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Ce dimanche, Francis Bebey (1929-2001) nous conte l’histoire originale de Mbenda, tandis que le trio constitué de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsista nous éclaire sur la genèse de la Françafrique au Cameroun.

Le fils d’Agatha Moudio

Francis Bebey, un être multidimensionnel

Il a évolué sous de multiples casquettes : musicien – arc à bouche, harpe traditionnelle, sanza, flûte pygmée, guitare, percussions,…-, auteur-compositeur, chanteur, journaliste, écrivain, fonctionnaire international.

C’est certainement son activité de musicien qui a le plus marqué son parcours, car considéré par beaucoup comme un précurseur de la légitimation des musiques africaines à travers le monde. Auteur d’une vingtaine d’albums, il s’est produit dans plus de 75 pays. Dans cette esquisse biographique, pour un souci de synthèse, je n’aborde pas ce volet de son art.

Francis Bebey naît en 1929, au sein d’une très modeste famille d’Akwa, au Cameroun. Il est issu d’une fratrie de quinze enfants, dont le père est pasteur protestant et la mère est femme au foyer.

A l’âge de 6ans, il quitte la maison familiale pour le domicile d’une tante où se trouve déjà son frère aîné de quinze ans, Marcel Bebey-Eyidi. Ce-dernier, qui se charge de l’éducation de Francis Bebey, sera député d’opposition dans les années 60. Arrêté et écroué pour s’être opposé à l’émergence d’un parti unique, il sort de prison au bout de trois ans, affaibli et aveugle, et décède quelques temps plus tard. Le sort de son frère aîné a notamment influencé ses choix géographiques futurs.

Brillant élève de l’école coloniale, Francis Bebey obtient une bourse en 1951 pour appréhender une licence d’anglais à la Sorbonne. C’est en France qu’il rencontre Manu Dibango qu’il initie au jazz et aux Blues, avant de monter avec lui un éphémère groupe musical.

Nanti de son diplôme, il émigre aux Etats-Unis pour étudier le journalisme et la communication. Sa formation lui permet de travailler pour la Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer – ancêtre de Radio France International – C’est de cette expérience qu’il publie son premier essai, La Radiodiffusion en Afrique Noire, en 1963.

Par ailleurs, lors d’un colloque datant de 1961, il est repéré par un membre de l’UNESCO, et il lui est proposé de travailler au sein du secteur de l’information de l’institution. Il est ensuite nommé directeur du département de Musique au sein de l’UNESCO, poste qu’il occupera durant une dizaine d’années, avant de démissionner en 1973.

Parallèlement à ses productions musicales, il investit le champ romanesque en 1967, avec son tout premier roman, Le fils d’Agatha Moudio, qui obtiendra le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire l’année suivante. Suivront de nombreux autres romans, poèmes et récits pour enfants, articles et essais sur les musiques traditionnelles africaines.

Francis Bebey est emporté par une attaque cardiaque le 28 mai 2001 à Paris.

Le fils d’Agatha Moudio (1967)

L’intrigue principale

Le récit s’inscrit dans la période coloniale, au large des côtes du fleuve Wouri. Le narrateur et personnage principal est Mbenda, un jeune pêcheur, précoce orphelin de père, et éduqué par sa mère. Avant de passer de vie à trépas, son père fait promettre à son meilleur ami de destiner sa première fille à Mbenda, au cas où il en concevrait une.

Devenu homme, et désireux de fonder une famille, Mbenda se voit donc tiraillé entre d’une part l’obligation de respecter la dernière volonté de son père, et d’autre part son inclination pour Agatha Moudio, celle qui a les faveurs de son cœur.

Seulement, Agatha Moudio s’est forgé une réputation de femme frivole, donnée qui la disqualifie aux yeux de sa potentielle belle-mère. Cette dernière est par ailleurs décidée à employer tous les moyens nécessaires pour que la parole de son défunt mari soit honorée.

Les thèmes abordés

Le choix cornélien que doit faire Mbenda est le symbole de la trame de ce roman. Il s’agit d’une rencontre entre le monde précolonial, avec ses usages et ses logiques, et le monde occidental, qui s’autonomise du vécu ancestral.

A travers les différents personnages, l’auteur anime des débats portant sur des thématiques diverses.

Au sujet de la polygamie, une idée que j’ai trouvée dans ce récit, et qui était identifiable chez Schopenhauer un siècle plus tôt, c’est que l’un des avantages de la polygamie serait d’offrir à chaque femme un foyer, ce qui réduirait par conséquent la fenêtre de la prostitution. Chères féministes, veuillez noter que j’ai employé le mode conditionnel, afin de marquer de la distance vis-à-vis de cette vision. Je vous prie d’en tenir compte avant de prendre une quelconque résolution à mon endroit.

