt tuée sans retirer une seule goutte de sang à mes veines et sans souiller sa conscience sans tache ; je sentais surtout cela lorsque je cherchais à me rapprocher de lui ; je le trouvais sans pitié. Il ne souffrait pas de notre éloignement, il ne désirait pas la réconciliation, et, quoique bien des fois mes larmes abondantes eussent mouillé la page sur laquelle nous étions penchés tous deux, elles ne l’impressionnaient pas plus que si son cœur eût été de pierre ou de métal. Quelquefois aussi, il était plus affectueux que jadis à l’égard de ses sœurs ; on eût dit qu’il craignait que sa simple froideur ne fût pas assez forte pour me convaincre qu’il m’avait bannie, et qu’il voulait encore y ajouter la force du contraste ; et je suis persuadée qu’il le faisait non par méchanceté, mais par principe.»

Le seul point qui m’a transmis un sentiment déplaisant au cours de cette aventure, est une allusion aux Pygmées en des termes peu élogieux.

Hasard du calendrier – ou non -, Charlotte Brontë est décédée un 31 mars. Il y a exactement 164 ans, cette plume d’exception s’envolait à jamais.

2- L’hibiscus pourpre (2003)

Chimamanda Ngozi Adichie est le fruit d’un professeur et d’une registraire d’université. Originaire de l’ethnie Igbo, elle est le produit des systèmes d’enseignement nigérian – médecine – et américain – communication, science politique, création littéraire, études africaines –

Son talent et sa renommée ont largement franchi les frontières de son Nigéria natal. Auréolée du titre de docteur honoris causa par de nombreuses universités et traduite dans plus de trente langues, elle fait partie des rares auteurs africains susceptibles de décrocher le Prix Nobel de Littérature.

Chimamanda Ngozi Adichie se présente aussi comme une féministe, et a dédié à cette question des écrits spécifiques. Elle est lauréate de diverses distinctions littéraires, parmi lesquelles le Commonwealth Writers Prize, pour son premier roman, L’Hibiscus Pourpre.

En bref

L’Hibiscus Pourpre est l’histoire des Achike, une riche famille nigériane résidant à Enugu. Cette famille est composée des parents, Eugène et Béatrice, et de deux enfants, Jaja et Kambili.

Kambili est la narratrice, du haut de ses 15 ans. L’intrigue s’appuie sur le père de famille, Eugène, un fondamentaliste chrétien. Frère d’Eglise, il ne supporte aucune croyance qui s’écarte de celle à laquelle il s’est abandonné. Un conflit ouvert existe entre Eugène et son père, adepte du culte des ancêtres igbo. Il reproche à son père de ne pas se convertir au Christianisme, et lui propose même d’embrasser cette religion en contrepartie de biens matériels. – Dans une moindre mesure, il s’est par ailleurs brouillé avec sa sœur Ifeoma pour les mêmes raisons –

Il rompt le contact avec son père, et n’eut été l’intervention de la communauté villageoise, Kambili et Jaja n’auraient pas connu leur grand-père. Ne tenant pas à envoyer ses enfants dans la maison d’un païen, il ne leur accorde que 15 minutes par an en compagnie de leur ascendant, durant les vacances.

Eugène Achike est d’une autorité religieuse et paternelle extrême envers sa famille nucléaire. Il incarne la figure du père-surveillant. Il dresse l’emploi du temps quotidien de ses enfants à suivre à la lettre, en période de classes ou non, entre la sieste, le travail, le temps familial, les repas, la prière, le sommeil.

La prière est un passage continu, avant et après les repas, pendant les trajets en voiture, durant les séances régulières de discussion autour de la Bible… C’est aussi un instrument de pénitence en cas de faute.

Eugène Achike est également un homme violent, aussi bien envers sa femme Béatrice que ses enfants, notamment lorsqu’il considère que leurs agissements s’opposent aux prescriptions chrétiennes.

A ceci s’ajoute une étouffante culture de l’excellence scolaire qu’il communique à ses enfants.

La routine familiale sera brisée à la faveur d’un séjour de Jaja et Kambili chez Tatie Ifeoma, la sœur de leur père – C’est à travers un prétexte religieux qu’elle a obtenu l’accord de son frère –

Malgré la modestie du foyer de leur tante, ils y découvrent, au contact de leurs cousins, une chaleur et une ambiance qui les séduit. Démarre alors un combat douloureux avec leur père, afin de s’affranchir des contraintes du passé.

Béatrice Achike, excédée par les violences infligées à ses enfants et à elle par son mari, se décide à empoisonner ce-dernier.

