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Pour l’avant-dernière sortie de l’année, Kàlati expose des ouvrages de l’Anglaise Agatha Christie (1890-1976) et du Marocain Mohamed Choukri (1935-2003).

Dix Petits Nègres (1939)

Agatha Mary Clarissa Miller naît en Angleterre, durant la dernière ligne droite du XIXe siècle, au sein d’une famille bourgeoise. Elle bénéficie d’une éducation rigoureuse, à domicile.

Orpheline de son père américain à onze ans, elle est façonnée par sa mère anglaise, qui la familiarise au chemin de l’écriture. C’est d’ailleurs elle qui la contraint à rédiger sa première nouvelle, The House of Beauty.

Délocalisée en France pour expérimenter une carrière de chanteuse, elle y renonce rapidement, faute de dispositions en la matière.

C’est de son premier mari, le colonel Archibald Christie, qu’elle conservera son nom d’autrice. Durant la première guerre mondiale, elle fait du bénévolat au sein de l’hôpital de sa ville de naissance, et devient assistante-chimiste, puis diplômée en pharmacie en 1917. La représentation des drogues et poisons qu’elle acquiert lui servira continûment dans ses romans.

C’est suite à un pari avec sa sœur en 1917, qu’elle rédige son premier roman policier, La Mystérieuse affaire de Styles. Ce roman marque la naissance d’un célèbre personnage : le détective Hercule Poirot. Boudé par les éditeurs, ce n’est qu’en 1920 qu’il sera publié, rencontrant un timide enthousiasme.

Il faudra attendre 1926, avec la publication de Le meurtre de Roger Ackroyd, pour que l’écrivaine rayonne véritablement auprès des amateurs de littérature. Suivront plus d’une soixantaine d’autres ouvrages, avec un rythme soutenu de deux textes par an.

Anoblie par la Reine Elisabeth, elle reçoit des mains de sa souveraine la distinction de Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique en 1971. Surnommée « La Reine du Crime » pour la teinte meurtrière de ses excellents écrits, elle prend le soin de donner la mort à son personnage le plus célèbre, dans Hercule Poirot quitte la scène, avant de s’éteindre, à 85 ans.

Répandue à plus de deux milliards d’exemplaires dans le monde, sa production est traduite en une vingtaine de langues et adaptée au cinéma. Dans cette production, il convient de distinguer  les abondantes séries de textes gravitant autour des détectives Hercule Poirot et Miss Marple d’une part, et ses autres récits que j’appellerais indépendants, d’autre part.

Aujourd’hui, je vous présente un récit indépendant :  Dix Petits Nègres.

Le récit

Dix citoyens Anglais, de statuts et conditions sociales différents, sont invités, séparément, sur l’île du Nègre. La raison de cette assemblée est la participation à un week-end de détente. Chacun d’eux a été en apparence contacté par une vieille connaissance, un ami proche ou un potentiel employeur, afin de de se rendre chez le couple O’Nyme.

Huit des dix invités font leur arrivée et s’installent dans la grande habitation aménagée pour leur séjour. Ils y trouvent deux domestiques, ayant été invités par les O’Nyme pour assurer le service. Dans chacune des chambres, sont logés au mur les écrits d’une célèbre chansonnette, racontant les circonstances de la disparition progressive de dix nègres.

Sans en faire cas, ils se rangent dans la salle à manger pour le dîner, et dans l’attente des mystérieux organisateurs de l’évènement. C’est alors que résonne un élément sonore dans la pièce, accusant chacun des dix invités de meurtre, en mentionnant à la fois les noms des victimes et les circonstances de leur mort.

Le récit prend dès lors une toute autre tournure. Après un rapide tour de table où quasiment tous les protagonistes nient les accusations portées à leur égard, il apparaît que le couple O’Nyme n’existe pas, et que les invités sont plongés dans un vaste traquenard, n’ayant aucun moyen de s’échapper de l’île.

Conformément aux indications de la chansonnette, les dix invités disparaissent graduellement en quelques jours, les uns après les autres, par la faute d’un poison, d’une hache ou d’une corde, d’une balle ou encore d’une piqûre.

Cette série de morts est finalement rapportée à la police, et malgré tous les moyens qu’elle mobilise pour élucider cette affaire, notamment en établissant la chronologie des disparitions, elle ne parvient pas à clarifier l’énigme. Puis, une lettre détaillant les mobiles et les procédés employés par le meurtrier – qu’il a rédigée avant de se donner la mort – permet de jeter la lumière sur ce mystère, et il se trouve que l’assassin était un des dix invités.

Les thèmes du récit

Ce roman aborde la mort et l’injustice. Le récit démontre bien que l’institution judiciaire n’est pas toujours capable de neutraliser les personnes qui méprisent les règles de droit.