Relativement au mariage, l’auteur souligne l’obsession pour l’héritier mâle, en démontrant les effets pervers que cela peut produire. En effet, la pression est subie exclusivement par les femmes, considérées comme fautives – car ne mettant au monde que des filles. Ces filles sont elles-mêmes considérées comme fautives aux yeux de leur père – car étant nées filles – Ce phénomène est parfaitement illustré par le biais de Agatha Moudio.

En outre, il dénonce subtilement la violence coloniale, à travers la prison du Blanc, qui se substitue aux mécanismes de régulation ancestraux, et déstructure l’organisation du village en imposant sa propre conception de la punition en société : l’enfermement.

Un autre élément qui bouleverse la société traditionnelle, et qui est excellemment mis en exergue, c’est l’irruption de la borne-fontaine. Ce signe de modernité constitue un lieu de socialisation pour les femmes qui s’y retrouvent pour s’informer de tout ce qui se passe dans le village – et un espace de conflit, les femmes se chamaillant pour la préséance.

L’allure du récit

Le récit est sarcastique, particulièrement au sujet de la sorcellerie, hilarant à de multiples occurrences, tout en conservant un ton grave lorsqu’il s’agit d’aborder le caractère sacré de la parole, l’importance des traditions, ou encore les droits des enfants.

Cette lecture m’a évoqué Le Monde s’effondre de Chinua Achebe, relativement au style. On l’imagine à la nuit tombée, devant un feu de bois, en train de conter progressivement les évènements à une assistance conquise et désireuse d’en savoir davantage. C’est tout un art. Et il le fait avec un original dosage de légèreté et de profondeur.

Comme l’illustre Nigérian, Francis Bebey ne rédige pas un roman : il raconte une histoire. Et ce n’est pas tout à fait la même chose.

 

Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique. 1948-1971 

Un trio à l’affiche

N’ayant pas pu recueillir assez de données personnelles sur ces auteurs, vous m’excuserez pour la pauvreté de leur présentation.

Thomas Deltombe est un journaliste français indépendant. Intéressé par la politique de la France au Cameroun, il y sejourne entre 2006 et 2008 pour mener des recherches. Il y rencontre Jacob Tatsitsa.

Apres avoir été journaliste au magazine Alternatives économiques, Manuel  Domergue est directeur des études à la fondation Abbé Pierre.

 

Jacob Tatsitsa est un enseignant-chercheur camerounais en Histoire politique. Formé au sein des universités de Yaoundé I et Ottawa, il a entre autres été le conseiller historique d’un documentaire suisse de Franck Garbely consacré à l’assassinat de Félix Moumié.

C’est cet assemblage franco-camerounais qui a mené des recherches durant quatre ans, afin de produire un ouvrage historique retraçant la guerre méconnue du Cameroun.

Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique. 1948-1971 (2011)

Une œuvre rigoureuse

Ce qui est assez impressionnant dans la démarche des auteurs, c’est le caractère minutieusement documenté de leurs écrits. Les chapitres sont abondamment soutenus par des ouvrages d’historiens, des mémoires académiques d’étudiants camerounais, des notes, mémoires et ouvrages de nombreux militaires et administrateurs coloniaux et postcoloniaux français et camerounais de l’époque, des rapports de police et de gendarmerie, des archives diplomatiques et militaires, des entretiens avec d’anciens combattants et administrateurs …

Les auteurs prennent le soin de se démarquer d’un certain nombre de récits sensationnels en lien avec des massacres au Cameroun, et qui parlent tantôt de génocide, tantôt de millions de morts, tantôt de napalm, sans jamais prendre le soin d’en indiquer les sources. Ils nous donnent en quelque sorte un cours de méthodologie, nous rappelant l’existence d’une frontière entre ce que le chercheur aimerait trouver, et les faits qui s’imposent à lui.

Une œuvre instructive

Ce travail est enrichissant aussi bien concernant les figures politiques qui ont marqué l’histoire du Cameroun, que les phénomènes et évènements qui ont structuré la construction de ce pays.

Des grandes figures politiques

A travers ce texte, le lecteur en apprend davantage sur des personnalités politico-administratives de premier plan telles Félix Moumié, Ernest Ouandié, Abel Kingué, Ruben Um Nyobe, Castor Osende Afana, André-Marie Mbida, Ahmadou Ahidjo, Charles Assalé, Paul Soppo Priso, Alexandre Douala Manga Bell, Samuel Kamé, Kamdem Nynyim, Mathias Djoumessi, Daniel Kemajou, Jean Fochivé, Paul Pondi… ; des chefs rebelles comme Martin Singap, Paul Momo, Pierre Simo, Théodore Mpouma Kilama ; des miliciens tels Jacques Dimalla et Pierre Bidjoka…

Les différents camps politiques en présence, ainsi que les motivations des acteurs sont assez souvent exposés, pour permettre au lecteur de mieux saisir la sphère politique de cette époque.

