KÁLATI.S01E10

L’épisode X de Kálati  accueille deux romancières : l’Américaine Nelle Harper Lee (1929-2016) et la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie (1977-).

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960)

Ce roman était installé dans ma pile à lire depuis quelques temps, sans qu’un élément décisif ne me pousse à le consulter, lui, plutôt qu’un autre. Puis, j’ai approché le film autobiographique On the basis of sex. Ce-dernier fait des clins d’œil mélioratifs à Atticus Finch, un personnage du roman de Harper Lee. Le vent de la curiosité m’a ainsi dirigé vers l’auteure et son œuvre.

Nelle Harper Lee a vu le jour le 28 avril 1926 à Monroeville, une petite localité de l’Alabama. Quatrième enfant de la famille Lee, elle fait des études de droit à l’université de l’Alabama. Elle met sa plume à la disposition de quelques journaux estudiantins, et couvre durant une année la fonction d’éditrice du journal satirique du campus Rammer-Jammer.

Résolue à devenir écrivain, Harper Lee interrompt son cursus avant l’obtention de son diplôme. Elle prend ses quartiers à New York, où elle occupe un emploi dans une compagnie aérienne – se chargeant des réservations – et consacre son temps libre à l’écriture.

Son agent littéraire, auquel elle soumet de multiples nouvelles, lui suggère de développer l’une d’elles pour constituer une œuvre romanesque. En 1957, son texte est considéré comme perfectible par un éditeur, qui l’invite à le retravailler davantage. Elle s’y attèle durant plus de deux ans, et la version finale est enfin publiée en 1960.

Elle est immédiatement un succès de librairie, et remporte le Prix Pulitzer en 1961. En près de six décennies, plus de trente millions d’exemplaires ont été cédés, et la discrétion médiatique de l’auteure a été inversement proportionnelle à l’audience de son best-seller. Des adaptations cinématographiques et autres traductions ont couronné ce classique de la littérature américaine.

Harper Lee publie son second roman, Va et poste une sentinelle, cinquante-cinq ans après le premier, et un an avant sa disparition, en février 2016. Ce second roman – la suite de l’histoire du premier – avait été rédigé en 1957, bien avant la publication du livre qui l’a mondialement révélée –

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le récit.

Ce roman relate un pan de l’histoire des Finch, une famille blanche de notables dans l’Alabama ségrégationniste des années 1930. Atticus, le père, est avocat et membre de la Chambre des Représentants de l’État fédéré. Veuf, il vit avec ses deux enfants : Jeremy – Jem -, et sa cadette de quatre ans, Jean Louise – Scout –

Scout, âgée de huit ans, est la narratrice. Elle présente la vie relativement tranquille que mènent sa famille et son voisinage au sein de la petite localité de Maycomb. De nombreux personnages habitent l’histoire. Dill, un ami d’enfance dont la curiosité n’a d’égale que la fécondité de son imagination ; Miss Maudie, conquête manquée de leur oncle, qui les couvre d’une bienveillance maternelle chaque fois qu’elle en a l’occasion ;  Arthur Radley, mystérieux voisin qui vit reclus chez ses parents et suscite moult interrogations ; Miss Crawford, la pipelette attitrée de la communauté ; la tante Alexandra Finch, intransigeante au sujet des conventions sociales ; Calpurnia, la gouvernante noire, autodidacte s’exprimant comme les personnes instruites, c’est-à-dire les Blancs, pouvant afficher son savoir dans le cadre de son travail chez son employeur progressiste, mais devant le dissimuler au milieu de sa communauté, de peur d’être isolée ; Miss Fisher l’enseignante acariâtre, équipée de bonnes intentions, mais d’une inutile sévérité…

Un évènement vient rompre la quotidien de Maycomb : Tom Robinson, un ouvrier noir, est accusé d’avoir violé Mayella Ewell, une femme blanche. Le juge du tribunal de Maycomb désigne Atticus Finch comme avocat commis d’office. Aussi bien des membres de la famille Finch que de la communauté blanche toute entière lui reprochent de défendre un Noir, et l’atmosphère électrique consécutive à l’affaire a des répercussions sur la vie sociale de Jem et Scout. Malgré les indices de l’innocence de l’accusé, le verdict est défavorable à Atticus Finch et son client.

