L’actualité identitaire au Cameroun : le cas Patrice Nganang

Le thème de l’identité

Les questions identitaires prennent une place importante dans l’actualité internationale depuis quelques années. D’un territoire à un autre, ces questions se déclinent différemment.

Une préoccupation internationale

Aux Etats-Unis, le Président Trump en a fait un élément de campagne en promettant de construire un mur à la frontière avec le Mexique. En Grande-Bretagne, les oppositions relatives au Brexit ont révélé les divergences liées à la façon dont se représentent les sujets de la Reine.

En France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas… des partis dits d’extrême droite ont le vent en poupe, surfant sur les vagues migratoires qui déferlent sur le « Vieux continent ». Dans un registre différent, les Kurdes en Turquie, ou encore les Arabes-Israéliens en Israël, vivent ce malaise identitaire.

Parlons du Cameroun

Au Cameroun, le centre des questions identitaires, c’est la tribu. Dans chacun de pays susmentionnés, il existe des figures centrales du mouvement. Au Cameroun, l’une d’elle, c’est M. Nganang Patrice, un romancier et opposant politique de moins en moins discret. Il a effectué une sortie récente, dans laquelle il appelle clairement à ôter la vie à des compatriotes. Sur une base identitaire. Le critère de mise à mort : être Bulu.

L’idéologue

M. Nganang est un idéologue dont le cheminement est progressif. Sa sortie n’est donc pas étonnante. Par contre, ce sont les réactions complaisantes liées à ladite sortie qui me laissent songeur.

L’appel à la violence physique de M. Nganang est la conclusion logique d’un raisonnement. Il ne dissimule pas que, selon lui, existent deux catégories de tribus au Cameroun. D’une part, celle à laquelle il appartient – Bamiléké -, caractérisée par l’intelligence et le goût de l’effort.

D’autre part, celles des Nkwa – non Bamiléké -, définies par la paresse et la jouissance.

Il s’est par ailleurs durablement brouillé avec l’historien et politologue Mbembe Achille.

Ce qu’il lui reproche, c’est d’avoir condensé ses recherches sur Um Nyobe et l’aile bassa de l’UPC, en faisant mine d’ignorer que la véritable opposition au pouvoir colonial était à l’Ouest, avec comme leader Ernest Ouandie. Aussi bien dans ses écrits que ses vidéos, la suprématie de sa communauté d’appartenance est un élément incontournable.

Le concept de « chassement », théorisé bien avant l’élection présidentielle de 2018, a été largement popularisé par lui. Dans l’hypothèse où M. Kamto ne remportait pas l’élection, il aurait fallu balayer le pouvoir par la rue. Etant donné que depuis bientôt un an, ce plan peine à se concrétiser, il ne semble pas surprenant qu’il décide de passer à la vitesse supérieure.

La fabrication d’un bouc émissaire

Et comme dans toute guerre, il est nécessaire d’identifier un ennemi spécifique, afin que les troupes y concentrent toutes leurs frustrations. Le Bulu se pose comme la victime parfaite. Le Chef de l’Etat est étiqueté ‘’Bulu ‘’, et il tient les rênes du pays depuis bientôt 4 décennies. Des responsables visibles de l’appareil d’Etat de premier plan sont Bulu.

Pourquoi chercher plus loin ce que la providence lui a servi ? D’ailleurs, depuis quelques années, il décrit l’armée camerounaise par l’expression « milice Bulu ».

Comme énoncé plus haut, la démarche de M. Nganang me parait cohérente avec sa trajectoire, et ce ne sont pas ses options qui m’intéressent.

Ma démarche se dirige vers ceux qui le soutiennent, de manière visible ou en sourdine.

Les réseaux sociaux – notamment Facebook – sont devenus de nos jours un laboratoire au sein duquel l’on peut jauger les battements de cœur de l’opinion publique. Il faut évidemment se garder de dégager des lois générales, dans la mesure où le taux de pénétration des réseaux sociaux n’est que de 14% dans notre pays.

De ce que j’ai pu observer, les personnes qui rechignent à condamner M. Nganang sont convaincues d’un tribalisme d’Etat anti-Bamiléké au Cameroun. Notre romancier est donc mis hors de cause, parce qu’il pratiquerait un « tribalisme défensif ».

Tribalisme d’Etat ou inégalité tribale ?

Lors d’un article précédent, j’ai survolé la notion de « Tribalisme d’Etat ». Peut-être aurait-il fallu la définir, en la commentant.

L’on parle d’un tribalisme d’Etat contre un groupe, lorsque le pouvoir central décide délibérément de mettre en place des mécanismes visant à l’exclure.

Il me paraît plus que nécessaire de développer parallèlement la notion d’inégalité tribale. Au Cameroun, il existe une indiscutable inégalité tribale dans la distribution du pouvoir.

Les memoranda adressés au Chef de l’Etat par différentes communautés le démontrent, chacune d’entre elle plaidant pour une plus grande représentation de ses fils dans les instances de décision.

Faire le constat de cette inégalité est une chose, pouvoir l’expliquer en est une autre. C’est d’ailleurs un travail que je me suis essayé à réaliser dans Les élites politiques du XXIe siècle. Qui nous dirige, avec des noms, des dates et des pourcentages.

L’urgence de se protéger

L’inégalité tribale, ce n’est pas le tribalisme d’Etat. Et l’un des problèmes actuels de notre société est simple : on veut se dispenser de lire. De réfléchir. D’apporter des nuances. C’est trop long. Trop chronophage. Il faut tailler dans le vif. Avec des phrases lapidaires où mensonges et demi-verités se reproduisent. Exemple : « Les Bulus ont le pouvoir ». En prenant des raccourcis pour atteindre son objectif. Le pouvoir, justement.

Parce qu’en France, en Grande-Bretagne, en Israël, en Italie… dans tous ces pays traversés par des crises identitaires, c’est de cela qu’il s’agit. Manipuler les consciences avec des phrases d’appel qui les séduisent, et qui ne reposent sur rien d’autre que l’accusation. « C’est la faute à l’Europe », « C’est la faute à l’immigré », « C’est la faute au Bulu »…

L’idée est de récupérer les dividendes politiques de ce positionnement, en se posant comme défenseur d’une partie de l’opinion que l’on estime lésée.

L’équation du manque

En réalité, le carburant de la haine tribale sur la base politique, c’est le manque. Manque d’informations. Manque de volonté d’apprendre. M. Nganang va continuer à prospérer – au moins dans les consciences de ses supporters – parce qu’il est porté par des citoyens réfractaires à l’esprit critique.

« Il est lauréat de nombreux prix grâce à ses œuvres. Le Full Professor. Il est donc brillant. Et il ne fait que se défendre. Pourquoi le condamner ? Je suis Nganang ». Tel est le raisonnement-type.

Fuir l’émotion, embrasser les faits

Tout le monde n’a pas vocation à être politologue. Je pense toutefois que chaque citoyen devrait être garni d’un outillage minimal sur la direction des affaires publiques. Se documenter pour se protéger des théories ne reposant que sur l’émotion. Pouvoir lutter contre les perceptions. Voir plus loin que les zooms à caractère tribal qui font les choux gras de la presse. Etre capable d’analyser tout discours avec du recul. Se ranger derrière les faits de manière globale. Uniquement les faits.

Les annuaires administratifs du Cameroun sont librement disponibles sur Internet. On peut y découvrir les patronymes de hauts-fonctionnaires qui prennent quotidiennement des décisions pour le pays. Ministère par ministère.

L’identité de ceux qui président aux destinées des organes exécutifs/délibérants de nos entreprises publiques/établissements publics administratifs…, sont aussi consultables sur Internet.

Le régime actuel, malgré tous les chocs économiques et sécuritaires qui l’affaiblissent, est structurellement solide. Et pourquoi ? Parce que dans tous les villages du territoire, se trouvent des compatriotes ayant intérêt à la perpétuation du système.

Si le régime respire encore, c’est grâce à l’union des élites, indépendamment de leur région d’origine. Pendant ce temps, certains s’acharnent à désunir les masses, signant du même coup la mort programmée de leur tentative de prise du pouvoir.

Il existe un tribalisme social au Cameroun. La présence du tribalisme électoral, propre à toutes les régions, est aussi actée. Quant au tribalisme d’Etat…

Lorsqu’un médecin se trompe de diagnostic, on peut être certain que le dieu de la mort tend déjà les bras pour accueillir le patient. Au fait, que fera M. Nganang des Bulu qui revendiquent leur appartenance à l’opposition politique ? J’aimerais bien le lui demander. Ah… Il y a déjà répondu. L’infraction, c’est la tribu.

Je vous souhaite un excellent weekend, en compagnie de cette pensée lumineuse de Aldous Huxley :


« Plus les talents d’un homme sont grands, plus il a le pouvoir de fourvoyer les autres. »

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M² CD

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5 commentaires sur “L’actualité identitaire au Cameroun : le cas Patrice Nganang”

  1. Penser. Voilà pour moi le mot qui peut nous faire sortir du trou. Nous devons avoir des penseurs suffisamment intelligents et dont les discours sont intelligibles pour être repris par les hommes politiques. Ces derniers auront donc la charge d’éduquer les masses pour un jeu démocratique plus serré.
    Je crois que tu devrais continuer comme ça MBENGUE, j’apprécie Énormément. Bravo.

    Ps : mon moment préféré de l’article C’est le constat flagrant sur le fait que les élites bourgeoises sont très unies sans se parler en terme de tribus, pourtant les masses qui peuvent les renverser sont instrumentalisées par des esprits tordus et se retrouvent divisées. On continuera comme ça même pendant 50 ans si rien ne change dans ce sens.

  2. Retour de ping : Dialogue national : le Chef de l’État met l'opposition dans une situation inconfortable -

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