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Pour ce Xe épisode, le Britannique Aldous Huxley (1894-1963) et le Congolais Emmanuel Dongala (1941-) ont joyeusement émis un avis favorable à l’invitation.

Le meilleur des mondes

Aldous Huxley et la science-fiction

Petit-fils d’un célèbre biologiste, fils d’un écrivain et herboriste, et frère d’un biologiste, Aldous Huxley est issu d’une famille d’intellectuels britanniques.

Captivé par les sciences dures, il se rapproche de la biologie durant son adolescence. Cependant, une infection de la rétine l’handicape, et même s’il retrouve partiellement la vue au bout de 3 ans, la carrière de médecin qu’il envisage se dérobe.

Il oriente ses études vers la littérature anglaise et commence à écrire des poèmes. Son premier recueil, La roue de feu est publié durant l’année d’obtention de son diplôme, en 1916.

Huxley explore ensuite la voie du roman au début des années 20, et il devra attendre 1928 pour connaître son premier succès, avec Contrepoint. 

Durant la deuxième partie de sa vie, ses écrits sont influencés par la consommation de substances hallucinogènes, qu’il documente notamment dans Les Portes de la perception et Le Ciel et l’Enfer. 

Atteint d’un douloureux cancer de la gorge durant les dernières années de son existence, il autorise sa femme à lui administrer une dose mortelle de LSD, et s’éteint le 22 novembre 1963.

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(Si vous n’avez pas entendu Horatio Caine parler du LSD, je ne peux rien pour vous.)

(Et si vous ne savez pas qui est Horatio Caine, on touche définitivement le fond.)

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Parmi la quarantaine d’ouvrages de Huxley, Le Meilleur des Mondes est celui qui a le plus marqué la postérité.

Le meilleur des mondes (1932)

Ce texte appartient à une catégorie particulière de la littérature : la dystopie. Cette dernière concerne généralement des romans d’anticipation décrivant des sociétés imaginaires dans lesquelles un projet politique sape toute possibilité de bonheur réel.

Un texte angoissant

Comme vous l’avez lu plus haut, l’ingérence de drogues était un des péchés mignons de Huxley. S’il était dans un état second au moment de la rédaction de Le Meilleur des Mondes, cela expliquerait bien des choses.

Il nous décrit un univers dans lequel la fécondation telle que nous la connaissons n’existe plus. Les humains sont fabriqués de manière industrielle dans des usines, comme des chaussures ou des ordinateurs. Des scientifiques collectent les ovules et spermatozoïdes pour créer des bébés déposés dans des flacons.

La question  de la natalité est donc confiée au pouvoir central, qui effectue des manipulations génétiques de telle sorte que les quantités et la fecondité issues des laboratoires correspondent aux besoins sociaux.  En clair, au moment de la fabrication d’un embryon, l’on sait déjà quel métier lui sera attribué, et s’il sera ou non fertile, afin de reguler l’organisation sociale et la démographie.

Par ailleurs, les manipulations génétiques permettent de réduire les aptitudes intellectuelles et physiques des uns au cours de leur fabrication, afin qu’à chaque classe sociale corresponde un type précis d’aptitudes.

Par exemple, plus la caste est basse, moins elle reçoit d’oxygène. Autre illustration, les travailleurs sous les tropiques sont conditionnés, avant même de naître, pour résister à la chaleur où la typhoïde ; le sens de l’équilibre est amélioré chez les futurs mécaniciens d’avions-fusées…

Huxley ne fait pas que décrire ce monde-là, il en explique également les ressorts. L’accélération de la maturation de l’espèce humaine vise des gains temporels et économiques pour la communauté. En effet, s’il faut attendre plus d’une dizaine d’années pour que chaque humain puisse grandir et procréer, et des dizaines d’années pour qu’ils puissent être aptes au travail physique, ce sont des années d’immaturité gaspillées.

Le conditionnement

C’est l’élément clé de toute l’organisation sociale. Les enfants ne sont plus éduqués par leurs parents. On ne sait d’ailleurs pas ce que signifient « parents ». Les enfants ne naissent pas, ils décantent. Puis, ils sont confiés à des centres de conditionnement d’Etat.

Ils sont conditionnés à la conscience de classe. Cinq castes existent, de la plus intelligente, Alpha, à la moins intelligente, Epsilon.

Des techniques scientifiques sont mobilisés pour que jamais un Epsilon ne s’intéresse aux fleurs ou aux livres – l’on est ainsi certain qu’il ne deviendra pas botaniste ou intellectuel – car n’ayant pas de temps à perdre avec des loisirs qui ne rapportent rien à la communauté.

La mort du lien social

Les concepts de vie de famille ou de foyer n’existent plus, dans le but de neutraliser l’émotion et l’égoïsme. Au plan charnel et sentimental, chacun appartient à tous : rien d’exclusif et de définitif ne doit prévaloir.

