KÀLATI.S02E06

A l’affiche, le Russe Léon Tolstoï (1828-1910) nous promène dans les couloirs de l’aristocratie russe, pendant que l’Ivoirien Bernard Dadié  (1916-2019) nous introduit en Pays Baoulé.

Avant d’exposer  ce que nous proposent ces deux écrivains, j’aimerais préalablement dédier cet épisode à un ancien invité de Kálati, Carlos Ruiz Zafón, emporté par un cancer le 19 juin dernier.

Il est l’auteur hispanophone le plus lu des temps contemporains. L’ombre du vent , son inoubliable succès planétaire, vous avait été présenté au cours de la saison dernière.

Abandonnez-vous au plaisir de lire ce brillant romancier, le risque de déconvenue est moins que nul.  🙏🏾

Guerre et Paix

L’auteur

Léon Tolstoï apparaît pour la deuxième fois dans cette série. C’est à l’aune de Anna Karenine, qu’il avait été convié à notre table littéraire lors de l’épisode de février 2019.

Ceci me dispense donc d’honorer à nouveau ce prince de la littérature d’une biographie sommaire. Vous la retrouverez ici.

Guerre et paix, un pavé

Ce roman a été publié sous la forme d’un feuilleton entre 1865 et 1869, de telle sorte que les trois tomes réunis excèdent le millier de pages. Et c’est l’impressionnante dimension de cette oeuvre qui la rend curieusement si difficile à présenter. On y repère tellement de points à mettre en exergue, qu’en rédiger une note de lecture succincte relève d’un insurmontable challenge.

Une oeuvre plurielle

Des critiques du XIXe siècle s’écharpaient au déjà au sujet du genre littéraire de cette oeuvre. En effet, l’auteur surfe au moins entre le roman et l’essai philosophique, au point où l’on a l’impression que plusieurs livres se trouvent dans le livre.

Le roman

Tolstoï couche sur du papier les relations conflictuelles qu’ont entretenu la Russie Impériale de Alexandre 1er et la France napoléonienne. Comme le précise le titre, la guerre est un sujet central. Il y décrit notamment les batailles d’Austerlitz, la paix de Tilsitt, la bataille de Borodino, l’invasion de Moscou,  la retraite de l’armée de Napoléon…

C’est à travers de multiples personnages fictifs, singulièrement au sein des familles Bolkonsky, Besoukhow et Rostow, qu’il donne vie à ces événements. Dans mon parcours de lecteur, en termes de charge humaine, je n’avais pas croisé un tel déploiement depuis Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez : les personnages sont aussi abondants, que consistants

Au-delà de la guerre qui transpire sans discontinuer, se logent également des thèmes liés à la religion, à la franc-maçonnerie, au progrès social, à l’amour, au mariage

L’auteur ne se contente pas de nous livrer, avec une minutie magistrale, les faiblesses et les préoccupations de ses personnages ;  il les fait pareillement évoluer humainement, et en raison de ce dernier point, je dois reconnaître que c’est la toute première fois qu’il m’est impossible de peindre brièvement les personnages principaux d’un roman. Chacun d’eux mériterait une dissertation.

Le traité philosophique

L’auteur interrompt régulièrement son récit des évènements, en y insérant son propre point de vue sur les faits historiques décrits. Il condamne la conception rationaliste de l’histoire, et lui oppose une conception fataliste.

Selon lui, l’histoire n’est pas le produit de la volonté des grands hommes que les historiens, écrivains et biographes éclairent, mais d’une infinité de causes qui échappent à l’entendement humain, et qui sont inévitablement appelées à s’accomplir.

C’est essentiellement dans l’épilogue de l’oeuvre qu’il formule sa compréhension de la science historique, par le biais entre autres des notions de pouvoir, de volonté, de liberté et de nécessité.  Cette portion de l’ouvrage constitue un chef d’oeuvre philosophique hors-ligne ! Il ne fait pas que conduire le lecteur à la réflexion. Il l’émerveille à travers son cheminement intellectuel. L’argumentation et les illustrations sont graduellement aménagées, avec une admirable rigueur.

Le style

Il m’a paru qu’un certain nombre de descriptions alourdissaient inopportunément le texte. Peut-être est-ce parce que je n’affectionne pas particulièrement les questions de stratégie militaire… Les passionnés du domaine éprouveront probablement un sentiment contraire.