Certains crimes sont commis avec une telle précaution, ou sont tellement peu aisés à prouver, que les tribunaux se révèlent être inaptes à les réprimer. Alors, que faire ? Continuer à vaquer à ses occupations en sachant que des plus rusés ou fortunés peuvent passer entre les mailles du filet ? Ou créer une justice parallèle afin de châtier les malfaiteurs malgré tout ? Le tueur du récit a choisi la seconde option.

A titre d’illustration, l’on compte le magistrat Wargrave – mon personnage préféré – d’une délicieuse finesse intellectuelle, à qui l’on reproche d’avoir mortellement influencé le jury lors d’un procès ; Emily Brent, d’une rude intransigeance religieuse, accusée d’avoir entraîné la disparition d’une jeune fille frivole ; le médecin prospère Dr Armstrong, accusé d’avoir négligemment causé la mort d’une patiente, ou encore Mr et Mrs Rogers, d’austères domestiques, accusés d’avoir passivement favorisé le décès de leur patronne malade, afin d’hériter de son patrimoine.

Quant à la mort, elle n’est pas seulement décrite, mais dénudée. Au terme du premier trépas, une fouille minutieuse de l’île est effectuée, et les invités se rendent compte que personne d’autre n’y réside. Ils aboutissent à la conclusion selon laquelle le meurtrier est parmi eux. Au fur et à mesure que la mort tamise le nombre de protagonistes, la méfiance règne en maître absolu.

Ils ne prennent plus la peine d’échanger, ni même de satisfaire à des convenances. L’imminence et la crainte de s’endormir à jamais enveloppe les esprits. Jusqu’au bout de la narration, la preuve de l’innocence d’un invité apparaît trop tard, car seule sa mort indique aux yeux des autres invités – et du lecteur – qu’il n’était pas le meurtrier recherché.

Et Agatha Christie participe à brouiller les cartes. En effet, elle décrit de manière croisée, et avec un remarquable doigté, l’histoire de chacun des personnages, tout en donnant pour certains les mobiles pouvant conduire à leur culpabilité, si bien que le lecteur devient momentanément détective malgré lui.

L’effet de surprise est un élément permanent de la narration, et le suspense en est le fondement. Ce récit est un chef d’œuvre addictif. Je n’avais plus été aussi entièrement happé par un récit depuis Voici Venir les rêveurs de Imbolo Mbue.

( J’aurais dû insérer  à ce niveau des emoji symbolisant mon émotion, parce qu’elle est Camerounaise. Mais ne sachant pas qui peut me lire, je vais dissimuler mes larmes et tacher de rester professionnel.)

(Si vous apercevez dans l’éloge de Imbolo Mbue, une quelconque teinte de patriotisme littéraire, j’en serai profondément heurté. Lisez cette dame, et vous verrez.)

Postérieurement à la lecture, j’ai appris que Dix Petits Nègres est l’ouvrage le plus vendu d’Agatha Christie. Après coup, il n’y a dans cette information rien d’étrange. S’il fallait également évoquer la qualité littéraire et les joyeusetés présentes dans le texte, la note serait beaucoup plus longue. En somme, c’est du grand art !

 

Le Pain Nu (1973)

C’est une première dans Kálati , nous avons affaire à un roman entièrement autobiographique. Ainsi, une biographie transversale de l’auteur n’est pas nécessaire, au risque de se répéter. Dans cette première sous-partie, je ne vous précise que des éléments absents du roman.

Mohamed Choukri mène des études qui lui permettent d’occuper les fonctions d’instituteur, puis de professeur, après son passage à l’Ecole Normale.

C’est en 1966 qu’il publie sa première nouvelle, Violence sur la plage, en arabe. Ensuite, il réalise des collaborations avec des revues littéraires arabes, anglaises et américaines.

En 1973, la publication du premier volet de sa biographie, Le Pain nu, traduit en anglais par Paul Bowles et en français par Tahar Ben Jelloun, le propulse au plan international.

Le livre est favorablement accueilli dans le monde anglo-saxon et dans la sphère francophone. Toutefois, le monde arabe marque sa désapprobation, car les écrits sont jugés trop transgressifs, peu regardants quant aux impératifs de pudeur. Dans son propre pays, le Maroc, ce n’est qu’en 2000 que la censure de Le Pain Nu a été abattue.

Les deux autres volumes de sa trilogie autobiographie sont Le Temps des erreurs et Visages.

Mohamed Choukri obtient le prix de l’amitié franco-arabe en 1995. Il rend l’âme à l’hôpital de Rabat en 2003, emporté par un cancer.