Les auteurs s’intéressent pareillement aux incontournables qui ont sédimenté la domination française au Cameroun, à l’instar du suprémaciste général de Gaulle, de Pierre Guillaumat, le chantre de l’indépendance énergétique de la France ; de Jacques Foccart, l’éminence grise de la Françafrique ; de Maurice Robert, le fondateur des services secrets dans les pays d’Afrique Noire francophone ; de Louis-Paul Aujoulat, député du Cameroun et bras de la France à l’ONU ; de Roland Pré, le Haut-Commissaire responsable de l’interdiction de l’UPC ; ou encore des tristement célèbres colonels Jean Lamberton et Max Briand, responsables de la « pacification » respectivement en Sanaga Maritime, et à l’Ouest du Cameroun.

Du récit d’évènements majeurs

Ce travail balaie progressivement, et de manière explicite, les évènements majeurs qui ont modelé la trajectoire socio-politique du Cameroun : la « mise en valeur » du territoire du point de vue des matières agricoles entre les années 20 et 30 ; la naissance du mouvement syndical en 1944 ; les émeutes de septembre 1945 ; les violences de mai 1955 ; les implications de l’interdiction de l’UPC en juillet 1955 ; l’irruption de la doctrine de guerre révolutionnaire au Cameroun sous Roland Pré ; le début de l’insurrection armée en décembre 1956 ; la sanglante répression notamment du SDNK et de l’ANLK en Pays Bamiléké et dans le Moungo et du CNO en Pays Bassa ; les péripéties de février 1958 ayant fait émerger Ahmadou Ahidjo comme Premier ministre ; la disparition de Um Nyobe en septembre 1958 ; l’efficacité des manipulations diplomatiques ayant conduit à l’indépendance nominale, sans élections préalables, de janvier 1960 ; l’empoisonnement de Moumié en octobre 1960, le rôle psychologique qu’a joué l’appareil répressif franco-camerounais pour façonner la perception des ethnies Bassa et Bamiléké auprès des autres ethnies ; la mise sur pied graduelle d’un redoutable Etat-parti policier tout le long des années 1960, et enfin, l’exécution publique du dernier grand leader nationaliste en 1971, Ernest Ouandié.

Un point

Les auteurs ne dissimulent pas leur parti pris pour la cause nationaliste incarnée par l’UPC, mais ils ne tentent pas non plus de dissimuler les côtés obscurs des options nationalistes.

Ils révèlent les dissensions des principaux leaders de l’UPC, à travers des correspondances, quant à la nécessité de la lutte armée.

Cantonné à la clandestinité dès 1955, le bureau du comité directeur de l’UPC aboutit finalement à l’idée que la conciliation n’est pas une solution face à la puissance coloniale.

A partir de décembre 1956, les nationalistes ne font l’économie d’aucune violence pour se faire entendre : destruction d’infrastructures publiques en vue de paralyser l’économie, menaces, mutilation et assassinats de « traîtres » locaux et de civils occidentaux…

Deux anecdotes

Sur la constitution

Officiellement, la première constitution du Cameroun a été rédigée par un « comité constitutionnel », conçu par Ahmadou Ahidjo, et composé de fonctionnaires, responsables religieux , politiques, et chefs traditionnels camerounais.

En réalité, elle a été rédigée en une nuit par deux conseillers français de Ahmadou Ahidjo, Paul Audat et Jacques Rousseau, en s’inspirant largement de Ve République française.

Sur l’architecture

La structure de l’habitat a été modifiée par la guerre d’indépendance en Sanaga-Maritime et à l’Ouest Cameroun. Pour faciliter la surveillance et couper les non-combattants des « maquisards », l’armée rassemblait de force les populations près des routes, en les délogeant de leurs cases.

C’est ainsi que des groupements, devenus pour certains des villages, ont été artificiellement conçus, notamment à l’Ouest. A titre d’illustration, Penka Michel a été créé de toute pièce et baptisé ainsi en 1960, en hommage à un cultivateur et commerçant qui avait accueilli l’armée chez lui.

La somme d’informations contenues dans cet ouvrage est telle qu’il faut inévitablement le consulter à de multiples occasions, pour fixer le savoir dans son esprit.  Nul doute qu’il s’agit d’un précieux travail de mémoire.

Ce livre  fournit de la lumière au présent, permettant par exemple de comprendre les divisions actuelles entre les upécistes, qui ne sont que le prolongement de vieilles querelles, ou encore la structuration de nos exportations, conséquence de la cartographie agricole faite par la France à son arrivée au Cameroun.

A lire et à faire lire. 💡

 

Les membres du Bureau politique de l’UPC, en marge d’une conférence le 6 mars 1955. De droite à gauche : Ernest Ouandié (vice-président), Félix Moumié (président), Ruben Um Nyobè (secrétaire général), Abel Kingué (vice-président).                                              Source: Archives privées de Simon Nken.

 

Kálati vous reviendra le 28 juin prochain.

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