KÀLATI.S02E07

Nous abordons ce second semestre sous la chaleureuse houlette de la Camerounaise Léonara Miano (1973-) et de la Française Valérie Perrin (1967-).

La saison de l’ombre

Leonara Miano

Elle apparaît à Douala, capiale économique du Cameroun, en 1973. Fille d’une enseignante de langue, elle écrit ses premiers textes poétiques à l’âge de huit ans. C’est au cours de l’adolescence qu’elle investit le champ romanesque, rédigeant en moyenne un roman par an dès l’âge de seize ans.

Elle émigre en France en 1991 pour poursuivre des études de lettres Anglo-Américaines, tout en continuant à écrire ses textes. Ce n’est qu’à trente ans qu’elle se résoud à proposer ses textes à des éditeurs. Ainsi, démarre sa carrière de romancière.

Son oeuvre initiale, L’intérieur de la nuit, est classée meilleur premier roman français pour l’année 2005 par le Magazine Lire, et reçoit de nombreux prix.

Un an plus tard, Contours du jour qui vient est sacré par le prix Goncourt des Lycéens. Suivront de nombreux autres romans, parmi lesquels La Saison de l’ombre, prix Fémina en 2013, et Rouge Impératrice, finaliste du prix Goncourt en 2019.

La saison de l’ombre (2013)

Genèse

Ce roman est inspiré de La mémoire de la capture, produite par Lucie-Mami Noor Kake. Il s’agit d’un rapport de mission jetant un rai de lumière sur la traite transatlantique au Sud du Bénin. Prenant appui sur ce texte et des recherches complémentaires, Leonora Miano a entrepris un voyage fictif.

L’histoire

Le clan Moulongo subit une attaque, caractérisée par un grand incendie. Le bilan du désastre admet d’importants dégâts matériels, mais pas de perte en vies humaines. Cependant, dix jeunes initiés et deux hommes d’âge mûr, parmi lesquels le Ministre du Culte, se sont mystérieusement volatilisés. Où ont-ils donc pu aller ?

Les génitrices des dix initiés sont isolées, afin de circonscrire la douleur qui les habite. Quant aux recherches, elles sont ralenties par des querelles de leadership entre Mukano, le chef du clan, et Mutango, son frère et rival, désireux de le renverser. Toutefois, la présence d’une étrange ombre au-dessus de la case où sont rassemblées les mamans éplorées va bousculer l’immobilisme du clan.

Mutango quitte secrètement le village pour aller à la recherche des disparus, espérant résoudre le mystère et doper ses chances d’occuper le trône un jour. Pareillement, Eyabe, une des dix mamans, sentant qu’un irréversible malheur a frappé son fils, se résout à abandonner la communauté pour trouver les réponses aux angoisses qui la tourmentent.

Au cours de leur périple , Mutango et Eyabe, chacun sur sa voie, prendront progressivement connaissance du sort tragique réservé aux douze disparus.

Les thèmes

La traite négrière est le sujet central du roman. Ce qui m’a semblé original, c’est le fait que Leonora Miano éclaire essentiellement, non pas la manière avec laquelle les hommes-marchandises étaient traités après avoir été remis aux acheteurs Blancs, mais tout le processus préalable à leur appropriation par les Blancs.

La capture des Noirs par des Noirs, pour des intérêts matériels et de domination régionale, n’est pas, de mon point de vue, assez enseignée dans nos communautés. En ce sens, cette œuvre est un puissant et insolite roman de mémoire.

La traite négrière dérive nécessairement sur l’incompréhension, le deuil et l’arrachement. Leonora Miano dispose du talent indispensable pour décliner tous ces aspects de la brutalité du commerce de l’humain, avec une admirable prose et une chirurgicale précision. Les personnages de Eyabe et Ebusi, deux des femmes dont les fils ont disparu, et plus tard de Ebeise, la matrone du clan Mulongo, en sont des illustrations accomplies.

Par ailleurs, le relativisme culturel est régulier dans le texte, et ceci rappelle au lecteur le vide que contient l’expression « culture africaine », tant les coutumes et les représentations peuvent diverger d’une communauté à une autre au sein du continent. A ce propos, une scène remarquable a charmé mon attention.

Mutango se rend dans le village Bwele, et constate avec stupéfaction qu’un homme s’agenouille devant la princesse Njole – et donc une femme – en signe de soumission, chose inconcevable dans son propre village, où les femmes, ne pouvant lorgner le commandement, se mettent à plat ventre, pour saluer l’arrivée du chef. Mutango est plus tard neutralisé par la garde royale constituée de femmes, alors même que chez lui, les mâles ont l’exclusivité de la défense du territoire.

