KÁLATI.S01E04

Pour sa quatrième sortie, Kálati va observer un arrêt sur des œuvres du Russe Fédor Dostoïevski (1821-1881) et du Congolais Alain Mabanckou (1966-).

1- Les frères Karamazov (1881)

Ceux qui suivent cette série depuis sa genèse savent que nous avions brièvement mentionné Fédor Dostoïevski au milieu de l’épisode 2. A ce moment, l’on dénudait Anna Karenine de Léon Tolstoï, et je vous promettais de vous parler de son compatriote. Nous y voilà.

Fils d’un médecin militaire, Fédor Dostoïevski est un ingénieur de formation. 2 ans après la fin de son cursus et son affectation comme sous-lieutenant au sein de l’armée russe, il décide de démissionner et commence à écrire. Il alors 23 ans. En raison de ses idées libérales, il est arrêté et condamné aux travers forcés en Sibérie durant 5 ans, est réaffecté au sein de l’armée, puis la quitte à nouveau.

Dostoïevski est un auteur à plusieurs visages. Romancier, essayiste et philosophe, il est le géniteur d’une trentaine de publications. Nous allons nous intéresser au tout dernier ouvrage qu’il a rédigé : Les frères Karamazov. En effet, ce roman est entièrement publié trois mois avant qu’une hémorragie ne le renverse définitivement. Bon nombre de critiques s’accordent à l’idée que Les frères Karamazov est sa production la plus aboutie.

L’intrigue

Le lecteur à affaire à la famille Karamazov, dans la petite ville de Skotoprigonievsk. Le père, Fiodor Fiodorovitch Karamazov, est un ivrogne hors-paix. Drôle malgré lui. Mentalement dérangé. Dépouillé de tout sens moral, mais pourvu de moments spirituels fort instructifs. Il n’entend pas céder un quelconque kopeck de sa fortune à ses fils, au nombre de 4.

Dmitri, est l’aîné. Issu du premier mariage de son père, il est celui qui lui ressemble le plus. C’est un séducteur peu lettré, violent et passionné dans la débauche. Il est toutefois détenteur d’un sens particulier de l’honneur.

Ses frères Ivan et Alexei sont issus du second mariage de leur père. Alexei est un intellectuel athée, mystérieux et pessimiste au sujet du genre humain, Quant à Aliocha, il est un homme doux et pieux, ayant décidé de servir l’Eglise. Smerdiakov, lui, est un enfant né hors mariage. Epileptique, il le cuisinier de son père, ce-dernier ne l’ayant pas officiellement reconnu.

Fiodor et son fils aîné, Dmitri, sont en conflit ouvert relativement à la fortune familiale et à l’amour de Grouchegnka, une fille réputée pour sa vertu douteuse. Les autres frères vivent au milieu de ce conflit, tantôt en médiateurs, tantôt en observateurs. Le nœud du roman, c’est l’assassinat du père, Fiodor Karamazov. Logiquement, Dmitri est suspecté de parricide.

Le récit

Dostoïevski est patient. Il prend le temps de préparer le lecteur à l’assassinat du père de famille. Il analyse le caractère de chacun des personnages principaux avec une précision d’orfèvre, de telle sorte que l’on apprend à les connaître, et à faire des projections de leurs réactions. Le premier tiers du récit détaille le vécu des frères et les relations qu’ils entretiennent avec leur père.

Le narrateur, extérieur à tous les personnages, intègre une densité dans le récit telle que, sans qu’il ne le dise nommément, l’on sait que Fiodor Karamazov disparaîtra. Cependant, on ne sait ni quand, ni comment. Et même lorsque l’on pense avoir tout compris, on se rend compte des pages plus tard que tout n’avait pas été dévoilé. Le lecteur revêt un costume de détective pendant une bonne partie de la narration, avant que Dostoïevski ne le délivre en le mettant dans la confidence.

Séquences marquantes

Ce roman n’est pas qu’une histoire de parricide. L’auteur exploite les profils contraires de ses personnages pour servir d’intenses débats philosophiques au public. Et ce que j’ai trouvé profondément brillant, c’est le fait qu’il ne guide quasiment pas le lecteur. Il met les personnages en scène avec des arguments divergents sur l’athéisme, le bien et le mal, l’honneur, la justice, le pardon, le sens de la paternité…

En retrait, il laisse le soin au lecteur de juger, dans le secret de ses convictions. L’impartialité du narrateur est transférée au lecteur, même au moment du procès. Du point de vue purement esthétique, deux séquences m’ont marqué. La première concerne un interminable monologue d’Ivan.

Y sont développées deux idées principales. D’une part, l’idée que l’Eglise a court-circuité le message de Jésus pour le bien de l’humanité. Parce que les hommes sont spirituellement légers, très peu ont la capacité de suivre librement le message du Christ comme il le souhaitait. Il a fallu les soumettre pour leur bien, en leur retirant la chose la plus douloureuse qui soit : le libre arbitre.

