KÀLATI S02E02

L’Autrichien Stefan Zweig (1881-1942) nous embarque dans les confessions de Mrs. C… Quant au Camerounais Mongo Beti (1932-2001) il nous livre une profonde peinture des réalités socio-politiques de son temps.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme (1934)

Stefan Zweig

Il naît en 1881 à Vienne. Fils d’un juif industriel et d’une mère juive issue d’une famille de banquiers italiens, il grandit dans un environnement bourgeois et bénéficie d’un enseignement strict.

Suite à l’obtention de son baccalauréat, il s’inscrit en philosophie et en histoire de la littérature. Pendant ses années universitaires, il s’essaie à l’écriture, publiant des poèmes et des courts récits. Ce n’est qu’après son doctorat en philosophie en 1904 qu’il s’adonne pleinement à l’écriture et à la découverte du monde. Ayant démontré ses qualités artistiques, ses parents le dispensent de s’investir dans les affaires familiales.

Durant la première guerre mondiale, il est enrôlé dans les services de propagande de l’armée autrichienne. Horrifié par la réalité de la guerre, il finit par opter pour un pacifisme actif, et s’unit en ce sens à des intellectuels tels Sigmund Freud, Emile Verhaeren et Romain Rolland.

L’émergence de Hitler en Allemagne le conduit à s’exiler en Angleterre. Ses livres sont interdits, et plus tard bannis par le pouvoir nazi. Eprouvé par l’annexion de son pays par l’Allemagne, ainsi que par le climat de guerre qui sévit dans toute l’Europe, il rejoint les Etats-Unis en 1940, puis le Brésil quelques mois plus tard.

Déprimé par la barbarie de l’humanité, et impuissant face à l’antisémitisme grandissant, il s’empoisonne au véronal en 1942. Dans la lettre qu’il rédige avant de s’ôter la vie en compagnie de sa femme, il est permis de lire :

« Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

Son œuvre est aussi abondante que diversifiée. En effet, l’auteur autrichien a produit des pièces de théâtre, des poèmes, des nouvelles, des essais et des biographies d’hommes célèbres. Cet épisode de Kàlati n’abordera que sa nouvelle Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

Le narrateur du récit est résident d’une pension. Les habitants de la pension, de nationalités multiples, cohabitent de manière routinière, jusqu’à ce qu’un évènement inhabituel vienne bousculer leur quiétude : la disparition mystérieuse de Mme Henriette.

Des recherches s’organisent pour retrouver sa trace au plus vite, jusqu’au moment où l’époux découvre une lettre qu’elle avait abandonné à son attention. Mme Henriette s’est enfuie aux côtés d’un jeune français de passage à la pension, arrivé la veille.

La nouvelle se répand, et l’attitude de Mme Henriette suscite un scandale. Comment une respectable femme de bonne famille a-t-elle pu délaisser son mari et ses deux enfants, pour s’échapper avec un homme plus jeune qu’elle connaissait à peine ?

Le narrateur est le seul habitant de la pension qui se garde de condamner Mme Henriette, alors que ses acolytes n’y voient que l’indice d’une inqualifiable immoralité. L’attitude conciliante du narrateur ne manque pas d’attirer l’attention d’une vieille dame anglaise de 67 ans, Mrs C…

Après quelques jours de flottement, assurée de la nature compréhensive du narrateur, elle se résout à lui faire une confidence que l’actualité de Mme Henriette a ravivée dans son esprit. A quarante-deux ans, et ayant perdu son mari deux ans auparavant, elle fit la rencontre d’un jeune homme de vingt-quatre ans dans un casino à Monte-Carlo. Débute ainsi une confession détaillée portant sur des évènements qui se déroulent durant vingt-quatre heures.

Le style

Ce livre se reposait depuis longtemps dans ma pile à lire, sans que je ne soupçonne le trésor qu’il représente. Stefan Zweig est un écrivain lumineux. Je ne parle ici ni de l’originalité de l’intrigue, ni de la densité du récit. Je ne parle que de la performance esthétique. Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est un authentique chef d’œuvre littéraire.

L’on avale les paragraphes les uns après les autres, puis l’on constate que l’on a la bouche ouverte à son insu, non pas pour exprimer un bâillement, mais plutôt un émerveillement. Stefan Zweig rejoint mon premier cercle de plumes supérieures, où logent notamment Garcia Marquez, Dostoïevski, Tolstoï, Austen, C. Brönte, Kafka.

Il consacre une portion du livre à la description et à la personnification des mains dans le contexte des jeux de hasard. C’est certainement le point du récit qui m’a le plus impressionné. Etre aussi gracieux dans le maniement des mots relève du génie pur.

Sur le fond, deux thèmes sont à l’ordre du jour : la passion et l’irrationalité. Avec une extrême précision, l’auteur rend compte de la manière avec laquelle le jeu de hasard est capable d’irréversiblement balafrer l’âme d’un être humain. Ce volet de la narration m’a conduit à me remémorer Le joueur de Dostoïevski.

Aussi, il met en avant, de manière aussi bien prévisible que prodigieuse, le caractère totalement irrationnel du sentiment amoureux, et les effets insoupçonnables encore quelques heures plus tôt, qu’il peut générer.

Je ne vous recommande pas de lire Zweig ; je vous implore de le découvrir.

