KÁLATI.S01E12Final

Dans cet épisode final, le Français Grégoire Delacourt (1960-) exprime le malheur que peut apporter la richesse matérielle, tandis que le Nigérian John Elnathan (1982-) met en lumière le fondamentalisme religieux dans le Nord de son pays.

La liste de mes envies (2012)

Grégoire Delacourt, des slogans aux livres

Né à Valenciennes, Grégoire Delacourt mène des études de droit après son baccalauréat. Il ne les termine pas, et s’engage plutôt dans la voie de la publicité. Il travaille pour le compte d’une agence pendant près de deux décennies, et suite à son licenciement, il crée sa propre agence.
Son sens aiguisé de la formule lui permet de mener des campagnes de communication remarquées pour des entreprises telles Sephora, Apple ou EDF.

Ce n’est qu’en 2011, à 51 ans, qu’il passe de la production de slogans à la production de livres, avec son premier roman, L’écrivain de la famille, abondamment récompensé. Ont suivi depuis lors six autres romans, parmi lesquels La liste de mes envies, traduit dans trente-cinq pays et adapté au théâtre et au cinéma.

La liste de mes envies : de quoi s’agit-il ?

Cette œuvre relate l’histoire de Jocelyne, une femme de 47 ans, et de son mari, Jocelyn. Désireuse d’être styliste à Paris, elle s’est contentée d’un emploi dans une mercerie à Arras. Elle rêvait d’épouser un homme distingué, mais elle s’est unie à un ouvrier peu soucieux de culture. Ils ont eu trois enfants, la dernière n’ayant pas survécu, ce décès ayant négativement bouleversé les rapports du couple, introduisant des cycles de violence initiés par Jocelyn.

Passionnée par les lettres et de mode, elle anime un blog – sur la couture – dont la fréquentation lui rapporte de quoi vivre moyennement.

Jocelyne mène tranquillement son quotidien provincial, jusqu’au jour où des amies la convainquent de participer à un jeu de hasard. Elle remporte ainsi plus de dix-huit millions d’euros, mais décide de conserver la nouvelle pour sa seule conscience. Ni son mari, ni ses amis ne sont informés de cela.

Elle récupère secrètement le chèque et le dissimule au sein du domicile conjugal, s’interrogeant sur l’opportunité de cette richesse soudaine. Après avoir rédigé une liste de ses envies, elle se rend compte de ce que cet argent peut certes améliorer sa qualité de vie, mais elle se rend encore plus compte de ce que sa vie, quoi qu’imparfaite, lui convient, et que tout cet argent constitue une sérieuse menace.

Doit-elle jouir pleinement du fruit du hasard, au risque de voir son équilibre irréversiblement abîmé ? Ou doit-elle se prémunir contre les appétits qu’aiguise la fortune et ne rien changer à son existence ?

Son mari Jocelyn découvre le chèque enfoui dans une armoire, prétexte une formation à l’étranger, et quitte définitivement le domicile, avec le chèque dans ses bagages. La manière dont se termine le récit est surprenante, et assez révélatrice du sens de la vie. Je vous invite à lire ce roman en vue d’avoir le fin mot de l’histoire.

La forme du récit

En règle générale, le sexe de l’auteur et celui du narrateur correspondent. Cependant, dans ce texte, l’auteur s’est installé dans la peau d’une femme, en narrant l’histoire de son point de vue. Ce procédé, que je n’ai pas beaucoup croisé dans mon parcours de lecteur, est très réussi, car l’auteur arrive parfaitement à fusionner avec les insécurités et les besoins de Jocelyne, en traitant notamment des questions relatives aux blessures émotionnelles et aux besoins affectifs.

Quelques points marquants

Ce livre au fond, traite d’une histoire assez banale, entre une femme amoureuse et dépourvue de confiance en elle, et un homme dépourvu d’amour et se contentant de son emprise sur sa femme. Mais ce qui rend cette histoire originale, c’est la tonalité qu’il offre à ses personnages. Jocelyne est une femme soumise à qui l’on aimerait administrer des baffes, mais qui inspire tout de même de l’admiration, en raison de sa tempérance et de ses principes.

Jocelyn est un homme d’un caractère perfide, mais dont la trajectoire finale indique qu’il n’est, dans une certaine mesure, qu’un produit des sociétés de consommation qui nous formatent. Sous un certain angle, ce roman s’intéresse au sens de la vie.

Aussi, l’une des portions les plus saisissables du récit concerne les précautions prises par les sociétés de paris. Lorsqu’un joueur remporte des gains d’une certaine envergure, il se fait entretenir par une cellule de soutien psychologique, qui le met en garde, illustrations à l’appui, contre les changements qu’il observera désormais dans son quotidien. Contre le fardeau que représente son nouveau statut.

