KÀLATI.S02E08

Frida Kahlo (1907-1954) et Fatou Diome (1968 -) nous ont fait l’honneur d’accepter l’invitation de Kálati pour cet acte VIII. 🤗

Frida Kahlo par Frida Kahlo : lettres (1922-1954)

Esquisse de portrait

Elle naît le 6 juillet 1907 dans la localité mexicaine de Coyoacàn, d’un père d’origine germano-hongroise et d’une mère mexicaine.

Sa relation particulière avec les hôpitaux démarre très tôt. A 6 ans, la poliomyélite l’étreint, et la contraint à vivre, de manière irréversible, avec une jambe plus longue que l’autre. En effet, sa jambe droite, infectée, cesse de croître, ce qui lui vaut l’appellation de Frida l’estropiée. Elle arborera de longues robes dès l’âge adulte, afin de dissimuler cette anomalie.

Frida reussit à intégrer la Escuela Nacional Preparatoria, le meilleur établissement du Mexique. Seules 35 filles peuplent cette institution, composée de 2000 élèves. Elle souhaite devenir médecin, mais son ambition va être balayée par un tragique accident, survenu le 17 décembre 1925.

Le bus qui la conduit chez elle percute un tramway. En supplément du bassin, de côtes et de la colone vertébrale brisés, une barre de fer la transperce de l’abdomen au vagin, et sa jambe droite subit de multiples fractures.

Cet accident, source de multiples tourments, lui déniera le droit d’enfanter, et occasionnera une trentaine d’opérations chirurgicales tout au long de son existence.

C’est donc en 1926, à la faveur de ce sombre événement, que Frida l’artiste voit le jour. Coincée dans un corset, elle passe de longs mois alitée et incapable de se redresser. Pour l’occuper, sa mère lui fait fabriquer un chevalet au-dessus de son lit, et elle utilise la peinture à huile de son père pour peindre. Près de trois décennies plus tard, au bord de sa vie, son oeuvre compte 143 tableaux, dont 55 autoportraits.

Au-delà de son attachement à l’art, elle est également engagée en faveur des droits des femmes et des prolétaires. Relativement au point précédent, elle intègre d’ailleurs le parti communiste mexicain.

Elle s’est éteinte dans sa maison bleue de Coyoacàn en 1954, qui est devenue, jusqu’à ce jour, le musée Frida Kahlo.

Une de ses dernières volontés était de ne pas être enterrée couchée, car disait-elle, elle avait suffisamment souffert dans cette position. Elle fut donc incinérée .

Frida Kahlo est certainement l’une des figures les plus connues de l’histoire du Mexique, et pas seulement pour la qualité de ses tableaux.

Les deux Frida, 1939

Si vous tenez à en savoir davantage sur la vie de cette dame, je vous conseille accessoirement le film Frida, avec mon ex petite-amie Salma Hayek dans le rôle principal. – Oui, vous avez parfaitement lu. Je vous en parlerai un jour –

L’essence du livre

Ce livre n’a pas été publié par Frida Kahlo, mais c’est tout comme. Il s’agit d’un recueil partiel de lettres qu’elle a destinées à des proches et moins proches, et qui ont été rassemblées, des décennies après sa disparition, afin de constituer cet ouvrage.

Ce que j’en pense

Maupassant détient une citation que j’ai toujours trouvée discutable, à certains égards :

     « C’est par l’écriture que l’on pénètre le mieux les gens… ».

Discutable dans la mesure où lorsque l’on sait que l’on sera lu, même inconsciemment, on peut mettre les potentiels destinataires sur de fausses pistes, de peur qu’ils ne lisent nos mots, et qu’ils ne finissent aussi par lire en nous.

Cependant, dans le cas d’espèce, essayer de contredire Maupassant est une tâche ardue.

Ce texte n’est pas une biographie, mais il y ressemble beaucoup. De plus, dans les biographies, l’on trouve plus l’idée que les auteurs se font du « biographé », que l’essence du « biographé ». Ce livre quant à lui est un condensé d’authenticité. Sans filtre. On y découvre la douceur, la souffrance, les insécurités, les colères, la conception de l’art, les défaillances, la vision du monde… de Frida Kahlo par Frida Kahlo.

