KÁLATI.S01E09

Pour la séquence IX de Kálati, sont convoqués des romans de l’Espagnol Carlos Ruiz Zafón (1964-) et de l’Algérien Yasmina Khadra (1955-).

L’ombre du vent (2001)

Apparu à Barcelone en septembre 1964, Ruiz Zafón est un auteur précoce.

« Je suis dans le métier de conteur d’histoires. Je l’ai toujours été, je le serai toujours. C’est ce que je fais depuis mon enfance. Raconter des histoires, inventer des contes, donner vie à des personnages, concevoir des intrigues, visualiser des scènes et mettre en scène des séquences d’événements, des images, des mots et des sons qui racontent une histoire. Tout cela en échange d’un centime, d’un sourire ou d’une larme, et d’un peu de votre temps et de votre attention. »

Il termine la rédaction de son premier roman à 14 ans, un texte de plus de 500 pages. Après avoir suivi un cursus en science de l’information, il commence à travailler dans le monde la publicité, et devient plus tard directeur de la création dans une grande agence barcelonaise.

Toutefois, il décide en 1992 d’abandonner son emploi et de ne se réserver qu’à l’écriture. Il s’installe ainsi à Los Angeles en 1993, et remplit depuis lors la double casquette de scénariste de films et romancier.

Ruiz Zafón est sans conteste l’auteur espagnol contemporain le plus lu, sa production littéraire étant traduite dans plus d’une quarantaine de langues. Aujourd’hui, je ne vous entretiendrai que sur La Sombra del viento (titre original), son roman le plus saillant. Du moins, selon le grand public. N’ayant consulté que deux de ses six romans, je ne puis contester cela de manière éclairée. Toujours est-il qu’entre Marina et L’Ombre du vent, ma préférence s’attache au second.

Que contient L’Ombre du vent ?

L’auteur nous présente un récit se déroulant dans les années 1940 à Barcelone. Le personnage principal, Daniel Sempere, est également le narrateur. Sa genitrice ayant disparu durant la guerre civile espagnole (1936-1939), il ne vit qu’avec son père, un modeste libraire. Ce-dernier va l’initier à un rituel observé de génération en génération, en le conduisant dans un lieu aussi secret qu’étrange : le Cimetière des Livres oubliés. Il s’agit d’une bibliothèque au sein de laquelle reposent des centaines de milliers de livres. Daniel ne pourra en sauver qu’un. C’est L’Ombre du vent de Julian Carax qui aura finalement sa faveur. Et ce livre va bouleverser à jamais son existence.

Fasciné par le contenu de ce livre, Daniel alimente de la curiosité à l’égard de Julian Carax. Qui est-il ? A-t-il publié d’autres ouvrages ? Ce qu’il ignore, c’est le fait que Julian Carax, que tout le monde – ou presque – croit décédé, avait décidé, des années plutôt, de détruire l’entièreté de sa production littéraire.  Daniel est donc en possession du livre-survivant.

Démarre ainsi un périlleux voyage dans la ville de Barcelone, au cours duquel il decouvrira les angoissants secrets autour de la vie et de la fausse mort du mystérieux Julian Carax. Dans sa série d’investigations, il est épaulé par Fermin Romero De Torres, et contrecarré par le détestable inspecteur Javier Fumero.

Les points marquants de l’œuvre

Ce roman n’est que littérature, à travers son intrigue et ses déclinaisons.  Les livres qui traitent de lecture, revêtent une saveur singulière. On y trouve toujours de savoureuses lignes philosophiques sur le sens et les effets des lettres pour l’âme. D’ailleurs, il n’est pas interdit de penser que, la relation entre Daniel et L’Ombre du vent, est une métaphore par laquelle l’auteur nous démontre la puissance que peut véhiculer un livre dans la trajectoire d’un humain.

Par ailleurs, Ruiz Zafón construit des sous-histoires qu’il laisse s’épanouir, mais jamais sans faire de l’ombre à la trame principale. M. Sempere, le père de Daniel, qui ne s’est jamais complètement remis de l’absence de son épouse, essaie d’être à la hauteur des attentes de son fils. Fermin Romero De Torres, un ancien espion que la guerre civile a ravalé au rang d’homme sans domicile fixe, devient une figure paternelle pour Daniel. Javier Fumero, frustré par sa condition sociale originelle, se pose comme un monstrueux pion du régime autoritaire.

Les facettes de ces multiples personnages contribuent à saisir progressivement la trame principale. L’auteur dirige le lecteur dans ce palpitant récit, avec une plume de qualité et un évident sens du détail.

Dans mon exigu parcours de lecteur, je ne me souviens pas avoir rencontré un personnage aussi divertissant que Fermin Romero De Torres. Il ne se contente pas d’être comique ; il est comique en faisant usage d’une remarquable élégance verbale, et d’une enviable profondeur spirituelle. Cet alliage fait de Fermin Romero De Torres un mémorable personnage. Infiniment plus que tous les personnages réunis.