Et pour parachever ce contentement collectif, un médicament parfait est administré quotidiennement à tout le monde : le soma. C’est une drogue douce qui dispose du caractère assommant de l’alcool et du christianisme, mais qui est dépourvue de leurs défauts.

Avec les deux piliers de l’ordre social que sont le conditionnement et le soma, chaque citoyen est satisfait de son statut social, et donc inapte à revendiquer une quelconque amélioration de son sort.

L’univers au dessus des péripéties

Il y a évidemment des personnages et des intrigues dans le récit mais tout cela me semble anecdotique, tant la capacité de Huxley à imaginer une société totalitaire de cette nature est  grandiose.

Et ce qui est encore plus grandiose, c’est que près de 80 ans après la parution de ce roman, des phénomènes abordés par cet auteur sont perceptibles : l’eugénisme, la libéralisation sexuelle, le conditionnement de masse à travers la télévision et la publicité, la libéralisation de la consommation du cannabis, le culte de la rentabilité…

Lorsque l’on s’attarde de plus près sur la volonté des pouvoirs publics, partout dans le monde, d’avoir toujours plus de contrôle sur les citoyens,  la projection de Huxley impose de profondes appréhensions.

Le Meilleur des mondes est un pessimiste chef d’oeuvre d’anticipation.

Le feu des origines

Emmanuel Dongala, l’écrivain-chimiste

Emmanuel Boundzeki Dongala voit le jour en 1941, d’un père congolais et d’une mère centrafricaine. C’est au Congo qu’il passe les premières années de sa vie. Ensuite, optant pour des études de chimie, il s’expatrie aux Etats-Unis, puis en France. Il retourne plus tard dans son pays pour enseigner la chimie à l’Université de Brazzaville.

En parallèle, il entame une carrière littéraire, avec son premier roman Un fusil dans la main, un poème dans la poche, publié en 1974. Il se passionne également pour l’art dramatique, et anime pendant longtemps Le Théâtre de l’Eclair, qui expose à Brazzaville des oeuvres locales et étrangères.

L’éclatement de la guerre civile au Congo en 1997 l’éloigne de son pays. C’est avec les Etats-Unis qu’il renoue, où il enseigne la chimie et la littérature francophone.

Emmanuel Dongala a produit près d’une dizaine d’oeuvres, dont l’aura a traversé son continent de naissance. Focus sur Le feu des origines.

Le feu des origines (1987)

Il m’est arrivé de lire des romans traitant du fait précolonial et/ou du fait colonial, du fait colonial et/ou du fait postcolonial, mais jamais des faits précolonial, colonial et postcolonial. Et c’est bien, à mon sens, la grande originalité d’Emmanuel Dongala : il réussit à nous promener entre ces trois tranches temporelles.

Le récit démarre dans le petit village congolais nommé Lubituku, se poursuit dans une grande ville –vraisemblablement Brazzaville -, avant de se clore à Lubituku.

Il est à mi-chemin entre le conte et le roman. J’ai appréhendé ce récit comme un croisement de deux histoires : celle du Congo, métamorphosé au fil des décennies par le fait colonial et ses procédés ; et celle de Mandala Mankunku, le personnage central, lui aussi sujet à la mue de son pays.

La vie précoloniale

Elle est marquée par la prégnance des traditions et la centralité des ancêtres dans la vie quotidienne. Se référer à ces derniers pour conjurer le mauvais sort, ou pour au contraire l’implorer, est naturel. Aussi, la contrepartie d’un service est libellée en nature. L’argent n’existant pas, le vin de palme, les poulets ou les chèvres s’imposent comme monnaie.

Quant aux conflits, leur règlement est confié à l’ancien du village, en l’occurrence le vieux Lukeni. Son âge et son savoir incontestés lui confèrent une autorité de nature à réconcilier les différentes parties.

Une société figée

Par ailleurs, la société précoloniale assigne une fonction précise à chacun, au point où une personne qui ne ressemble pas aux profils habituels trouble l’équilibre, et représente pour les autres une menace. Ainsi, Mandela Mankunku, dont toute la lignée paternelle est constituée de forgerons, refuse de se cantonner à la tradition, et se passionne également pour la chasse, la médecine, la sculpture… au risque de déstructurer la communauté.

Comme son collègue nigérian Chinua Achebe dans Le Monde s’effondre, Emmanuel Dongala n’idéalise pas la vie précoloniale. Les intrigues politiques pour le contrôle de la chefferie, ou l’enrichissement au détriment d’autrui sont clairement présentés.

La vie coloniale

Ce qui m’a captivé, spécialement dans cette séquence, c’est la détermination à instruire le lecteur. Emmanuel Dongala parle de Lubituku, mais ne se prive pas de rappeler que la vague impérialiste n’a pas déferlé de la même manière dans toutes les localités.

Si des villages avaient été détruits ou soumis, des clans et des ethnies entiers dispersés ou vaincus, si des chefs s’étaient ralliés aux nouveaux venus, tous ne l’étaient pas de la même façon ni au même degré. Il y avait ceux qui ne luttaient pas et s’enfuyaient en abandonnant tout ou bien s’agenouillaient devant l’étranger en le prenant pour l’ancêtre longtemps attendu ; il y avait ceux qui luttaient un peu ou plutôt faisaient semblant de lutter puis se soumettaient ; il y avait ceux qui se faisaient rouler à cause de leur naïveté ou de leur sens de l’hospitalité ; il y avait ceux qui luttaient héroïquement et se faisaient massacrer, enfin il y avait ceux qui avaient su résister et faire prisonniers des miliciens.

Ces multiples nuances ne sont pas à négliger, surtout en ce moment, où, en France, un courant identitaire s’acharne à marteler, pour adoucir les crimes de son Etat, que la colonisation s’est faite avec la collaboration des chefs africains. Aborder le fait colonial de manière hétéroclite, et non homogène, est capital pour neutraliser les tentatives de révisionnisme.

La vague coloniale sur Lubituku

Concernant Lubituku, le chef Bizenga, oncle maternel de Mandala Mankunku, a accueilli les colons et leur a livré la main d’œuvre nécessaire pour l’extraction de ressources naturelles, en contrepartie de biens matériels nouveaux.

La règne de l’arbitraire

La vie coloniale est caractérisée par le viol. Viol des coutumes et traditions, considérées comme superflus par le nouvel ordre social – Ceci n’est pas sans rappeler le narcissisme culturel du Révérend Père Supérieur dans Le Pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti. Viol des corps, par le biais des travaux forcés liés au chemin de fer d’une part, des agressions sexuelles subies par les femmes d’autre part.

Cette séquence temporelle rime avec l’arbitraire, et le lecteur ne peut échapper au sentiment d’impuissance qui oppresse Mandala Mankunku, celui-ci s’étant résolu à quitter le village après la disparition de ses parents.

 

L’irruption de l’argent

En outre, l’introduction de l’argent est à noter. Et avec lui, un lot de bouleversements supplémentaires. En effet, l’argent étant la nouvelle valeur incontournable, il faut trouver un travail pour vivre. Et qui dit travail dit identification à l’occidentale. C’est ainsi que du jour au lendemain, Mandala Mankunku insère le prénom « Maximilien » dans son état civil pour obtenir le premier emploi de mécanicien noir dans la métropole.

Dans le même sillage, la fascination pour le mode de vie occidental implique l’exode rural, et le nombre limité d’emplois favorise mécaniquement le chômage et l’insécurité, phénomènes sociaux nouveaux.

Guerre et indépendance

De plus, la vie coloniale, c’est également la guerre mondiale, l’acte II du viol des corps. Si au début des opérations, des volontaires se proposent pour défendre la « mère-patrie » contre les Allemands, l’enthousiasme chute au fil des mois, et les recrutements se font contre le gré des futurs combattants ; puis le mouvement de décolonisation, porté par les étudiants, paysans, chômeurs, les sectes religieuses locales… finit, avec son lot de morts, par déboucher sur l’indépendance

La vie postcoloniale

Le pouvoir est désormais lié à la connaissance apportée par les étrangers. C’est le temps de l’immigration soutenue. L’Etat ayant été fondé sur des bases occidentales, et vu l’état embryonnaire des institutions éducatives, il faut rallier le pays de l’ancien colon pour se former et rentrer construire la jeune nation.

C’est aussi le temps de la désillusion, dans la mesure où le départ du colon n’a pas été synonyme de liberté. Seule la couleur du bourreau a été modifiée. Les fléaux sociaux, parmi lesquels le tribalisme, décorent le quotidien. Le vieux Mandala Mankunku réalise à quel point ce monde post-colonial lui est hermétique, car il est dépourvu des codes pour le comprendre.

Mandala Mankunku est d’une insatiable curiosité, d’une enviable intelligence et d’un attachant anticonformisme. On grandit et vieillit avec lui durant ces centaines de pages. On s’identifie au Mankunku jeune se débattant dans un village qui condamne sa différence, puis bravant les affres des travaux forcés, et lorsqu’il atteint le troisième âge, on le lit et on l’écoute comme s’il s’agissait de son propre grand-père. Emmanuel Dongala a réalisé une singulière prouesse avec ce personnage, qui n’est pas de ceux que l’on oublie au bout de quelques mois.

Le feu des origines est un remarquable travail didactique, esthétique et synthétique. Et un excellent roman. Il est fait d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de philosophie…Pour enfanter un tel ouvrage, il faut être un homme de grande culture ! Le Grand prix littéraire d’Afrique Noire qu’a obtenu Emmanuel Dongala grâce à ce livre se justifie amplement.

Rendez-vous le 29 novembre pour l’avant-dernier épisode de la saison

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

©M²CD

 

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