KÀLATI S02E04

Je ne saurais amorcer cet épisode sans une pensée chagrine pour l’immense Luis Sepulveda. Invité du précédent acte de Kálati, il a définitivement été arraché à sa machine à écrire il y a dix jours, par l’horripilant Covid-19.

Pour ce mois, Arthur Schnitzler (1862-1931) nous conduit dans l’Autriche puritaine du début du XXe siècle, tandis que Boubacar Boris Diop (1946-) marche sur les braises du dernier génocide du XXe siècle.

Mademoiselle Else (1924)

Arthur Schnitzler

Né à Vienne, Arthur Schnitzler est issu d’une famille bourgeoise juive. Son père, laryngologue de profession, n’envisage pas de le voir exercer une activité étrangère au domaine médical.

Son père s’attache particulièrement à traiter les difficultés vocales des acteurs et cantatrices, et c’est de là que son inclination pour le théâtre tire son origine. Il commence à écrire à l’âge de 17 ans, et obtient parallèlement son doctorat en médecine à 23 ans.

Le décès de son père l’autorise à cesser de fréquenter l’hôpital général de Vienne pour s’adonner à la littérature.

Ce sont ses pièces théâtrales qui l’ont rendu célèbre, notamment La Ronde, qui fit scandale. En dehors du volet dramatique, il a publié de nombreux romans et recueils de nouvelles. De son temps, il était une figure controversée, au motif qu’il abordait sans fard des thèmes relatifs notamment à la sexualité, à l’antisémitisme et au suicide.

Ses écrits ont d’ailleurs été bannis durant la parenthèse nazie. Il apparaît aujourd’hui comme un des plus importants auteurs autrichiens.

Mademoiselle Else

L’histoire

Else, une viennoise de 19 ans en villégiature avec sa tante dans un palace italien, apprend que son père, à nouveau ruiné par la passion du jeu, est aux portes de la prison pour dette.

Sa mère la sollicite urgemment, par voie écrite, afin qu’elle convainque un ancien ami de la famille de les épargner du déshonneur. Une importante somme d’argent est exigée, et le temps est compté.

Dordsay, cet ancien ami de la famille, est un homme âgé qui inspire une profonde antipathie à Else. A contrario, elle n’ignore pas qu’il est sensible à son charme, et hésite à lui demander secours, craignant la contrepartie qu’il pourrait réclamer. Compressée par le délai, et malgré les réticences qui l’animent, elle se résout à alerter Dorsday.

En compensation de son soutien financier, il lui demande de lui dévoiler sa vertu. Ne pouvant survivre à l’éraflure de sa dignité, elle choisit de s’abandonner à une dose mortelle de véronal, après s’être dévêtue dans le salon de l’hôtel.

Style

L’auteur nous livre un puissant monologue intérieur. Je n’ai pas le souvenir d’avoir croisé un tel rendu romanesque en termes de densité. Else est l’unique narratrice, et les dialogues sont limités. Elle est au centre du récit, et passe du coq à l’âne avec une vivacité remarquable.

Toutes ses émotions sont perceptibles. Entre autres, le choc lorsqu’elle apprend ce que ses parents attendent d’elle ; l’indignation lorsqu’elle soupçonne son père de vouloir la prostituer ; le dégoût lorsqu’elle s’imagine livrée à la perversité du vieux Dorsday ; la culpabilité lorsqu’elle se figure son père incarcéré en raison de son inaction ; l’indécision lorsqu’elle s’interroge sur sa non-responsabilité quant aux faiblesses de son père…

Rendre compte de l’hystérie d’une âme tourmentée avec autant de dynamisme et de profondeur, traduit un notable savoir-faire. Durant sa vie académique, Schnitzler a reçu une formation psychiatrique qu’il a toujours su exploiter dans le cadre de ses élans narratifs. Et pour cela, il a régulièrement reçu les hommages appuyés d’un de ses contemporains, un certain Sigmund Freud.

Murambi, Le livre des ossements (2000)

L’auteur

Boubacar Boris Diop est apparu à Dakar en 1946. Il a servi l’Etat sénégalais durant le premier tiers de sa vie. En effet, il a rempli les missions de professeur de philosophie et de littérature dans des lycées, puis de haut-fonctionnaire au Ministère de la Culture, en tant que Conseiller Technique.

Ensuite, il a noué une relation avec la presse écrite nationale et étrangère. Il a dirigé le quotidien dakarois Le Matin, et collaboré avec le quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung et le mensuel panafricain Afrique, perspectives et réalités.

Sa carrière de romancier débute avec Le Temps de Tamango, publié en 1981. Se sont succédés de nombreux autres romans et essais à succès, parmi lesquels Murambi. Le livre des ossements.

PS : Chose rare, il a en outre la particularité de rédiger en langue locale. Son roman Doomi Golo a été publié en wolof en 2003.

Murambi. Le livre des ossements : origine et essence

En 1998, Boubacar Boris Diop fait partie d’un cercle d’écrivains francophones sélectionnés dans le cadre de la résidence collective «Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». C’est durant son séjour dans ce pays qu’il prend toute la mesure du génocide des Tutsi perpétré quatre ans plus tôt : dix mille personnes assassinées par jour, pendant cent jours, sans un seul jour d’interruption.

Durant deux mois, les écrivains invités vont à la découverte des charniers où gisent les ossements intacts des victimes, et nourrissent de multiples entretiens avec d’une part les rescapés du génocide, et d’autre part les bourreaux. Et de cette expérience, Boubacar Diop enfante Murambi, le livre des ossements.