Son cheminement intérieur est progressivement devoilé au lecteur sur une période de 32 ans. Une phrase, qu’elle rédige quelques semaines après son accident de 1925, résume le livre à la perfection :

« La seule bonne nouvelle, c’est que je commence à m’habituer à souffrir.« 

Elle apprend véritablement à faire corps avec sa condition de patiente perpétuelle. La résignation et la fatalité habitent son esprit. Rarissimes sont les correspondances au cours desquelles elle ne fait pas mention de son état de santé, qu’il soit physique ou émotionnel.  Toutefois, ce n’est jamais intégralement obscur. Elle use de sarcasmes et d’ironie pour rire d’elle-même, avec un esprit imaginatif remarquable.

« Je buvais pour noyer ma peine, mais cette garce a appris à nager. »

Parallèlement à la maladie, les deux autres grands thèmes de ses lettres sont d’une part la solitude, et d’autre part l’amour. La solitude s’explique en partie par ses pépins physiques, car elle passe un temps inestimable allongée et à la merci de la douleur. C’est peut-être aussi ce qui justifie son inclination assidue à préserver le contact à travers des correspondances : bon nombre de ses lettres sont écrites depuis son lit.

L’amour, lui, est symbolisé par une affection singulière pour ses proches, notamment ses amis d’enfance, son amour de jeunesse, ses amants, et son époux Diego Rivera. Ses mots d’amitié sont d’une sublime sensibilité, et ses mots d’amour sont des chefs d’oeuvre poétiques.

Ses écrits effleurent également les expositions qu’elle a faites dans son pays natal et en Occident, sa volonté d’indépendance financière vis-à-vis de son illustre époux, ainsi que son implication auprès des plus défavorisés, particulièrement au cours de la guerre civile espagnole.

« L’art n’est pas supposé être beau, il est supposé vous faire ressentir quelque chose. »

Cette pensée de Rainbow Rowell me paraît convenir à l’existence de Frida Kahlo. Entre une relation maritale extrêmement vénéneuse, des interminables soucis de santé, et un talent qui ne lui permettait pas de vivre selon le niveau de confort qu’elle aurait souhaité, il n’y a pas de quoi être envieux. Et pourtant, elle inspire quelque chose de spécial, qui élève inéluctablement l’âme.

PS: Si un homme est aimé comme Frida Kahlo a aimé Diego Rivera, il aura sans doute vécu le paradis sur terre.

 

Le ventre de l’Atlantique

Fatou Diome

C’est sur l’île de Niodor, au Sud-ouest du Sénégal, qu’elle est conçue. Considérée comme illégitime, car issue de rapports hors-mariage, elle est est éduquée par sa grand-mère, qui la protège de l’intransigeance de la tradition.

Dans son environnement d’origine, l’instruction n’est pas destinée aux femmes. Elle n’est donc pas inscrite au sein de l’école du village, mais se faufile régulièrement  au fond de la classe pour suivre les cours, malgré les menaces de l’instituteur.

Face à son entêtement, l’instituteur s’incline, et reussit à convaincre sa tutrice de grand-mère de l’inscrire à l’école.

A 13 ans, elle quitte son village pour poursuivre ses études. Elle fréquente le lycée de Mbour, puis l’Université de Dakar. Passionnée par la littérature francophone, elle obtient une licence en lettres, et envisage une carrière d’enseignante d’université au Sénégal.

Cependant, sa rencontre avec un Français, qu’elle épousera, l’éloigne de sa terre. Éconduite par sa belle-famille, elle divorce, et eprouve la condition d’immigrée sur le territoire français.

Elle s’adonne à une activité de ménagère durant 6 ans, afin de financer ses études. Sa thèse, préparée à l’Université de Strasbourg, porte sur l’oeuvre cinématographique et littéraire de son compatriote Sembène Ousmane.

Fatou Diome a enseigné à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg, et à l`Institut supérieur de pédagogie de Karlsruhe, en Allemagne.

Son besoin d’écrire, qui s’était signalé dès l’âge de 13 ans, a accouché son premier livre, ­La Préférence nationale, vingt ans plus tard. C’est Le ventre de l’Atlantique, son premier roman, qui l’a située sur la carte mondiale de la littérature.

Le ventre de l’Atlantique (2003)

Le récit

Ce livre est autobiographique. La narratrice, prénommée Salie, est une immigrée sénégalaise vivant en France. Madickè, son petit frère, grand amateur de football, rêve de la rejoindre à tout prix. Salie est réticente. Son quotidien à elle est suffisamment tumultueux, malgré ses diplômes.

Mais comment décourager son frère, qui, lui, est totalement fasciné par l’Occident et toute la propagande méliorative que la télévision lui injecte ? Comment décourager son frère lorsque le plus riche de leur village est un ancien immigré français, que les dons que reçoit le gouvernement viennent de France, que les footballeurs de l’équipe nationale qu’il admire évoluent presque tous au sein du championnat français ?

Et si la France n’est pas aussi belle qu’elle le prétend, pourquoi ne retourne-t-elle donc pas définitivement au village, au lieu de se contenter de séjours fugitifs ?

L’intrigue est axée autour de cette robuste soif de Madickè, et de toute une jeunesse sénégalaise, pour la France.

Par ailleurs, Salie ne révèle pas à son frère les raisons pour lesquelles elle a dû s’exiler, mais les dévoile au lecteur, avec des développements très intéressants sur le rejet et la division sexuelle du travail.

Un entre-deux narratif

Salie nous promène entre la France et le Sénégal. Elle procède à une autopsie des deux environnements, avec un agréable sens du raffinement.

Concernant la France, elle relève entre autres le racisme ordinaire, et l’iniquité relative à la mobilité qu’ont les Français pour se rendre et vivre au Sénégal, mais que n’ont pas les Sénégalais en France. Le tourisme à caractère sexuel, notamment à Mbour, est également mentionné.

Elle éclaire en outre le trafic de joueurs de football qui s’opère, des jeunes allant en France tous frais payés par des recruteurs Blancs, à charge pour eux de s’entraîner et de se faire engager par des clubs professionnels et de rentabiliser les investissements de leurs recruteurs, ou, en cas d’échec, de travailler clandestinement pendant des années pour rembourser lesdits investissements.

Relativement au Sénégal, la pression sociale que subissent les enfants, sur qui comptent leurs parents pour assurer leurs vieux jours, est longuement abordée.  La responsabilité des « ambassadeurs de la France« , qui enjolivent mécaniquement leur séjour hexagonal face à leurs courtisans locaux, participe aussi de cette ivresse pour l’émigration. Le plus riche du village, appelé « L’homme de Barbès » dans le roman, en est l’archétype.

Cultures et traditions

La narratrice fustige non seulement l’idéologie communautaire, qui, sans être néfaste  en soi, suce l’individu et fait la part belle au paresseux, mais s’attaque de surcroît aux moeurs .

A travers une culture déshumanisante, elle démontre comment des trajectoires individuelles peuvent être anéanties. Sankèle et Ndétaré font office de funestes échantillons dans la narration.

Salie aurait a ce propos dû être étouffée à la naissance et déclarée mort-née, comme l’autorise la coutume pour les enfants dits illégitimes, sans l’intervention de sa grand-mère.

Aussi, la polygamie et la surnatalité ne font que produire le sous-développement, et sont des voies à boucher pour l’avenir, selon elle.

Ce roman est excellemment écrit, et suffisamment explicatif. J’ai découvert Fatou Diome par le biais de ses interventions télévisées, et qu’il s’agisse de l’écouter, ou de la lire, la déception n’est pas dans le champ des possibles.

L’intellect suinte !

Voulez-vous savoir si Salie a finalement pu convaincre son frère de rester au Sénégal, ou s’il s’est entêté malgré tout ? Rendez-vous à la librairie. Allez donner des euros à tata Fatou, elle les mérite. 😉

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

 

On se reparle le 27 septembre prochain.

 

2 commentaires sur “KÀLATI.S02E08”

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