KÀLATI.S02E03

Au cours de ce 3e épisode, nous accueillons l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003) et le Chilien Luis Sepúlveda (1949-). Le premier nous promène dans la Côte d’ivoire post-coloniale, tandis que le second nous initie aux pistes de la forêt amazonienne.

Les soleils des Indépendances (1968)

Kàlati vous avait antérieurement présenté l’illustre Ahmadou Kourouma, dans le cadre de son ouvrage Allah n’est pas obligé. Vous avez la latitude de prendre connaissance du parcours de ce monument ici.

Aujourd’hui, nous aborderons son tout premier roman, Les Soleils des Indépendances, qui lui permit de remporter le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire en 1969, et qui a bien vieilli, s’érigeant en classique africain.

Le récit

Ce livre relate l’immédiate après-indépendance en Côte d’ivoire, avec le Prince Fama Doumbouya au coeur  de la narration.

Fama Doumbouya est le dernier descendant d’une longue lignée de Chefs de tribus malinké. Fort de ce statut, il ne devrait manquer de rien. Cependant, il n’est Prince que de nom, car évincé de la chefferie au profit de son cousin.

Il est ainsi ravalé au honteux rang de mendiant, conduit à vivre des offrandes qui sont distribuées au sein de la communauté malinké, durant les célébrations de naissances, de mariages et de funérailles.

Le commerce qui autrefois, permettait de faire d’importants profits, a perdu de sa teneur, et Fama Doumbouya en vient à regretter la colonisation,  période pendant laquelle la liberté de négoce était consacrée.

A demi respecté en raison de son titre princier sans contenu, il est en conflit avec lui-même et le monde extérieur, revanchard envers cette ère post-coloniale qui génère de la misère et méprise les aristocrates anciennes. Quel sort lui réserve cette histoire, qui n’est rien d’autre que la lente disparition de la Côte d’ivoire précoloniale ?

Nul besoin de vous faire un dessin. Vous savez quoi faire pour en savoir davantage.

Ce que j’ai aimé

Ahmadou Kourouma noie le lecteur dans la culture malinké avec une précision telle que même une personne étrangère aux coutumes et traditions décrites en comprend parfaitement le sens : les sacrifices d’animaux réalisés pour rompre les malheurs, les interminables palabres destinées à résoudre les problèmes communautaires, les funérailles des septième et quarantième jour…

Il m’a paru qu’il dénonce subtilement l’excision, en relevant au passage l’idée que cette pratique est d’autant plus difficile à paralyser, que les principales concernées y voient le préalable de la pureté féminine. Par ailleurs, en côtoyant le sujet du viol, j’ai eu le sentiment d’une critique des traditions, celle-ci posant parfois les femmes en objet à la merci de peu recommandables représentants des dites traditions.

Aussi, la question de la stérilité tient une place de choix sur la liste des thèmes abordés. Kourouma expose la détresse des femmes désireuses d’enfanter, mais qui en sont incapables en raison de l’infécondité de leur mari, et qui de surcroît, doivent subir le regard sévère de la société qui les rend d’emblée responsables du défaut de progéniture. Et dès lors, que dire du choix cornélien entre maternité et fidélité ?

En outre, l’auteur réussit à faire cohabiter des contrastes dans son récit, pour mieux véhiculer les déchirements qui s’opèrent au sein du corps social : pouvoir traditionnel/pouvoir administratif ; islam/spiritualité précoloniale ; village/ville ; intérêt communautaire/ intérêt personnel ; liberté de négoce/socialisme…

En somme, Les Soleils des Indépendances est une riche lecture. L’auteur a certainement choisi ce titre en vue de traduire l’ironie de l’heure, car dans son récit, les indépendances sont plus proche d’une éclipse que du soleil.

Le vieux qui lisait des romans d’amour  (1989)

L’auteur en quelques points

Luis Sepúlveda naît à Ovalle dans le Nord du Chili, en octobre 1949.

Pendant qu’il est encore étudiant en lettres, ce militant proche des jeunesses communistes est condamné à 28 ans de prison par le régime de Augusto Pinochet. Il ne demeure emprisonné que deux ans et demi, grâce aux pressions de Amnesty International.
Suite à cette épreuve, Sepúlveda choisit la trajectoire de l’exil, naviguant à travers l’Amérique Latine. Il bâtit des groupes théâtraux au Pérou, en Colombie et en Equateur, et donne de sa personne dans des mouvements révolutionnaires.

En 1978, dans le cadre d’une recherche de l’Unesco relative à l’impact de la colonisation sur les populations amazoniennes, il séjourne auprès des indiens Shuars.

Cette expérience lui inspire Le Vieux qui lisait des romans d’amour, son tout premier roman, auréolé des prix France Culture Étranger et Relais du roman d’évasion.

De quoi parle l’oeuvre   ?

Ce roman met en scène de Antonio José Bolívar. Fort d’un plan de colonisation de l’Amazonie, le Gouvernement équatorien promet d’importantes superficies, ainsi qu’une aide technique, en échanges du peuplement de territoires amazonniens disputés au Pérou. C’est ainsi que Antonio José Bolivar postule à l’offre et se retrouve en Amazonie.

Dans un milieu hostile au mode de vie qui était jusqu’alors le sien, il eprouvé assez rapidement ses limites. C’est alors que constatant son inconfort, les indiens Shuars, peuples autochtones, l’adoptent et lui transmettent méticuleusement l‘art de vivre en forêt, si bien qu’au terme de quatre décennies en Amazonnie, son environnement ne lui dissimule aucun secret.

Sa tranquillité va être perturbée par un malheureux incident. Un braconnier occidental commet l’imprudence d’éliminer cinq bébés jaguar, chose qui provoque la colère de leur maman, celle-ci châtiant à mort le bourreau de sa progéniture.

Elle semble décidée à verser plus de sang humain en guise de réconfort. Afin de contenir la menace animale qui pèse sur son territoire, le Maire, qui méprise les Shuars, se voit contraint de faire appel au vieux et expérimenté Antonio José Bolívar.

Commence ainsi une captivante chasse à la maman endeuillée.

Les couloirs du récit

Ce roman est instructif à plus d’un titre. Le lecteur est familiarisé aux logiques de la forêt. Il apprend par exemple ce que l’on pourrait nommer l’éthique de la chasse. Il ne faut mettre à mort que des espèces bien précises, pour des besoins strictement alimentaires, et de sorte qu’aucune souffrance n’accompagne la disparition du condamné. C’est pourquoi les Shuars usent de techniques d’empoisonnement pour piéger leur futur repas, et exècrent les fusils des colons.

Aussi, Sepúlveda explore de manière très intéressante le sujet de l‘intégration. Il met en relief le fait que quelque soit son degré de fusion à une communauté d’adoption, se trouveront toujours des éléments nous renvoyant à nos racines étrangères, et nous excluant de facto.

En outre, à travers l’opposition entre « civilisés » et indigènes, l’auteur introduit une réflexion sur le rapport au temps. Les Shuars ne travaillent pas. La nature leur offre tout le nécessaire pour vivre. Ils ne ressentent pas non plus l’urgence de se vêtir. A contrario, les « civilisés » doivent travailler durant toute la journée pour recueillir de quoi se nourrir et se vêtir.

Par conséquent, les « civilisés  » érigent les indigènes au rang de barbares au mode de vie archaïque, tandis que les indigènes jugent les « civilisés  » tels des ineptes, passant leur vie à inutilement travailler pendant qu’eux, ils déroulent leur journée en compagnie d’amusements multiformes.  En ce sens, ce texte est une invitation à l’écoute de l’autre et à l’acceptation de la différence, adressée notamment aux arrogants « civilisés. » Il est pareillement un rappel de ce que l’humain n’a besoin que de très peu de choses pour tutoyer le bonheur.

De sûrcroit, ce texte est militant, car il dénonce l’effacement d’un monde avalé graduellement par l’impitoyable capitalisme, armé de machines, et voyant toute terre comme un outil d’enrichissement potentiel.  Le roman est d’autant plus actuel que des lobbies agro-alimentaires font actuellement pression pour rafler toujours plus de terres en Amazonie, détruisant au passage l’espace vital de peuples indigènes.

Enfin, il m’a été  difficile de ne pas percevoir dans ce recit une métaphore de l’auteur. En effet, le fait pour le braconnier occidental d’avoir chassé une espèce interdite a accouché d’un danger non seulement pour lui, mais aussi pour toute les habitants de la forêt.

A travers cette fiction, l’auteur n’a t-il pas voulu nous rappeler que nos infidélités quotidiennes à la nature, en termes notamment de pollution et d’exploitation excessive des richesses naturelles, sont en fin de compte dommageables à tous ?

Et si vous vous demandez à quoi renvoie le titre de l’oeuvre, Antonio José Bolívar à trouvé dans les romans d’amour un refuge pour s’évader de la barbarie humaine. Comment ? Dans quelles circonstances ? Rendez-vous dans le livre.

Kàlati relèvera le rideau le 26 avril prochain.

Portez-vous bien d’ici là, en respectant les mesures d’hygiène indiquées par les autorités compétentes. Désinfectez également les couvertures de livres prêtés et empruntés. 📚🤗

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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