Le pain nu : l’autobiographie

Mohamed Choukri est bien évidemment le narrateur.

Il voit le jour dans le Rif, région septentrionale du Maroc. Issu d’une famille très modeste, il quitte avec elle sa région natale pour Tétouan, puis Tanger, en vue de conditions de vie plus chaleureuses. Il est encadré par un père déployant une violence extrême. Celui-ci, déserteur de l’armée espagnole, animé par l’alcool, a supprimé son plus jeune fils, AbdelKader, de ses propres mains.

Tandis que sa génitrice se démène à écouler des fruits et légumes pour financer le léger train de vie familial, Mohamed occupe un poste serveur que lui a trouvé son père dans un restaurant, et à qui il se doit de reverser sa rémunération.

Bien que Mohamed et sa mère constituent les principaux producteurs du foyer, ils ne sont pas exemptés de la la violence gratuite du Chef de famille, dont la production la plus visible est l’accroissement régulier de la progéniture.

Épuisé par la brutalité paternelle, Mohamed s’éloigne progressivement du domicile familial. A cela, s’ajoutent les premiers développements de ses désirs charnels. Il passe plus de temps dans la rue que dans la chambre qui fait office de maison familial, en tête-à-tête avec l’alcool, le vol, la drogue et les femmes publiques. Il enchaîne sans grand succès des activités de cireur de chaussures, vendeur de journaux.

Après avoir échappé à une énième correction, il décide de quitter la ville pour se distancer définitivement de la bestialité instinctive de son père. Arrivé à Tanger, sa nouvelle destination, le manque va le conduire à exercer des activités de prostitution et de contrebande. Sa propension à flirter avec l’alcool et les femmes publiques dans un pays musulman, le mène inévitablement en prison.

Il s’agit là de sa toute première interaction avec une administration. Son père n’ayant pas jugé capital de l’inscrire à l’école, Mohamed ne sait ni lire ni écrire, encore moins signer un document. Cette expérience, jumelée à la fréquentation d’hommes lettrés à sa sortie de prison, le motivent à prendre le chemin de l’école. Le roman se termine sur ce vœu formulé de se former. Mohamed n’a alors que 20 ans.

Mon appréciation

J’ai trouvé Le Pain Nu fascinant, car il raconte un vécu sans maquillage. La violence brute qui en ressort nous rappelle toute la difformité que peut contenir l’humanité. Cet ouvrage est en grande partie un texte sur la détestation de la figure paternelle. Aussi, l’évolution du personnage démontre, dans l’hypothèse improbable où nous ne le savions pas déjà, à quel point l’environnement immédiat façonne la conscience des enfants.

Mohamed assiste aux raclées que reçoit sa mère. Son patron au restaurant se comporte de manière similaire vis-à-vis de sa femme. Idem pour les délinquants avec lesquels il traine dans les rues. Ainsi, pour lui, se conduire en homme signifie être violent envers les femmes, simplement parce que tous les hommes qu’il fréquente battent leurs compagnes. Il transfère ces pulsions destructrices dans le volet libidineux de sa vie, même s’il ne l’extériorise pas.

Imaginer des rapports sociaux sans violence est pour lui une épreuve difficilement surmontable. Il est en permanence confronté à cela. Dans les rues, il doit faire face au vol et au viol, et le cimetière se pose comme un des rares endroits où il peut se reposer sans craindre de subir une animosité quelconque.

Ce roman m’a rappelé un film americain récemment visionné, Joker.  Existe sans conteste une similitude entre Mohamed Choukri et le personnage principal de ce film. Dans des milieux où seule la brutalité, physique comme symbolique, se pose comme langage continuel de communication, est-ce surprenant que la violence devienne un réflexe primaire ?

Deux volets de la narration m’ont spécialement captivé. Le premier concerne l’impressionnante précision avec laquelle Choukri decrit le manque, la manière dont la faim domine l’organisme et aspire la moindre goutte de dignité.

Le second est relatif à l’absence d’éducation à la sexualité.  Je ne me souviens pas avoir parcouru un roman qui exposait aussi crûment les implications pubertaires, notamment pour un enfant livré à lui-même, n’ayant que les maisons closes comme terrain d’apprentissage. Le rapprochement avec nos familles, au sein desquelles la question de la sexualité est dans une large mesure encore tabou, n’a pas été difficile à établir.

Délinquant et analphabète à 20 ans, Mohamed Choukri a tout de même réussi à déposer une vive empreinte dans l’histoire de la littérature. Son parcours, comme son ouvrage, sont un considérable exemple de résilience.

L’épisode final de la première saison de Kálati sera diffusé le 29 décembre prochain.

A bientôt.

La vie est trop brève pour être petite
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© M²CD

 

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