Cet ouvrage représente en quelque sorte un reportage du contexte et des horreurs du génocide rwandais. Il s’agit certes d’un roman habité par des personnages fictifs, mais l’auteur insiste sur la dimension historique du récit, précisant que les faits décrits ne sont que le produit des témoignages recueillis durant sa résidence.

Le contenu de l’ouvrage

Le prétexte du génocide est la mort brutale du Chef de l’Etat rwandais, Juvénal Habyarimana, d’origine Hutu, le 6 avril 1994. Son avion est abattu en plein vol.

Et les Tutsi, minoritaires, qui subissent des violences meurtrières régulières depuis 1959, sont pointés du doigt. Des appels au meurtre, relayés notamment par la Radio Mille Collines, indiquent l’imminence d’un drame.

Plusieurs narrateurs sont mis en scène, avant, pendant et après le génocide. Chacun des personnages livre ainsi son ressenti en fonction de son statut dans la société rwandaise : Michel Serumundo, le commerçant Tutsi ; Faustin Gassana, cadre Hutu de la milice Interahamwe, Jessica Kamanzi, une espionne de la rebellion Tutsi se faisant passer pour une Hutu, Joseph Karekezi, le cerveau à l’origine du massacre de Murambi, le Colonel Etienne Perrin, un militaire français qui aborde l’implication des autorités de son pays dans le génocide, Cornelius Uvimana, l’exilé de retour dans son pays …

Quelques points marquants

Un conflit hétéroclite

Cet ouvrage est didactique, dans la mesure où il aborde le génocide rwandais sous des angles distincts, de telle sorte que l’on peut mieux saisir sa complexité.

L’auteur ressort clairement la détermination du Hutu Power, incarné par l’administration, l’armée et la milice Interahamwe, à éradiquer les Tutsis, quitte à transformer le pays en un gigantesque abattoir, et à supprimer les Hutus récalcitrants.

Ce conflit est souvent présenté comme une opposition entre Hutu d’un côté et Tutsi de l’autre. Pourtant, des politiciens Hutu – parmi lesquels Madame le Premier ministre Agathe Uwilingiyimana, des ministres et préfets – qui n’approuvaient pas le génocide tutsi en gestation, ont été abattus avant et pendant les hostilités.

Aussi, durant le carnage, des Hutus dissimulaient leurs compatriotes Tutsi, et d’aucuns ont été contraints de participer aux tueries afin de préserver leur vie et celle de leurs enfants.

La boucherie, ciblée, organisée et minutieuse, à l’aide de machettes particulièrement, était facilitée par la mention de l’ethnie sur les cartes d’identité des citoyens.

L’implication française

L’auteur met un accent sur le rôle de la France dans cet holocauste – il y revient en détail dans la postface, motif pour lequel je vous conseille l’édition de 2011

Pour des raisons politiques, les autorités françaises n’ont pas levé le petit doigt pour empêcher le génocide. Le fait est que deux camps s’opposaient pour le contrôle du pouvoir d’Etat au Rwanda à cette époque. Le camp du président Habyarimana, essentiellement Hutu, et le camp du Front Patriotique Rwandais, rébellion essentiellement Tutsi, et menée par le jeune Paul Kagamé.

Des combats avaient lieu entre l’armée et la rébellion parallèlement au génocide, et la France, aux côtés du pouvoir Hutu depuis 1973, n’envisageait pas de laisser la rébellion prendre les commandes de l’Etat.

Elle a donc soutenu les extrémistes Hutu jusqu’au bout, et même organisé l’exfiltration de nombreux bourreaux vers le Congo, afin de les soustraire à la justice.

Enfin, je m’en voudrais de clore cet épisode sans cette anecdote rapportée par Boubacar Diop, et qui à elle seule, traduit la complexité de la cohabitation post-génocide :

« Depuis 1959, déclare-t-elle, chaque fois qu’il y a un massacre, le même homme, un de nos voisins, s’est directement dirigé vers notre maison avec ses fils pour tuer tous ceux qui s’y trouvaient. En 1994, ils sont revenus et je suis la seule à leur avoir échappé, il ne me reste plus aucun parent au monde. L’homme a été jeté en prison après le génocide puis le gouvernement l’a libéré du fait de son grand âge. Chaque matin quand je vais au travail, je le vois assis sur le seuil de sa maison et il me suit du regard jusqu’à ce que je disparaisse au coin de la rue. » Lorsque la jeune femme arrive à la fin de son propos, sa voix paraît toujours aussi sereine mais on sent que cette évocation vient de réveiller brutalement dans son cœur une sourde colère et même de la haine et elle lance en détachant bien ses mots, le regard un peu fou, le doigt pointé sur sa poitrine : « Et on veut que, moi, je pardonne…? »

En somme, cet ouvrage est éminemment instructif. Le génocide n’a rien de spontané. Il se prépare, des années avant sa perpétuation, si bien que le premier coup de machette n’est que le début de l’étape finale d’un processus déclenché en esprit bien avant.

Ce roman parle du Rwanda, mais s’adresse aux sociétés multiethniques comme la nôtre. Il conduit fatalement à se conforter dans l’idée que la manipulation du sentiment communautaire devrait faire l’objet d’interminables précautions.

Kálati vous adressera un nouveau clin d’œil le 31 mai prochain.

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© M²CD

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