Les points marquants de l’œuvre

Scout est d’une singulière précocité d’esprit, ayant très tôt appris à lire avec Calpurnia. La maturité relative qui la caractérise, couplée à l’inévitable naïveté dont on ne peut se départir à son âge, constitue un rendu original.

Plus que du racisme : des thématiques multiples

Je suis ravi de m’être trompé au sujet de ce livre – merci à la quatrième de couverture – Il n’est pas qu’un point sur le racisme. A mon sens, la trame fondamentale de ce roman, c’est l’éducation. Le fait que cet ouvrage soit logé au sein de programmes scolaires aux États-Unis et en Grande-Bretagne n’est certainement pas hasardeux. Atticus Finch, d’une intelligence saillante, d’une rectitude enviable et d’une pédagogie millimétrée envers ses enfants, est l’un des personnages les plus inspirants qu’il m’ait été donné de visiter.

Au-delà de l’éducation et du racisme, ce roman réalise une intersection entre plusieurs autres thèmes. L’extrémisme religieux, l’anticonformisme et  la fraternité notamment, sont éparpillés par une écriture subtile et distinguée. Aussi, les traits d’humour empreints de sarcasme et de raillerie, ont le mérite de rendre la lecture fort plaisante.

Un aspect du roman sur lequel l’auteure m’a parue insistante, c’est la difficulté pour une jeune fille de grandir au milieu de garçons, car obligée de leur ressembler pour s’intégrer. Et à ce propos, il y a une vide dans le récit qui crée de la perplexité. Scout n’a pas connu sa génitrice. Ses modèles sont son père, et son grand-frère dans une certaine mesure. Bagarreuse et hostile aux vêtements féminins, elle est ce qui se rapproche le plus d’un garçon manqué. Cependant, l’auteure reste muette sur un possible lien de cause à effet avec l’absence de figure maternelle, tout en positionnant de manière occasionnelle Calpurnia, Miss Maudie et la tante Alexandra comme des figures de substitution.

Par ailleurs, l’épisode du procès est immanquablement le plus addictif de ce roman. En termes de nature – mais pas de degré -, la plaidoirie de Atticus Finch m’a conduit à me remémorer celle de Fétioukovitch, dans Les Frères Karamazov. On y retrouve le même souci de précision, de raffinement, et d’humanisme.

Ce roman célèbre l’enfance, période de vie durant laquelle la sensibilité et la tolérance sont vives, mais s’estompent progressivement au fil de la croissance humaine. Et en cela, il est universel.

PS :

Harper Lee pointe également l’incohérence de la société blanche américaine des années trente, prompte à condamner la folie hitlérienne et à désapprouver la marginalisation des juifs, mais incapable de dévisager l’odieux traitement infligé aux Afro-américains.

  Je partage avec vous un des nombreux extraits qui valent le détour. A défaut de lire le roman, rejoignez la communauté sur Twitter et Instagram, et vous  découvrirez graduellement d’autres passages.

« Maintenant que j’étais obligée d’y réfléchir, il me semblait que lire m’était venu tout aussi naturellement que boutonner dans le dos les bretelles de ma salopette sans me retourner, ou réussir une double boucle à mes lacets. Je ne me rappelais pas quand les lignes s’étaient séparées en mots en suivant le mouvement du doigt d’Atticus mais, dans mon souvenir j’ai toujours passé mes soirées à m’informer des nouvelles du jour, des projets de loi, des journaux de Lorenzo Dow– de tout ce qu’Atticus pouvait être en train de lire lorsque, chaque soir, je me glissais sur ses genoux. Jusqu’au jour où je craignis que cela me fût enlevé, je ne m’étais jamais rendu compte que j’aimais lire. Pense-t-on que l’on aime respirer ? »

 

Americanah (2013)

Vous souvenez-vous de L’hibiscus pourpre ? Je ne vous encombrerai pas avec une nouvelle présentation de Chimamanda Ngozi Adichie. Vous trouverez la précédente ici.