En somme…

La narration arbore dès son entame les vêtements d’une série policière, mais elle est tellement plus que cela. S’y trouvent également de savoureuses doses d’’Histoire – le déroulement du commerce des esclaves – de socio-anthropologie – les us et coutumes des différentes communautés – et de philosophie – le sort d’un monde plongé dans la méfiance permanente, en raison des blessures du passé …

Leonora Miano introduit une note d’espoir sur  cet obscur tableau. A travers le village de Bebayedi, elle symbolise l’idée que malgré tout l’acharnement qu’on peut vouer à l’effacement d’un peuple, il trouvera, à travers sa mystique, ses croyances, son invincible identité, les ressources lui permettant de continuer à exister.

Trois mots : livre à lire !

 

Changer l’eau des fleurs

Valérie Perrin

Née à Gueugnon en 1967, elle est une photographe de plateau et scénariste.  Elle se révèle au grand public en 2015, avec son premier roman, Les Oubliés du dimanche, couronné par une dizaine de prix.

Trois ans plus tard, elle publie Changer l’eau des fleurs, qui connaît un succès similaire, remportant entre autres le prix Maison de la Presse. C’est cette oeuvre qui retient notre attention aujourd’hui. Je vous détaillerai certainement son premier roman un de ces jours. Seulement si vous êtes suffisamment obéissants.  😉

Changer l’eau des fleurs  (2018)

Panorama

L’auteure nous introduit dans l’univers de Violette Trenet, le personnage principal. Née sous X, elle connaît une enfance abîmée par l’abandon, et au cours de son adolescence, elle pense trouver en Philippe Toussaint son compagnon de vie. Portant son enfant, elle se lie officiellement à lui à dix-huit ans.

De cette union, naît une fille, Leonine, son seul point d’ancrage face à la violence affective de son mari, qui s’éclipse un matin sans explication aucune.

Pendant une vingtaine d’années, Violette remplit la fonction de garde-cimetière. Son quotidien se borne d’une part à entretenir un cimetière, et d’autre part, à accueillir et renseigner des personnes voulant organiser l’inhumation de leurs proches.

Et puis, un matin, elle reçoit la visite d’un homme, Paul Seul. Il souhaite faire enterrer sa mère, Irène Fayolles auprès de l’amant de cette dernière, Gaston Prudent, selon les dernières volontés de la défunte. Cette rencontre bouleverse le quotidien de Vioolette, la ramenant indirectement à son douloureux passé.

Ce qui m’a marqué

Ce roman oscille entre la vie et la mort. Entre la vie des morts, qui est relatée, et la mort des vivants, qui est perceptible à travers la douleur générée par le deuil.

Ce roman pose également le cimetière, ce lieu en principe mortifère, comme un incessant lieu de vie. L’auteure nous plonge en effet dans le bain d’interactions qui animent un cimetière. Les habitudes des vivants face aux tombes des disparus, la fréquence et la durée du recueillement en fonction du sexe ou de la qualité du défunt, les conflits entre conjoints officiels et officieux  quant à la visite des sépultures… Ce roman est à certains égards une observation de la gestion multiforme de la mort.

Le style

Le métier de scénariste de Valérie Perrin lui est certainement d’un grand secours : elle est une conteuse hors-pair. J’ai essayé de trouver des similitudes avec des lectures antérieures, et je ne suis sûrement pas au bout de ce labeur, tant elle est singulière.

Il n’y a dans son registre de langue rien de supérieur. Sa syntaxe n’évoque aucun (e) grand (e) maître (sse) de la plume. Mais il y a une sensibilité et une maîtrise dans son écriture qui fascinent. Elle sait raconter.

La narration alterne entre le passé et le présent, avec un croisement d’histoires indépendantes, tantôt entre à propos de Irène Fayolles et Gaston Prudent, tantôt au sujet de Violette et de son époux. Les personnages sont simples, l’histoire ordinaire. En revanche, l’allure et la densité qu’elle fournit au récit, ou plutôt aux récits, sont aussi déroutantes que fabuleuses. Le lecteur est surpris et incarcéré, jusqu’au bout, par un fourmillement d’émotions protéiformes.

Violette Toussaint, est un personnage ravagé, et paradoxalement lumineux, qui incarne avec maestria la résilience : rester debout, malgré les violents coups de poing de la vie. Je vous confesse, sans mal, être tombé amoureux d’elle. Vous vous imaginez bien qu’il s’agit d’un amour impossible, d’où mon incurable chagrin. 😔

Changer l’eau des fleurs est une gorgée d’humanité.

 

Kálati réapparaîtra le 30 août prochain

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© M²CD

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