En outre, les facultés de dissection des émotions de ce romancier sont d’une profondeur exceptionnelle. Ce qui est remarquable – observation déjà présente dans la note de Anna Karenine –  c’est son aptitude à dévêtir ses personnages sans que le lecteur ne ressente le besoin de les juger. Il prend de la distance vis-à-vis d’eux, et sans dire mot, nous conduit à faire de même.

Quant à la qualité littéraire, il n’a fait que conforter son siège. J’avais précédemment fait preuve de transparence à votre égard : avant la découverte de cette oeuvre, Tolstoï était déjà un membre de mon cercle restreint de plumes supérieures. Son génie esthétique tutoie le divin. C’en est criminel.  😭

Bien avant de tourner la dernière page de ce livre, on saisit aisément les motifs pour lesquels Guerre et Paix est érigé au rang de classique incontesté.

 

Le pagne noir

L’iconique Bernard Dadié

Bernard Binlin Dadié naît en 1916 à Assinie, près d’Abidjan. Il est eduqué par son père, Gabriel Binlin Dadié,  puis son oncle Melantchi, planteur à Bingerville.

Suite à des études au sein de la section administrative de l’école normale William-Ponty de Gorée, il est recruté comme bibliothécaire archiviste à l’IFAN de Dakar, où il travaille durant 10 ans.

En 1947, il retourne en Côte d’ivoire, où il milite au sein du Rassemblement démocratique africain (RDA), parti panafricain initialement anticolonialiste, et devient le rédacteur en chef du journal Démocrate.

En marge des troubles de février 1949, il est plongé dans l’univers carcéral durant seize mois, pour « activités anti-françaises ». Pendant cette periode, il tient un journal qui ne sera publié qu’en 1981, Carnets de prison. 

Acquitté, à la faveur de loi-cadre Defferre, il entame une carrière administrative à la fin des années 50, qui est auréolée par la fonction de ministre de la Culture et de l’Information en 1977, poste qu’il conservera jusqu’en 1986.

Sur le plan international, il arbore la casquette de vice-president du conseil exécutif de l’UNESCO de 1964 à 1972.

Dans le domaine des lettres, il embrasse de multiples formes : roman, théâtre, conte, poésie, chronique… Bernard Dadié est considéré comme le père de la littérature ivoirienne. En effet, il est le géniteur de la première nouvelle ivoirienne, Mémoire d’une rue (1948) et du premier roman ivoirien, Climbié (1956).

Son oeuvre, prolifique, a été consacrée, spécialement par le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire qu’ont obtenu Le Patron de New York (1965) et La Ville où nul ne meurt (1968).

Incarnation de la transmission et de la sauvegarde des patrimoines africains, notamment à travers ses contes, il décède dans son pays natal, à l’âge de 103 ans.

Le pagne noir (1955)

Il s’agit d’un recueil de 16 contes, qui investissent le monde animal, avec une forte coloration surnaturelle. Le personnage incontournable de l’oeuvre, présent dans 11 des 16 contes, est Kacou Ananzé, une arraignée dotée d’une intelligence enviée. Tantôt riche, tantôt craint par les hommes et les autres animaux de la forêt, il bénéficie d’un pouvoir d’anthropomorphisme.

Mythologie

Je répartirais ces contes en deux groupes. Le premier rassemble des récits purement mythologiques. Au sein de ceux-ci, par le biais d’une notable esprit créatif, il invente des versions sur l’origine du groin du porc, ou encore de la langue noire du mouton.

Morale

Le second groupe est composé de textes à connotation morale, à l’instar de Le Pagne noir et La cruche, qui déroulent les déboires de Aiwa et Koffi, deux jeunes orphelins martyrisés, avec des enseignements à la clé.  Cette catégorie héberge de manière répétitive les thèmes de l’indigence, puis de l’opulence, et à nouveau du retour à l’indigence, en raison de l’insatisfaction de l’homme, et de son rejet du contentement.

Un artiste original

Dans cet ouvrage, s’il fallait retenir une chose, ce serait que Dadié est un excellent marionnettiste de la personnification. Sur cet élément précis , je n’avais pas été aussi vivement fasciné depuis Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra. Rien ne m’a paru aussi évident dès l’aube du livre.

Il offre des attributs humains au soleil, aux animaux, aux nuages, à la famine… Ce qui contribue à rendre la narration dynamique, de telle sorte qu’il faille s’armer de beaucoup de paresse pour décrocher.  Ey comme si cela n’etait pas déjà suffisant, il sait également arracher des sourires au lecteur.

Je vous le recommande vivement. 👌

 

L’acte VII sera sur vos écrans le 26 juillet prochain. 😉

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *