Les péripéties d’un éternel recommencement ?

Le cycle électoral s’est achevé avec la proclamation des résultats, et il me semble important de relever certains points. Des points qui ont séquestré mon attention, et qui pourraient aussi capturer la vôtre. Nous avons une nouvelle classe d’opposants qui sont aussi déterminés que leurs adversaires au pouvoir, et il se dégage des appréhensions différentes du changement au sein des territoires.

1. Une nouvelle classe de politiciens

Les 3 opposants qui suivent le Président de la République dans la hiérarchie électorale étaient tous candidats pour la première fois : MM. Kamto, Libii et Osih. Il apparaît désormais qu’une page a été tourné avec les opposants d’un certain âge, que sont MM. Ndam Njoya et Garga Haman. Ils étaient vraisemblablement candidats à la présidentielle pour la dernière fois. Leur congénère, M. Fru Ndi, qui les avait accompagnés pendant quelques éditions, a montré la voie en cédant la place à plus jeune que lui. Une nouvelle génération d’opposants émerge irrémédiablement.

Au sein de cette opposition rafraichie, il y en a de tous bords, au pays comme à l’étranger, qui ont surfé sur l’éventualité des manifestations de rue, en lien avec les résultats des élections, ayant dans un coin de la tête la chute du régime. Les nombreux tracts y relatifs qui ont circulé depuis le 18 octobre dernier rendent compte de cela.

Une volonté manifeste ou latente de secouer le pouvoir par la rue

Les leaders n’ont pas appelé spécifiquement à une mobilisation de cette nature, mais n’ont pas demandé non plus publiquement à leurs partisans de se tenir tranquille.

Ils auraient pu tenir un discours de vérité, mais ils savent qu’il ne serait jamais passé : « Chers compatriotes, nous avons perdu les élections. Le système en place é été plus fort que nous. A 85 ans, le Président de la République est fatigué, et ce qu’il n’a pas réussi à faire en 36 ans, il ne le fera pas en 7 ans. Fédérons nos forces et opposons-nous à ce mandat de trop. Allons défendre notre avenir dans la rue. » Ils savent que ce discours ne serait jamais passé.

Les candidats Kamto Maurice et Libii Cabral revendiquent la victoire de l’opposition chaque fois qu’ils en ont l’occasion, et aucun d’eux n’a jusqu’à présent pu nous dire sur quelles bases il effectuait ces affirmations. Ou plutôt, personne n’a pu nous le dire de manière sérieuse.

L’admirable stratégie du MRC

M. Kamto, durant l’audience de règlement du contentieux post-électoral, a enthousiasmé l’opinion publique, soutenu par une batterie de brillants orateurs. Durant 11 heures, ont défilé sur les écrans de toutes les maisons, de savoureux plaidoiries en faveur de la démocratie et de la liberté. Durant deux jours, l’équipe du MRC a dépeint à la face de la communauté nationale et internationale la partialité évidente du parti-Etat, les nombreuses étrangetés du processus électoral, et une foultitude d’illustrations de la mal gouvernance.

J’admirais déjà l’intellectuel. J’admire aussi le tacticien. Il a transformé la tribune du Conseil en meeting politique, et ce fut un éclatant succès. Il n’est certes pas le premier, mais on peut lui reconnaître le fait d’avoir sédimenté les frustrations collectives pour les cracher au visage du système gouvernant. Il est dans la lignée de ceux qui se sont érigés contre le système pour réclamer l’équité que tout citoyen est censé mériter.

Une audience éminemment politique

Je ne peux toutefois m’empêcher de constater la démarche douteuse. Dès le lendemain du scrutin, il a affirmé qu’il avait reçu « un mandat clair », et que « le penalty a été transformé ». J’ai donc attendu, pendant 11 heures, que son équipe utilise la tribune du Conseil Constitutionnel pour nous donner les preuves qu’elle affirmait détenir depuis le 8 octobre, en nous montrant le décalage entre les résultats réels et les résultats fabriqués.

Cela ne s’est toujours pas fait, au moment où j’écris ces lignes, 4 jours après la fin du contentieux. La dernière phrase prononcée par Me Simh, avant de passer la parole à son client et camarade politique M. Kamto pour sa dernière intervention, a résumé à elle seule la finalité de ce théâtre : « Nous espérons que ce Conseil prendra le courage de laisser partir se reposer le Président de la République. »

Pendant toute l’audience, le MRC a réussi à injecter dans les représentations mentales l’idée selon laquelle les fraudes du parti au pouvoir, et les défaillances dans la direction des affaires publiques, signifiaient victoire du MRC, sans jamais nous donner les chiffres de ladite victoire.

D’après les plaidoiries, le manque d’eau, d’électricité, la souffrance des Camerounais, ne pouvaient conduire qu’à la défaite du parti au pouvoir. Le fait que des sous-préfets zélés aient chassé certains de leurs 5844 représentants dans les 24 988 bureaux de vote, et que les présidents de tribunaux aient refusé de leur prêter main forte, suffisait pour soutenir leur victoire.

Ils n’étaient pas sur toute l’étendue du territoire pour mesurer la réalité du vote, mais la misère de leurs compatriotes qu’ils rencontraient durant la campagne électorale, conjuguée aux multiples irrégularités, leur ont permis de déduire que le pied du tireur de penalty n’avait pas tremblé.

Stratégiquement parlant, c’était finement joué, dans la mesure où ils ont gagné la sympathie d’une partie l’opinion, et acquis son consentement. Le MRC, en termes de communication, a sans conteste été le seul parti capable de rivaliser avec le pouvoir en terme de communication, de la phase préélectorale à la phase post électorale.

L’impréparation de l’opposition

M. Libii, candidat du parti Univers, n’a pas eu l’occasion de s’exprimer à la tribune du Conseil Constitutionnel, sa requête ayant été jugée irrecevable. C’est durant cette phase du processus qu’il a montré des signes d’essoufflement. Il s’est toutefois répandu dans les médias, avec la même affirmation catégorique selon laquelle l’opposition l’avait emporté.

Et à la question de savoir le fondement de cette affirmation, question à lui posée par un journaliste de STV, il s’est borné à relater la ferveur avec laquelle il était attendu, durant des heures, par des Camerounais, lors de ses meetings dans les quatre coins du pays. La chaleur que lui témoignaient les citoyens vaut donc selon lui, victoire.

Cependant, dans un accès de lucidité, il a prononcé une phrase qui résume l’un des défis majeurs de notre opposition : « Si nous ne sommes pas capables de mobiliser 25 000 scrutateurs de l’opposition, c’est que nous ne sommes pas prêts ».

M. Osih, lui, avait affirmé qu’il serait représenté dans tous les bureaux de vote, en précisant qu’il disposait d’une application qui nous permettrait d’avoir en temps réel les résultats, bureau de vote par bureau de vote.

La ruse juridique et sémantique du pouvoir

Pendant l’audience de règlement du contentieux post-électoral, M. Osih a aussi brillé, avec ses excellents avocats, par de pertinentes envolées lyriques sur l’unité du pays et la justice. Autrement dit, le moins que l’on puisse dire, c’est que son application a connu des difficultés en chemin. Sinon, nous aurions eu ces chiffres au détail près depuis longtemps.

MM. Kamto, Libii et Osih sont partis en rang dispersés face à un système inégal, et n’étaient pas aussi bien préparés qu’ils l’affichaient. Ils ont – dans le discours public en tout cas – mésestimé le monstre froid qu’ils affrontaient, et ce-dernier n’avait même pas besoin de s’employer pour les défaire.

Il est capital de relever que pendant l’audience du contentieux post-électoral, à aucun moment il n’a été dit qu’il n’y a pas eu fraude. Les représentants du régime martelaient simplement le fait qu’il fallait le prouver légalement. Ils n’ont fait que manipuler la loi à leur avantage, tandis que l’opposition n’a fait que manipuler l’opinion à son avantage. Dans les deux camps, nous pouvons être sûrs que nous avons des politiciens prêts à user de toute sorte de manœuvre pour se maintenir, ou accéder au pouvoir.

   2.  La fracture du changement

Sur les réseaux sociaux, des milliers de jeunes, souvent localisés dans les métropoles ou la diaspora, ont une conception du changement qui ne cadre pas nécessairement avec celle de millions de compatriotes. De ce point de vue, la tendance à faire passer ses aspirations individuelles pour celles du grand nombre est commune. Néanmoins, la permanence du régime en place est sérieusement ancrée dans nos mentalités.

Zones urbaines versus zones rurales

Les résultats de la région du Centre sont le symbole de ce déphasage entre les zones urbaines et les zones rurales. En effet, dans le Mfoundi – Yaoundé –, le parti au pouvoir a été secoué par l’opposition, et l’a emporté de peu, avec 53% des voix. Mais avec le renfort des localités péri-urbaines et villageoises, il a réussi à avoir 71% dans toute la région.

Nous, dans nos villes, sommes plus sensibles aux difficultés liées à l’accès à l’eau, à l’électricité, aux désagréments causés par les embouteillages, à la distance qui se crée entre la bourgeoisie administrative et le commun des compatriotes…

Nous sommes plus ou moins politisés par la petite bourgeoisie intellectuelle qui décline les insuffisances de notre système gouvernant à longueur d’années sur les plateaux de télévision et de radio, par les difficultés que nous rencontrons à travers nos métiers respectifs…

La mondialisation et les réseaux sociaux ne font qu’amplifier notre soif de changement, car l’on a la faculté d’admirer avec envie ce qui se passe dans la maison du voisin rwandais, américain ou chinois, et penser légitimement que l’on y a aussi droit.

Aussi, il n’est pas étonnant que les compatriotes de la diaspora fassent partie des plus grands détracteurs du régime. Au quotidien, ils vivent d’autres réalités, et il est normal qu’ils enragent à l’idée de voir comment fonctionnent certaines choses chez nous. Leur colère est bien souvent proportionnelle à l’amour qu’ils ont pour le Cameroun, même si l’on peut se méfier des trajectoires par lesquelles certains d’entre eux veulent cheminer dans l’optique d’impulser le changement.

La nécessaire prise en compte des réalités sociologiques

Et malgré toutes ces dispositions qui nous prédestinent à être dans la contestation de l’ordre établi, beaucoup parmi nous, à l’étranger ou dans les métropoles, faisons confiance au parti au pouvoir dans les urnes. Alors, si tel est le cas dans les grandes villes et la diaspora, on peut grossir le trait dans les zones périurbaines, a fortiori rurales.

Là-bas, où l’opposition pénètre très peu, où l’horizon le plus prometteur n’est pas Paris ou Washington, mais plutôt, Limbe, Yaoundé, Bertoua ou Maroua, la soif de changement n’est pas vécue de la même manière.

On se contente de peu, parce qu’on n’est pas habitué à voir beaucoup mieux. Des habitants d’une zone reculée savent qu’un puits construit est une réalisation du Chef de l’Etat, qui par son infinie bonté a pensé au village.

Il a pensé à leur village, parmi les milliers dont compte le pays. Alors, lorsque l’élite du coin, affiliée au parti au pouvoir, et qui offre de temps en temps à manger et à boire aux villageois, demande de voter pour le Chef de l’Etat. On suit les consignes. C’est mécanique. On témoigne sa confiance à l’égard de l’élite qui nous fait des clins d’œil de manière épisodique.

On témoigne sa confiance à l’égard du Chef de l’Etat que l’on n’a jamais vu, mais qui, après le puits, peut nous construire un dispensaire ou bitumer une des voies menant à la ville la plus proche. En tout cas, c’est ce que dit l’élite, et les villageois n’ont aucune raison d’en douter. Personne n’est là pour leur dire le contraire de toute façon.

Les carences de l’opposition sur le terrain

Les opposants viendront faire un tour à la veille de l’élection, et mobiliseront les villageois, ces-derniers étant plus curieux de voir ce qui anime le village, qu’intéressés par leur discours. Puis, ils ne reviendront que lors du prochain scrutin. Ou ils ne reviendront pas du tout.

La population des villages n’étant pas très importante, les opposants préfèrent, et c’est compréhensible lorsque les moyens financiers et logistiques sont limités, mettre l’accent sur les zones peuplées. Mais la multitude de villages faiblement peuplés, et que l’opposition ne pénètre pas, c’est le matelas électoral confortable du parti au pouvoir.

Les opposants peuvent pointer du doigt la fraude pour expliquer leur échec, ou reconnaître que si le parti au pouvoir est aussi solide, c’est parce que des Camerounais sont derrière son président et ses relais. Ils peuvent pointer du doigt le manque d’eau ou d’électricité pour brandir leur victoire volée, mais le vote dans les zones reculées ne dépend pas des résultats en matière de gouvernance.

Ne pas se tromper d’adversaire

Mépriser les habitants de ces espaces qui manquent de tout –selon notre prisme –, mais qui continuent à voter pour le pouvoir, ne changera rien à ce paradoxe. Pour qu’ils votent pour l’opposition, encore faudrait-ils qu’ils remarquent son existence dans leur quotidien.

Avec ou sans fraude, avec ou sans l’imparfait code électoral, la hiérarchie électorale aurait été maintenue dans une élection à un tour. Ce que l’on peut regretter, c’est de ne pas savoir quel est le poids réel de l’opposition actuelle. Sans doute avec cela, les opposants auraient su où mettre un accent.

Il est aisé d’écrire un texte dans le coin de sa chambre pour adresser des critiques aux opposants, alors qu’ils ont le courage de s’engager et de proposer quelque chose de différent. Ils investissent leur capital humain et financier dans la bataille politique, face à un système brutal, et même s’ils ne sont pas parfaits, nous ne valorisons pas toujours l’importance de leurs combats.

Ils veulent sans doute s’asseoir au Palais d’Etoudi, mais ils veulent aussi bouger les lignes pour améliorer nos conditions de vie. Les deux aspirations ne sont pas opposées. Et lorsqu’on observe le tableau statistique, on est en droit de servir au citoyen lambda, sa part de responsabilité.

Les forces du changement disent vouloir la coalition pour que les voix ne se dispersent pas, et que la sécurisation du vote soit entière, mais ces forces devraient elles-mêmes déjà se coaliser. Avec une population électorale estimée à 12-13 millions de personnes, seules 6 millions sont sur les listes électorales. Et parmi ces 6 millions, près de la moitié n’ont pas voté.

Vers une scène politique rajeunie ?

Malgré cette situation défavorable, le parti au pouvoir a perdu 6 points par rapport à 2011. En clair, entre la présidentielle de 2011, et celle de 2018, le RDPC a perdu l’équivalent de tout l’électorat de l’Extrême-Nord, la région la plus peuplée.

Le régime a vaincu, mais a laissé des plumes au passage. Le dynamisme de la nouvelle opposition est à applaudir des deux mains. A la faveur de cette élection, nous avons vu des talents émerger, tels MM. Ekanga Claude, Bibou Nissack, Bindzi Emile… Une jeunesse qui ne fait pas que contester, mais qui le fait avec du contenu.

Dans cet immobilisme apparent, ponctué par la réélection du Chef de l’Etat, la scène politique camerounaise est plus mobile que jamais. Pour une première, MM. Kamto Maurice et Libii Cabral ont abîmé le mur en béton que représente le parti au pouvoir. Le premier a réalisé un score inédit depuis 1992, et le second a enthousiasmé la jeunesse en l’intéressant à la chose politique, alors même qu’il n’est pas un homme politique conventionnel. C’est aussi inédit.

Mais tous ceux qui disent vouloir le changement doivent s’accorder pour travailler main dans la main, à moins de vouloir que notre troisième président émerge des rangs de l’actuel parti au pouvoir. Au vu des indicateurs actuels, ce serait d’ailleurs l’hypothèse la plus logique.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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