D’autre part, même dans l’hypothèse où la religion est une fraude, elle est nécessaire pour sauvegarder l’humanité. Sans religion, aucune limite n’existerait pour tempérer les besoins insatiables de l’être humain. Ce qui m’a impressionné sur ces points, c’est moins ce qu’il dit, que comment il le dit. Cette séquence à elle-seule est un chef d’œuvre philosophique et littéraire.

La seconde articulation qui a saisi mon intérêt de manière singulière est l’une des parties les plus vivantes du récit : l’instruction judiciaire du parricide et le jugement de Dmitri Karamazov.

Dépositions, enquêtes, réquisitoire du procureur, plaidoirie de l’avocat de la défense, passage à la barre des témoins à charge et à décharge, éléments nouveaux, réactions du président du tribunal, clameur du public… La fiction est déroulée avec une minutie magistrale, ponctuée par des passes d’armes entre les parties au procès.

Le lecteur est immergé au sein du palais de justice, mieux que dans un épisode de The Good Wife ou Bull. L’éloquence et la finesse intellectuelle de l’avocat de Dmitri Karamazov m’ont presque transmis l’envie de préparer la voie du barreau.

Ce roman est aussi épais qu’épique. Il y a tellement d’extraits à distiller… Je vous le recommande. Il est peu probable que vous soyez déçus.

2- Mémoires de Porc-épic (2006)

Ayant grandi à Pointe-Noire, Alain Mabanckou est passé par l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, avant de poursuivre ses études de droit à Paris. Il a travaillé en entreprise pendant une dizaine d’années en France. C’est le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire qui le révèle en 1999, grâce à son premier roman, Bleu-Blanc-Rouge.

Depuis lors, il a publié de nombreux recueils de poésie et romans, dont Mémoires de Porc-épic, qui lui a valu le Prix Renaudot en 2006. Lorsqu’il ne se consacre pas à ses écrits, il remplit le rôle d’enseignant. Il est professeur titulaire de littérature francophone à l’université de Los Angeles.

L’histoire

L’auteur nous plonge de manière parodique dans l’univers mystique du Congo. Ce roman est un ensemble de confessions d’un porc-épic de 42 ans. Il est le double animal – le totem – d’un humain, Kibandi. Le récit se déroule entre les localités de Mossaka et Séképembé. Le narrateur –le porc-épic- est lié à son maître depuis que celui-ci a 10 ans, par le biais d’un liquide rituel, le mayamvumbi.

Le père de Kibandi – qui possédait lui-même un double animal – un rat – a procédé à la cérémonie initiatique de son fils, avant d’être reconnu coupable de nombreux meurtres mystiques et d’être assassiné. Suite à la disparition de son père, Kibandi s’enfuit avec sa mère et son double animal, pour s’installer à Sékepembé.

Ce n’est qu’après le décès de sa mère, que sa collaboration avec le porc-épic va véritablement démarrer. Kibandi confie des dizaines de missions meurtrières à son complice. Il suffit de contrarier Kibandi pour apparaître sur sa liste noire et mériter une visite mortifère de son porc-épic.

Vient, cependant la mission de trop, et Kibandi est physiquement éliminé par une force mystique supérieure. Le narrateur aurait dû mourir en même temps que Kibandi, mais par extraordinaire, il survit à la disparition de son maître. Pensant sa fin toute proche, il décide de soulager sa conscience.

Récit et thèmes

Ce roman est écrit de manière peu commune. Sans majuscule. Sans point pour conclure des phrases. Ce sont les espaces entre les paragraphes qui indiquent les pauses du narrateur. Mais peut-être est-ce parce qu’il s’agit d’un porc-épic, et non d’un humain. Il est facile à lire, et court, contrairement au pavé de Dostoïevski.

Le récit est une personnification en grand format. Le porc-épic confesse sa trajectoire et son passé criminels à un baobab. Le narrateur se satisfait du caractère muet du baobab. L’auteur a vraisemblablement voulu nous rappeler que l’être humain a bien souvent besoin d’être écouté sans interruption, et qu’une simple présence, sans nécessité de parole, suffit à apaiser un cœur triste.

L’immortelle sagesse ancestrale africaine se signale à travers d’abondants proverbes. Le porc-epic aborde les intrigues et les inimitiés au sein du monde animal, la distinction entre les animaux de ville et les animaux de la forêt, se moque des coutumes de l’homme et de son arrogance vis-à-vis des animaux, condamne la condescendance des anciens vis-à-vis des plus jeunes – notamment le gouverneur des porcs-épics…

Le sacarsme et l’humour font partie intégrante du récit. Naturellement, le sourire et le rire aussi. Alain Mabanckou précise la différence entre la mystique négative, qui sème la mort et la désolation, et la mystique positive, qui protège et rétablit la vérité. C’est ce qui est selon moi le plus important à retenir, dans le rapport que les Africains développent avec leurs cultures.

L’extrait sélectionné

Comme citation, j’ai retenu une seule phrase. Elle s’étend sur plus de deux pages dans le livre. N’ayant rien trouvé à retrancher, je n’ai pas jugé utile de l’abréger. Elle est d’une originalité esthétique et d’une profondeur certaine, au sujet du sens de la parole, sacrée ou non.