L’approche de l’auteure

Le récit est fait à la première personne, ce qui lui confère une dimension particulière, dans la mesure où Kambili présente son ressenti de manière profonde et calibrée. Cette jeune fille raconte sa lugubre histoire familiale avec une certaine hauteur. Elle peut donc se permettre de présenter l’état d’esprit dans lequel elle était à cette époque, et simultanément, porter un regard faussement naïf – souvent implicite – sur l’absurdité de l’extrémisme paternel. (Exemples : interdire à ses enfants de s’incliner face à un dirigeant traditionnaliste, mais les inciter à le faire face à un évêque, ou interdire à ses enfants de manger chez leur païen de grand-père durant la brève visite annuelle)

L’auteure décrit avec une précision remarquable le mal-être déroutant d’une petite collégienne face à son père – et surtout face à elle-même – En permanence à la recherche du regard approbateur de son géniteur, elle ne peut s’empêcher de l’aimer et de savourer ses marques d’affection, malgré la crainte qu’il lui inspire.

En outre, je suis stupéfié d’admiration par la facilité avec laquelle elle construit des contrastes, afin d’illustrer la complexité du genre humain.

Eugène Achike est un industriel prospère qui ne lésine pas à mettre sa fortune au service de la communauté. Il est pareillement un éditeur de presse qui promeut la liberté d’expression et dénonce les tares du gouvernement militaire, malgré les risques réels encourus.

Paradoxalement, il est un tortionnaire sous son propre toit, qui comprime sa famille avec sa conception de la religion et de la vie qui fait office de dogme incontournable. – En pointant le rétroviseur vers le passé de ce personnage, l’auteure nous rappelle aussi que les bourreaux sont souvent des anciennes victimes qui ne font que reproduire le schéma qu’ils ont vu s’appliquer à eux.-

L’autre contraste saisissant se résume ainsi : Jaja et Kambili sont couverts de biens matériels, ne manquant de rien, sauf de liberté et de compréhension. Parallèlement, leurs cousins vivent dans un manque matériel relatif, mais bénéficient de la compréhension de leur maman. Jaja et Kambili envient la chaleur humaine présente chez leurs cousins, ces-derniers envient l’aisance matérielle présente chez Jaja et Kambili, et chaque groupe d’enfants accorde une importance minime à ce que l’autre convoite vivement.

Le texte est assez riche. Il faut le relire pour être sûr de n’avoir rien laissé passer. Les thèmes traités de manière connexe sont nombreux : corruption, violence politique, fuite des cerveaux, complexe culturel – christianisme/culte des ancêtres ; igbo/anglais – …

En somme, Chimamanda Ngozi Adichie est une sublime conteuse qu’il faut découvrir.

Morceaux choisis

« C’était ce que faisait Tatie Ifeoma avec mes cousins, me rendis-je compte alors : leur placer la barre de plus en plus haut dans sa façon de leur parler, dans ce qu’elle attendait d’eux. Elle le faisait tout le temps, confiante qu’ils pouvaient franchir la barre. Et ils la franchissaient. C’était différent pour Jaja et pour moi. Nous ne franchissions pas la barre parce que nous nous en croyions capable, nous la franchissions pare que nous étions terrifiés à la pensée de ne pas y arriver. »

« Papa ne serait pas fier. Il nous avait souvent dit à Jaja et à moi qu’il ne consacrait pas autant d’argent aux Filles du Cœur Immaculé et à St Nicholas pour que nous laissions d’autres enfants être les premiers. Personne n’avait dépensé d’argent pour sa scolarité à lui, surtout pas son impie de père, notre Papa-Nnukwu, pourtant il était toujours le premier. Je voulais faire la fierté de Papa, réussir aussi bien que lui. J’avais besoin qu’il me serre contre lui et me dise qu’à celui à qui on donne beaucoup, on demande aussi beaucoup. J’avais besoin qu’il me sourie, de ce sourire qui illuminait son visage et réchauffait quelque chose au fond de moi. Mais j’étais deuxième. J’étais souillée par l’échec. »

PS:

Parce que j’ai décidé de jouer la carte de la transparence avec vous, je ne peux rien vous cacher. Il y a quelques années de cela, Chimamanda m’a fait des avances. J’ai même failli aller rencontrer ses parents au Nigéria pour conclure l’affaire. C’est à cette époque que j’ai fait la rencontre de mon épouse Grâce Decca.

Elle me courtisait aussi. A la veille de mon départ au Nigéria, Grâce m’a fait livrer un plat d’Ekok’a Makuamba de qualité supérieure, accompagné d’un mot d’amour. Je suis allé rencontrer les parents de Grâce le lendemain. Mais tout s’est arrangé avec Chimamanda. On s’écrit souvent. Elle ne me boude plus aujourd’hui.

Kálati vous donne rendez-vous le 28 avril pour l’acte IV.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

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