Lettre ouverte aux Camerounais (1986)

L’expéditeur

Mongo Beti est probablement l’auteur dont les productions sont les plus abordées sur cette plateforme. Je peux affirmer sans risque de me tromper, qu’il est le plus grand écrivain que mon pays a vu naître, compte tenu de son aura et de sa place dans l’histoire du Cameroun.

Romancier, essayiste, enseignant, éditeur et lbraire, vous trouverez un petit portrait de ce monument ici.

La quintessence de Lettre ouverte aux Camerounais ?

Cet ouvrage est un curieux mélange de dénonciation et d’analyse socio-politique.

Dénonciation

Au moment de la rédaction de ce livre, Mongo Beti n’a pas foulé le sol de son pays natal depuis un quart de siècle. Il est une figure publique connue pour son opposition au régime Camerounais. L’accession du président Biya à la magistrature suprême en 1982 se caractérise par le retour d’opposants, appâtés par les discours d’ouverture du nouveau Chef de l’Etat.

Approché lui aussi pour rejoindre le Cameroun et apporter ainsi sa caution au système, il pose comme conditions préalables l’amnistie générale pour tous les délits politiques, l’avènement du pluralisme politique et l’organisation d’élections libres. Ses exigences n’étant pas satisfaites, il choisit de rester en France.

Il va ainsi être la victime de stratagèmes visant à le conduire au Cameroun et à reconnaître la légitime du pouvoir Camerounais. Le canal de cette tentative de chantage est son point faible : le livre.

Il est contacté par un banquier Camerounais pour mettre sur pied une acticité d’écoulement de son œuvre romanesque et de sa revue – Peuples Noirs Peuples africains – au Cameroun.

Son partenaire d’affaires qui se révèle être de bonne foi et d’un professionnalisme notable vis-à-vis de ses obligations financières au début de leur entente, va plus tard exposer sa vraie nature et son objectif initial.

Endetté à hauteur de plus de deux cent mille francs français, la survie de sa revue et la stabilité de sa famille sont mis en péril. Il est sommé de rejoindre le Cameroun pour éviter la banqueroute.

Par ailleurs, des affidés du régime, Camerounais comme Français, simulent auprès de lui l’état de santé dégradant de sa génitrice, afin de le décider définitivement.

Avec une pointe romanesque, Mongo Beti conte les péripéties et l’insuccès de ces manoeuvres.

L’on y perçoit le courroux de l’auteur vis-à-vis de personnalités camerounaises et françaises, qu’il indexe nommément, sans jamais sombrer dans une quelconque vulgarité.

Il crayonne entres autres un portrait peu élogieux du Chef de l’Etat, avec un mielleux sens du raffinement qui n’est pas sans rappeler le portrait tout aussi élégant et peu glorieux du Président Ahidjo dans Main Basse sur le Cameroun. 

Réside dans cette production l’idée que les ralliements d’anciens opposants sont souvent justifiés par des logiques ficelées de manière souterraine, et qui échappent non seulement à la volonté des anciens opposants, mais surtout à l’éclairage auprès de l’opinion publique.

A titre d’illustration, il met en exergue des ralliements brusques qui ont toute l’allure d’avoir été orchestrés malgré la volonté d’opposants : Pierre Mulele, Kamitatu et Kashamura au Congo Brazzaville, Germain Mba au Gabon, ou encore Abel Ngoumba en République Cenrafricaine.

L’analyse socio-politique

L’auteur démontre une compréhension magistrale des mécanismes de domination et de conservation du pouvoir. Les ramifications de la « francophonie officielle » combinées à la corruption  et à la censure lui permettent d’éclairer le lecteur sur l’emprise du politique sur la société toute entière.

En outre, il fait preuve d’une capacité de prospective, dans la mesure où il aborde déjà les inconvenients du défaut de décentralisation, le risque de sécession dans les provinces anglophones et le bain de sang que cela pourrait entraîner.

La lucidité. C’est bien le terme qui me vient à l’esprit chaque fois que j’ai le privilège de consulter un de ses ouvrages.

Au terme de cette lecture, une certitude imprègne le lecteur : il a communiqué avec un homme pétri de principes et un esprit particulièrement brillant.

Rendez-vous à la Librairie des Peuples Noirs pour obtenir votre exemplaire.

Kálati vous fera un nouveau clin d’oeil le 29 mars prochain. 😉

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

3 commentaires sur “KÀLATI S02E02”

  1. Brillant, comme à chaque fois. Tes revues donnent tellement envie de lire ces ouvrages. Je partage absolument ton avis sur Mongo Beti. Visionnaire, versatile, clairvoyant. Zweig je ne connaissais pas. Je vais y remédier.

    Pourrais-tu rédiger un billet sur les librairies, bibliothèques et autres espaces de lecture à Douala(voire Yaoundé) pour mieux renseigner sur où se procurer ses livres ? Par ailleurs, des astuces sur comment choisir ses livres (par exemple lorsqu’on n’a pas l’habitude de lire) seraient grandement appréciées. Merci infiniment

    1. Marie-Laure Enoumedi, merci pour ces mots encourageants. 😊

      Produire une revue des librairies de Douala et Yaoundé, cela me semble faisable. Je vais m’ y consacrer conformément à ton désir.

      Concernant les astuces sur comment choisir des livres,il peut être intéressant de partager son expérience, et peut-être que des retours me fourniront d’autres astuces. Merci pour cette proposition. Je publierai le texte bientôt.

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