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Le Libanais Khalil Gibran (1883-1931) expose les sagesses de l’élu Al Mustapha, tandis que le franco-sénégalais David Diop (1966-) nous fait naviguer dans l’esprit du tirailleur Alfa Ndiaye.

Le Prophète (1923)

Khalil Gibran

Il voit le jour en 1883, dans la localité libanaise de Bcharré. A la défaveur de l’incarcération de son père pour des accusations de détournement de fonds, et de la confiscation de leurs biens familiaux, sa mère se voit contrainte de les conduire, ses frères et lui, aux Etats-Unis.

Sa famille s’installe à Boston, où, inscrit dans une classe spécialement dédiée aux immigrants, il apprend l’anglais. Il intègre parallèlement une école d’art, au sein de laquelle ses talents sont repérés et entretenus. A 15 ans, certains de ses dessins apparaissent sur des couvertures d’ouvrages.

Désireuse de le rapprocher de son patrimoine originel, sa génitrice le conduit à s’inscrire à l’Institut d’enseignement supérieur de Beyrouth, où il passera quatre années, durant lesquelles il fondre un magazine étudiant et se découvre un intérêt pour la poésie. Peu après le décès d’une de ses sœurs, emportée par la tuberculose, il retourne à Boston, où la même maladie renverse son frère et sa mère un an plus tard.

A la charge financière de sa sœur restante, il organise une exposition de ses peintures en 1904, et se fait plus tard remarquer par Mary Askell, qui deviendra sa bienfaitrice. Elle lui permet de passer deux ans à l’Académie des Beaux-Arts de Paris, puis de s’installer à New York pour donner plus de visibilité à ses peintures.

Gibran mène corrélativement une activité littéraire. Il rédige des articles pour des journaux, ainsi que des ouvrages en anglais et en arabe, avec une préférence pour la poésie en prose. Il est considéré comme le troisième poète le plus vendu de tous les temps, notamment grâce à son œuvre la plus célèbre, Le Prophète.

Le prophète ?

Ce livre met en scène Al Mustapha, présenté comme ‘’l’élu’’ et le ‘’bien-aimé.’’ Après douze ans d’exil au sein de la Cité d’Orphalese, il est temps pour lui de retourner sur sa terre natale.

Au moment de son départ, les habitants d’Orphalese, qui le considèrent comme un prophète, se regroupent autour de lui, pour lui adresser leurs amitiés. C’est l’occasion pour eux de solliciter celui qu’ils ont accueilli sur leur terre. Pour qu’il leur livre ses connaissances, afin qu’ils en fassent bénéficier les générations futures. Commence ainsi la leçon de sagesse d’Al Mustapha, répartie en vingt-six points.

Le style et les thèmes du récit

L’ouvrage prend la forme d’une interview, dans la mesure où Al Mustapha se borne à répondre aux préoccupations que lui soumettent les habitants d’Orphalese. L’écriture de Gibran a un aspect spirituel, sans pour autant tomber dans les travers bibliques. Le narrateur communique au lecteur l’idée que Al Mustaha transmet « sa vérité ». L’ouvrage pousse plus à la réflexion qu’à la récitation, et son universalisme n’en est que plus évident.

Le temps, la douleur, la beauté, le crime, le plaisir, les enfants, la prière, la raison et la passion, la liberté, l’amour, le crime et le châtiment…, sont quelques-uns des thèmes autour desquels Gibran diffuse ses points de vue. Il y a quelque chose dans cette œuvre qui relève du mystère et du mystique. L’auteur emploie continuellement des images, avec des emprunts incessants à la nature, si bien que pour certains passages, même après avoir relu, il n’est pas certain que le sens retenu soit celui qu’aurait voulu transmettre l’auteur.

Cette œuvre réclame l’attention de l’esprit, et en retour, elle le nourrit abondamment.

Quelques extraits

Mon indélébile générosité ne m’ayant pas quitté en 2020, je vous offre deux extraits, en supplément de celui de ce matin :

Vos enfants ne sont pas vos enfants. 

Ce sont les fils et les filles de la Vie qui se désire.

Ils vous traversent mais ne sont pas de vous, Et s’ils vous entourent, ils ne sont pas à vous.

 Vous pouvez leur donner de l’amour, mais pas de pensées.

Car ils ont leurs propres pensées.

Vous pouvez abriter leurs corps, mais pas leurs âmes,

Car celles-ci vivent dans la demeure du lendemain, que tu ne peux visiter, pas même dans tes rêves.

Tu t’efforceras peut-être de leur ressembler, mais ne les oblige pas à te copier.

Car la vie ne part pas en arrière pas plus qu’elle ne s’attarde sur hier.

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Il est bien de donner quand on vous demande, encore mieux de précéder la requête, à force de compréhension ; Au généreux, chercher l’être qui veuille bien recevoir est joie plus grande que celle du don.

Et y a-t-il une seule chose que tu voudrais retenir ?

Tout ce que tu as sera tôt ou tard donné ; Donne donc à cette heure, que la saison du don t’appartienne plutôt qu’à tes héritiers. […]

Et vous autres qui recevez – et vous recevez tous – ne faites pas de la gratitude un fardeau, de peur de charger un joug et sur vous et sur le donneur.

Dressez-vous plutôt avec lui sur ses dons comme sur des ailes ;

Car trop vous rappeler votre dette, c’est douter de la générosité de l’être dont la mère est terre qui ne marchande pas sa chaleur, et dont le Père s’appelle Dieu.

 

Frère d’âme (2018)

Quid de l’auteur ?

David Diop naît à Paris, en 1966. Il grandit au Sénégal, où il mène l’entièreté de ses études primaires et secondaires. Après l’obtention de son baccalauréat, il retourne en France en vue de poursuivre des études de littérature. Il obtient ses diplômes, et choisit de se réaliser en tant qu’enseignant. Il est maître de conférence à l’Université de Pau dès 1998, et enseigne la littérature du XVIIIe siècle, ainsi que la littérature africaine d’expression française.

David Diop a par ailleurs entamé une carrière romanesque en 2012, à travers 1889, l’attraction universelle, publié en 2012, et Frère d’âme. Cette dernière production a été auréolée du Prix Goncourt des Lycéens en 2018.

L’essence de Frère d’âme

A mon sens, ce roman, c’est l’histoire de deux agonies : l’agonie physique d’un soldat, Mademba Diop, suppliant en vain son ami d’enfance de le soustraire à d’atroces souffrances en lui demandant de lui arracher le souffle de vie ; l’agonie psychologique de Alfa Ndiaye, qui a assisté, impuissamment à la mort lente de son ami d’enfance Mademba Diop, et qui, rongé par la culpabilité, est persuadé d’être le responsable de sa mort.

S’ensuit donc une folie vengeresse au cours de laquelle l’auteur nous fait humer l’odeur infecte de la guerre, et nous expose la brutalité avec laquelle le champ de bataille transforme les cœurs les plus scrupuleux

Ce que j’ai aimé

David Diop décrit excellemment les motivations de ses personnages, avec une écriture empreinte de simplicité et d’élégance. La structure du récit est également à saluer, car les compléments d’information, notamment liés aux raisons pour lesquelles Alfa Ndiaye et Mademba Diop se sont autorisés à quitter leur Sénégal pour devenir des tirailleurs au nom de la France, affluent de manière progressive. Il n’y a pas meilleure approche pour enchaîner le lecteur.

Par ailleurs, les références à Dieu sont innombrables. Peut-être à travers cela, l’auteur a-t-il voulu traduire le fait que face aux malheurs de la guerre, seule l’espérance en la justice d’une force supérieure apaise.

S’est logé dans ce récit un élément que j’avais déjà aperçu dans Dix Petits Nègres de Agatha Christie, c’est que la guerre est un moyen ‘’propre’’ pour mener à la mort des personnes que l’on ne porte pas dans son cœur, en les envoyant précisément où l’on sait leur chance de survie infimes.

Diop aborde pareillement l’inhumanité avec laquelle sont traités ceux qui sont considérés comme traîtres, refusant de continuer à sa battre, car ayant compris que l’issue finale ne peut se terminer autrement que par leur propre mort. Un choix s’impose à eux : d’une part, une exécution sous les balles de l’ennemi, accompagnée d’honneurs militaires et d’une pension pour leur famille, et d’autre part une exécution sous les balles de leurs camarades, accompagnée de l’assurance d’être considérés comme des déserteurs pour la postérité.

Les points qui m’ont paru les plus instructifs sont les allégories.  D’une part, l’allégorie de l’arachide, à travers laquelle l’auteur présente l’injustice du commerce international.  D’autre part, l’allégorie de la princesse et du sorcier-lion, mettant le lecteur en garde contre l’absence de précautions.

Ce roman est riche, fouillant de multiples thèmes, allant de l’amour à la carence maternelle, de la violence à la colonisation, mais il est surtout une célébration de l’amitié véritable, et un appel à communiquer de l’affection à ceux que l’on chérit.

 

Le rendez-vous est pris pour le 23 février prochain.

 

PS : En 2020, j’aimerais découvrir plus d’auteurs africains, notamment au sein des portions orientale et lusophone du continent. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à les mentionner en commentaire.

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

 

© M²CD

 

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