Une fiction relative

Americanah a quelques airs autobiographiques. L’auteur a elle-même précisé qu’elle avait exploité son expérience d’étudiante aux États-Unis pour fabriquer ce texte, et bon nombre de thèses soutenues par l’héroïne du roman correspondent à celles que défend l’auteure à travers les médias. Ce roman âgé de 6 ans a été traduit en vingt-cinq langues et listé  par le New York Times parmi les 10 livres de l’année 2013.

Le récit s’étend sur trois continents : l’Afrique – Nigéria – , l’Amérique – les États-Unis – et l’Europe – la Grande-Bretagne

Chimamanda Ngozi soumet au public l’histoire de Ifeoma et d’Obinze. Nigérians appartenant à la classe moyenne, ils se rencontrent durant leur cursus secondaire et se lient d’affection. Ils s’inscrivent à l’Université de Nsukka, mais les multiples dysfonctionnements de l’enseignement supérieur mènent leurs parents à envisager de les inscrire à l’étranger.

Ifeoma s’envole  pour les États-Unis, contrairement à Obinze qui est recalé par la paperasse administrative. Il se rabattra plus tard en Angleterre, et la distance aura raison de leur relation. Aux États-Unis, Ifeoma fait l’expérience d’un nouvel environnement, et découvre le racisme, n’ayant nullement eu l’occasion de s’interroger sur sa couleur de peau au Nigeria. Elle apprend la signification de la race et des discriminations y relatives, et se laisse dominer par la puissance de la culture américaine, en adoptant les codes qui la valorisent aux yeux de ses hôtes.

Excédée par ce double jeu, elle décide de s’assumer, en retrouvant entre autres son accent et son identité capillaire. Marquée par l’impact de la race, elle y dédie un blog qui lui assure notoriété et succès financier. Nostalgique, elle décide de retourner sur sa terre natale, après treize ans d’absence. Elle retrouvera son copain de jeunesse, marié et homme d’affaires prospère. Pour la conclusion de l’histoire entre Obinze et Ifeoma, veuillez commander le livre.

 Americanah, une histoire dense

Ce roman est d’une étouffante consistance. L’auteure y aménage l’acculturation, l’instabilité politique, la corruption, le chômage, le complexe d’infériorité dans le rapport local/occidental, les relations interraciales, l’immigration clandestine, la religion – Elle se moque ironiquement du biotope chrétien, en peignant aussi bien le rapport hypocrite à l’argent que  les pratiques douteuses qui s’y enregistrent. –Ne me demandez pas pourquoi j’ai apprécié cela

En termes de technique d’écriture, Chimamanda est impressionnante. La construction de l’intrigue est certes longue, mais minutieusement réfléchie. Elle donne une place prépondérante à Ifeoma, le personnage principal, mais de manière progressive, elle donne au lecteur les clés de compréhension du parcours clandestin de Obinze en Grande-Bretagne, et de son ascension économique lors de son retour. Il existe donc deux pôles dans le récit, qu’elle fusionne avec doigté dans la dernière partie du texte. Dans les descriptions des états d’âme de ses personnages, elle rajoute presque toujours une phrase qui fait toute la différence, et qui rappelle qu’elle fait partie de l’élite littéraire.

La question centrale de l’œuvre, est celle de la discrimination, symbolisée par la redondante symbolique du cheveu crépu. Ce-dernier incarne la revendication d’une beauté noire qui se démarque du carcan occidental. L’auteure établit des distinctions sociales entre Noirs et Blancs, Noirs Américains et Noirs non-américains, Noirs non américains d’immigration lointaine et Noirs non-américains d’immigration récente, Nigérians formés en Occident et Nigérians formés localement… Sont précisées tantôt les faiblesses, tantôt les frustrations, tantôt les appréhensions de ces différentes strates.

Cela na rien de neuf, mais la répétition me paraît utile : Chimamanda Ngozi Adichie est une sublime conteuse.

L’avant-dernier épisode de l’année vous rencontrera le 24 novembre prochain.

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© M²CD

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