« oui j’étais un porc-épic heureux en ce temps-là, et je dresse mes piquants lorsque je l’affirme, ce qui est une manière pour nous de jurer, autrement nous levons aussi la patte droite et l’agitons trois fois de suite, je sais que les humains ont l’habitude, eux, de mettre en jeu la tête de leurs défunts ou de convoquer leur Dieu qu’ils n’ont jamais vu et qu’ils adorent les yeux fermés, ils consacrent ainsi leur existence à lire Ses paroles rapportées dans un gros livre que les hommes à la peau blanche ont amené ici à l’époque lointaine où les habitants de ce pays couvraient leur sexe ridicule à l’aide de peaux de léopard ou de feuilles de bananier et ignoraient que derrière l’horizon habitaient d’autres peuples différents d’eux, que le monde s’étendait aussi au-delà des mers et des océans, que lorsque la nuit tombait ici, ailleurs c’était le jour, que lorsqu’il pleuvait ici, ailleurs il faisait soleil, et il se trouve que mon maître Kibandi possédait ce livre de Dieu dans lequel il y a plein d’histoires que les hommes sont forcés de croire au risque de ne pas mériter une place dans ce qu’ils appellent le Paradis, tu te doutes bien que j’ai mis mon nez dedans par curiosité puisque je pouvais lire couramment comme mon maître, il m’arrivait d’ailleurs de lire à sa place lorsqu’il était épuisé, j’ai donc parcouru ce livre de Dieu, des pages entières, très palpitantes et pathétiques, je te dis, j’ai souligné des passages à l’aide de mes piquants, j’ai entendu de mes propres petites oreilles plusieurs de ces histoires de la bouche des gens sérieux, des gens à la barbichette grise, des gens qui allaient les dimanches à l’église du village, ils racontaient ces histoires avec une telle précision et une telle foi qu’on aurait déduit qu’ils avaient eux-mêmes été les témoins oculaires des faits ainsi relatés, sache que l’épisode le plus conté par les bipèdes dotés du verbe est celui d’un type mystérieux, une espèce d’errant charismatique, le fils de Dieu, admettent-ils, il est venu au monde par un moyen très compliqué, sans même qu’on détaille dans ce livre comment son père et sa mère s’étaient accouplés, c’est ce type qui se baladait sur les eaux, c’est encore lui qui transformait de l’eau en vin, c’est encore lui qui multipliait les petits pains pour nourrir le peuple, c’est encore lui qui respectait les prostituées sur qui la population jetait la pierre, c’est encore lui qui redonnait des jambes aux paralytiques les plus désespérés, la vue aux aveugles, et il est venu sur terre pour sauver l’humanité entière, y compris nous autres les animaux parce que, tiens-toi bien, déjà à une époque lointaine, pour préserver au moins un spécimen de chaque espèce vivant sur cette terre, on ne nous avait pas oubliés, on nous avait aussi groupés dans cette cage baptisée Arche de Noé afin que nous survivions à une pluie torrentielle de quarante jours et de quarante nuits, le Déluge que ça s’appelait, mais voilà que bien des époques plus tard le fils unique que Dieu a envoyé ici-bas a été la cible des hommes incrédules, des mécréants qui l’ont flagellé, crucifié, laissé en plein soleil ardent, et le jour de son jugement par ceux-là mêmes qui l’accusaient d’avoir troublé l’ordre public à cause de ses miracles spectaculaires, quand il fut question de choisir entre lui et un autre accusé, un minable personnage sans foi ni loi qu’on dénommait Barabbas, on a préféré gracier ce bandit de grand chemin, et ils l’ont tué, ce pauvre fils de Dieu, mais tu parles, il est revenu du Royaume des morts comme quelqu’un qui se réveillait d’une petite sieste de rien du tout, et si je te parle de ce type mystérieux ce n’est pas pour m’éloigner de mes confessions, c’est que je suis persuadé qu’il n’était pas n’importe qui, ce fils de Dieu, il était un initié comme mon maître, il devait être cependant protégé par un double pacifique, il n’avait jamais nui à personne, ce sont les autres qui lui cherchaient des poux dans la tonsure, disons que si Kibandi ne lisait plus ces histoires, s’il préférait plutôt l’univers des livres ésotériques, c’est parce qu’il estimait que le livre de Dieu blâmait ses propres croyances, critiquait ses pratiques, l’éloignait des enseignements de ses ancêtres, donc il ne croyait pas du tout en Dieu dans la mesure où Celui-ci remettait chaque fois à demain l’exaucement des prières alors que mon maître désirait des résultats concrets et immédiats, il s’en foutait des promesses d’un paradis, c’est pour cela qu’il lançait parfois, dans le but de couper court aux discussions des croyants les plus déterminés de ce village, « si tu veux que Dieu se marre, raconte-lui tes projets », et puis les hommes ont beau jurer sur la tête de leurs défunts ou au nom de leur Tout-Puissant, et c’est ce qu’ils font depuis la nuit des temps, ils finissent un jour ou l’autre par trahir leur parole parce qu’ils savent que la parole c’est rien du tout, elle n’engage que ceux qui y croient.»

 

 

Kálati vous souhaite de prendre soin de vous. Rendez-vous le 26 mai pour l’acte V.

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