« L’argent rend fou, Mme Guerbette. Il est à l’origine de quatre crimes sur cinq. D’une dépression sur deux. »

Il est intéressant de réaliser à quel point le rapport à un individu peut être totalement modifié d’une minute à une autre, simplement en raison de l’épaisseur de son porte-monnaie. Il est également étrange de (re) constater que l’argent, qui devrait, en théorie, rendre plus agréable notre séjour terrestre, peut parfois être une source directe de détresse.

Grégoire Delacourt, à travers son personnage principal, a deux phrases que j’ai trouvées très juste à ce propos :

« Je possédais ce que l’argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire. Le bonheur. »

Né un mardi (2015)

J’ai entendu parler de cet ouvrage par le biais de La Cène Littéraire, une association faisant la promotion de la littérature africaine et afrodescendante. Depuis 2015, cette association prime un auteur chaque année. Pour le compte de l’année en cours, c’est le Nigérian John El Nathan qui remplit le rôle de lauréat.

Né à Kaduna, dans le Nord-Ouest du Nigéria, El Nathan John est un juriste de formation. Diplômé en droit l’Université Ahmadou Bello de Zaria, il a exercé la fonction d’avocat jusqu’en 2012, date à laquelle il a décidé de se consacrer pleinement à l’écriture. A travers ses nouvelles, il a été nominé en 2013 et 2015 pour le prestigieux Caine Prize. Il est auteur de deux romans, Born on Tuesday – Né un mardi – et Becoming Nigerian.

Le Prix Les Afriques 2019

Né un mardi expose le parcours de Dantala, un jeune garçon envoyé par son père dans une école coranique. La disparition de son père rend impossible son maintien au sein de l’école, et il se retrouve au milieu d’une bande de jeunes délinquants, qui l’accoutument à la violence et à la fréquentation de la drogue.

A la défaveur d’une mission confiée à la bande de jeunes à laquelle il appartient, mission consistant à détruire des bâtiments d’un parti politique, il est pris en chasse par la police et n’a d’autre choix que de prendre la fuite, en abandonnant sa bande de copains.

Il se décide à retourner au lointain domicile de ses parents, à Sokoto. Sur le trajet, il entre en contact avec un imam qui le prend sous son aile. Dantala, aux prises avec des conceptions multiples des désirs de Allah, va être bousculé entre radicaux et modéré, et devoir opérer un choix.

Le style de Elnathan

Dantala est le narrateur. Ce personnage m’a rappelé celui de Birahima dans Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma. Dantala fait preuve d’une certaine naïveté d’esprit dans le déroulé du récit, ce qui est de son âge. Toutefois, il témoigne simultanément d’une profondeur d’esprit, et ces contrastes rendent l’ouvrage original.

De la même manière, le registre de langue est d’une simplicité qui est en déphasage avec la complexité des thèmes abordés, et c’est sans conteste une réussite pour l’accessibilité de l’œuvre.

Les thèmes du récit

Quatre principaux thèmes noircissent les pages de ce roman : la religion, la violence, l’éducation et la politique. Concernant la religion, l’ouvrage est hautement instructif au sujet de l’islam, de ses nuances – notamment sunnisme et chiisme – et de son rapport au monde extérieur.

Relativement à la violence, elle est décomplexée et permanente : de la violence symbolique que nous offrent les enfants de la rue, à la violence physique – parfois sexuelle – subie notamment par les prisonniers et les « infidèles ». L’auteur décrit, de manière souvent très brutale, la réalité sociale de son pays.

Sur le point de l’éducation, elle apparaît comme un moteur de l’élévation sociale, et Dantala en est le symbole. C’est sa maîtrise de l’arabe, du haoussa et de l’anglais, qui lui a permis de prendre de la hauteur au sein de la mosquée. La carence en matière d’éducation apparaît quant à elle comme le carburant de l’extrémisme, et que les fondamentalistes décident de brûler des livres pour les soustraire aux fidèles, ce n’est en rien hasardeux.

La politique a également une place de poids, car l’auteur démontre avec subtilité la manière avec laquelle les milieux religieux et financiers cohabitent au profit des pouvoiristes.

On y trouve en outre des sous-thèmes, comme celui de la violence conjugale, de l’homosexualité, ou encore de la fraternité, qui n’est pas toujours celle du sang.

Né un mardi est un ouvrage agréable à consulter, et d’une importante richesse du point de vue des réflexions qu’il suscite. Il n’a pas été primé de manière fortuite.

Achetez-le, vous aboutirez probablement à la même conclusion.

FIN.

Tout en espérant vous proposer de nouvelles excursions littéraires, Kàlati vous souhaite des de passer une année 2020 meilleure que celle qui rendra l’âme dans quelques jours.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *