Le pouvoir de préserver ou d’égratigner notre unité (dans la diversité) par la parole.👄

Le problème dit anglophone a déjà fait couler beaucoup d’encre et de salive depuis au moins trois décennies. Ça fera bientôt un an qu’il est entré dans une phase relativement critique, avec la perspective d’une sécession dans l’air. Ce n’est pas quelque chose de nouveau, mais cela semble beaucoup plus sérieux que par le passé. Je n’ai ni conseil, ni avis à donner à ceux qui nous dirigent. Je pense d’ailleurs qu’il faudrait que l’on cesse de mettre toute notre énergie à penser que le sort de notre pays dépend uniquement du peu de personnes qui trônent à la tête de nos institutions.

De regrettables écarts de langage

Supposons que dans le meilleur des cas, le gouvernement camerounais accepte un dialogue avec les tenants du mouvement social qui se déploie dans nos régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Des réformes seront engagées ; l’on évitera la partition, acceptée ou non, de notre territoire, et le lot de violences que cela engendrera.

Mais le problème du « vivre-ensemble » que l’on agite avec tant de vigueur ces derniers mois sera-t-il résolu ? De mon point de vue, non. Pourquoi ? Parce qu’il y a actuellement une animosité effrayante entre Camerounais de tous bords, qui laisse et qui laissera des traces.

D’aucuns estiment que les « anglophones » dérangent. Ainsi, il faut les « fouetter ». C’est quelque chose que j’ai déjà lu, relu, entendu, réentendu depuis bientôt un an. Pourquoi il y en a qui estiment que « les Anglophones » dérangent ? Ils osent poser des revendications, alors qu’il y a des problèmes partout. Même si c’était le cas, ont-ils empêché que d’autres revendiquent quelque chose ?

Il me paraît que non. Prenons une simple illustration: deux frères, Jacques et Jean n’ont rien mangé depuis le matin. Jacques se plaint de sa situation auprès de son père, et c’est Jean qui lui demande de se taire, parce qu’il a lui aussi, le ventre vide. Je laisse chacun apprécier la pertinence de cette réaction.

Un mouvement social hétérogène

Par ailleurs, le « ils dérangent » laisse penser que tous ceux que l’on appelle « anglophones » sont des partisans de la sécession. On ne sait pas trop quel est le contenu du « ils », mais on sait juste qu’il faut réprimer ce « ils ». Beaucoup de compatriotes découvrent l’Ambazonie en 2017.

Rappelons à toutes fins utiles que l’Ambazonie a été proclamée depuis 1999 – ça fera bientôt 20 ans – et que les sécessionnistes sont et ont toujours été minoritaires dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. S’il y avait vraiment une masse critique d’ « anglophones » qui voulaient créer leur pays, il y aurait eu une guerre civile au Cameroun depuis longtemps, comme au Soudan par exemple.

Le refus de faire la différence entre modérés – favorables à la décentralisation ou au fédéralisme – et les radicaux – désireux de la sécession –, et le discours de rejet systématique que beaucoup de « francophones » ont, ne fait rien d’autre que grossir inutilement l’opposition coloniale francophone/anglophone, et gonfler les rangs des sécessionnistes. Le langage péjoratif sur le « bamenda » participe aussi de cela.

De la même manière, on fait mine dans nos analyses de ne pas savoir que ceux qui s’adonnent à la violence sont une couche marginale au sein du mouvement social, et que tous ceux qui revendiquent des droits ne sont pas en faveur des destructions de nos biens publics.

On s’offusque de drapeaux brûlés, mais on félicite en pensée ou en parole le gouvernement lorsqu’il châtie nos compatriotes. Doit-on condamner la destruction de nos emblèmes, et trouver normal que certains de nos frères soient brutalisés alors qu’ils ne font rien d’autre que manifester leur mécontentement ?

La distinction entre le « nous et le « eux »

Dans les débits de boisson, dans les véhicules de transports en commun, sur les plateaux de télévision, sur les réseaux sociaux… nous sédimentons la haine dans les cœurs au quotidien, en martelant à des personnes qui disent se sentir mal qu’elles n’ont aucun problème. Il y a des « anglophones » dans notre entourage immédiat qui captent tous ces signaux, et qui n’y sont évidemment pas insensibles.

C’est un danger qui n’est pas unilatéral. Autant les « anglophones » ne sont pas tous sécessionnistes », autant les « francophones » ne sont pas tous « négationnistes » . On a même déjà franchi un pas inquiétant, avec la distinction entre le « nous » et le « eux ». Des leaders de la contestation anglophone disent « Our people » pour faire référence aux ressortissants Nord-Ouest et au Sud-Ouest.

Il y a aussi des Camerounais originaires du Sud-Ouest et du Nord-Ouest qui versent dans le « You, stupid francophone » en y incluant tous leurs compatriotes « francophones ». Tous autant qu’ils sont, ils seraient responsables du malaise vécu dans ces deux régions. Au fur et à mesure que la crise s’aggrave, ces sentiments et opinions négatifs s’amplifient encore plus chez les uns et les autres.

De la nécessité de se ménager

Ce n’est pas en décrétant une décentralisation accrue ou un Etat fédéral que le « vivre-ensemble » aura soudainement un sens. Essayons de comprendre ceux qui se plaignent, même si certains ont parfois des exigences discutables. Ne versons pas dans un langage dégradant, une rhétorique de division, et des propos belliqueux, parce que le ressentiment ne va pas disparaître avec une simple conférence nationale à Buea ou à Yaoundé.

Dans ce type de crises, la mémoire est longue, très longue. L’agressivité et la rancune naissent d’abord dans les cœurs, et sont le carburant de toutes les guerres civiles. C’est le verbe qui commande l’action. Dans nos discussions quotidiennes, nous avons le pouvoir d’apaiser le climat, à défaut de résoudre la crise. Essayons de faire ce que l’on peut contrôler à notre niveau, au lieu d’interpeller nos dirigeants sur des choses qui ne dépendent pas de nous.

PS :

Je ne comprends toujours pas pourquoi les sécessionnistes exigent la présence des pays occidentaux pour dialoguer avec le gouvernement. Peut-on à la fois se plaindre de l’ingérence des puissances étrangères dans nos processus politiques, et les solliciter pour arbitrer nos conflits internes ? Si quelqu’un peut m’éclairer, je suis preneur.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

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2 commentaires sur “Le pouvoir de préserver ou d’égratigner notre unité (dans la diversité) par la parole.👄”

  1. Retour de ping : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. » ??? – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  2. Retour de ping : Quel avenir pour le Cameroun : le consensus, la guerre ou le vote ? – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

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