Vous n’avez pas encore lu ce roman ? Rien ne presse. Cependant, pensez-y.

C’est durant l’adolescence qu’il entame sa relation avec l’écriture, bien qu’il ait détruit une bonne partie de ses textes datant de cette époque. Il s’oriente vers des études de chimie, mais les abandonne, et sous la contrainte paternelle, prend le chemin du droit, chemin sur lequel il rencontre un certain Max Brod. Ainsi, il devient docteur en droit en 1De quoi parle L’ombre du vent ? roman traite de l’arbitraire. L’intrigue principale est bâtie autour de Joseph K., fondé de pouvoir dans une banque. Au matin de son 30e anniversaire, il est surpris dans son lit par des fonctionnaires, qui lui indiquent son arrestation, sans pour autant lui en fournir la raison. Il a le droit de poursuivre ses activités professionnelles, mais reçoit l’obligation de se rendre régulièrement disponible pour des besoins d’enquête.Les thèmes du récit

Khalil (2018)

Si vous avez tourné le dos à l’école buissonnière, vous devriez être passablement renseignés sur Yasmina Khadra. En décembre dernier, je vous avais crayonné son portrait, ainsi que celui de son chef d’œuvre Ce que le jour doit à la nuit.

A supposer que votre absence fût justifiée par un trouble de santé ou une urgence familiale, vous trouverez un aperçu de Yasmina Khadra ici. Mais dans l’hypothèse où vous aviez délibérément opté pour la voie de la délinquance, abstenez-vous de cliquer. Je compte sur votre sens de l’honneur.

J’ai par ailleurs déniché un original extrait d’une de ses interviews, que je partage volontiers avec vous. – Ma générosité me perdra –

J’ai choisi son nom comme pseudonyme par simple reconnaissance, par gratitude. Et j’aimerais qu’avec son nom sur mes livres, même une fois mort, je puisse rester immortel pour elle, et l’accompagner ainsi jusqu’au bout de sa vieillesse.

Quand je suis encensé, quand je suis applaudi, quand on me dit : « Oh mon Dieu, quel livre ! C’est formidable !», il me suffit de jeter un coup d’œil sur la couverture pour répondre : « C’est grâce à cette dame !».

Si vous n’avez que partiellement saisi le sens de cette citation, vous aviez probablement embrassé l’école buissonnière, et vous avez indéniablement le sens de l’honneur.

Que retenir de Khalil ?

Ce livre est inspiré des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Yasmina Khadra a imaginé le parcours d’un des assaillants, afin de fournir un questionnement sur le sujet.

Khalil, c’est l’histoire de Khalil, un jeune belge d’origine marocaine. Vivant à Molenbeek et de confession musulmane, il est un poids pour ses proches et ne trouve aucune perspective à sa personne. Des réseaux terroristes vont s’emparer de ce vide, et l’insérer dans leur circuit.  Ainsi, le train de la radicalisation se met en marche.

Valorisé, Khalil trouve un sens à son existence.  Il est désigné parmi les élus qui devront se sacrifier pour la cause, en se faisant exploser au Stade de France. Il accepte avec joie son destin de Kamikaze. Seulement, le jour fatidique, un problème technique gâche la fête : sa ceinture d’explosifs ne réagit pas. Les autres kamikazes ont accompli leur mission, mais lui, il est encore vivant. Que vont penser ses supérieurs ?

Il se doit absolument de rétablir son honneur, de peur d’être assimilé à un lâche. Mais le problème, c’est qu’il n’était plus sensé être vivant. Il n’a aucun moyen de rebrousser chemin, et se voit obligé de mêler son ami d’enfance Rayan, et sa jumelle Zahra à l’affaire. Entre l’étau de la police qui se resserre, et ses proches qui saisissent la nature de ses activités, Khalil va-t-il prendre conscience de ses actes ? Ou essaiera-t-il à nouveau de se transformer en feu d’artifice ?

La dimension actuelle du récit

Le terrorisme est un sujet d’actualité, et il est important de pouvoir le dépouiller de l’expertise scientifique qui l’entoure. Loin des concepts d’anthropologie et de science politique qui ne sont pas  à la portée de tout lecteur. Je pense que c’est l’exercice auquel s’est prêté Yasmina Khadra. Avec brio.

Il se glisse sous la peau d’un Kamikaze et d’une organisation terroriste, en nous permettant d’avoir accès à leurs motivations et convictions.

A partir d’un roman, il réussit à exposer les différents visages d’un phénomène politique aussi complexe, tout en maintenant, notamment à travers les dialogues, une position symétrique vis-à-vis des camps idéologiques en

présence. Dans une Belgique multiculturelle, les divergences autour de l’identité, de citoyenneté, et de religion sont abordées, avec un agréable savoir-faire esthétique.

L’épilogue de cet ouvrage est une ode à la vie, et un pied de nez à la barbarie.

L’épisode X de Kálati sera disponible le 27 octobre prochain. Avec ou sans l’adhésion de ENEO.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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