Lettre ouverte à M. Nkam

M. Nkam. Vous êtes un homme cultivé et très suivi dans l’univers numérique. C’est la raison pour laquelle votre Lettre ouverte aux Bamiléké me cause un sérieux trouble. Vous transportez un thème assez délicat, et la voie que vous avez empruntée pour ce voyage le rend encore plus délicat. Ainsi, j’ai pris la liberté de rédiger une lettre. Et de vous l’adresser.

Des sources volontairement partielles

D’importants travaux de science politique rendent compte de la construction de l’État du Cameroun. Vous êtes loin de l’ignorer, parce que j’ai par le passé pris connaissance de textes instructifs publiés par vos soins. Pourtant, cette fois-ci, vous faites le choix de mobiliser essentiellement des unes de journaux, et des faits triés sur le volet, afin d’aboutir à des conclusions largement discutables.

J’ai d’ailleurs été surpris d’apercevoir une Une récente du journal Le Jour, relative au « contrôle au faciès ». Permettez-moi la légère digression. Cette expression n’a aucune prise avec nos réalités actuelles . On parle de contrôle au faciès en France parce que les Noirs et Arabes sont discriminés à travers la couleur de peau/les traits de leur visage. Dois-je comprendre que les Bamiléké disposent de traits communs qui conduisent à les distinguer d’un simple regard ?

Un débat politique non-tribal

M. Nkam, c’est sans doute l’actualité politique qui vous a mené à la rédaction de ce texte. Au-delà de M. Kamto, des Bamiléké sont nombreux en prison en ce moment, non parce qu’ils sont Bamiléké, mais par ce qu’ils ont décidé de contester l’autorité de l’État. Sinon, que feraient MM. Penda Ekoka, Abe, Kingue, Mota… Mmes Ndoki, Mboussy.. dans les mêmes murs sans issue ? Aux dernières nouvelles, les pistes immédiates de leur arbre généalogique ne mènent pas vers les montagnes de l’Ouest.

De la même manière, nombreux sont les ressortissants du Grand-Nord qui ont séjourné dans les cachots de la République à la suite du coup d’État manqué en 1984. Ils y étaient, non pas parce que originaires du Septentrion. Ils étaient suspectés de soutenir M. Ahidjo, présenté comme putschiste en chef. A cette époque, l’expression « contrôle au faciès » aurait sans doute été pertinente, pour une raison flagrante.

Si l’on remonte à la période du maquis, les Pays Bassa et Bamiléké ont subi la dure loi de l’ordre gouvernant, parce qu’ils fragilisaient la santé du pouvoir. Des ressortissants d’autres tribus ont également disparu pour les mêmes raisons. De ce point de vue, le problème n’a jamais été la tribu. C’est la dangerosité des protagonistes qui était sanctionnée. En 2019, il n’y a rien de neuf en ce sens.

Une élite politique pluriethnique

Mon souci principal avec votre approche est celui-ci : vous découpez et remodelez l’histoire du Cameroun afin qu’elle cadre avec ce que vous tenez à démontrer. Vous transformez un débat sur la lutte pour le pouvoir en une victimisation tribale. Vous franchissez même le Rubicon en parlant de « Tribalisme d’État ». De quel État parlons-nous ? De l’État Camerounais qui a octroyé des prêts non-remboursés, et créé des conditions de monopoles/quasi-monopoles – à travers des licences/agréments – à des compatriotes Bamiléké ? Il n’existe aucun pays au monde où l’on peut prospérer économiquement sans la caution de l’État. Aucun.

Et s’il ne faut s’en tenir qu’au poids ministériel des régions, l’Ouest est loin d’être la plus maigre.

Le Cameroun, à travers les échiquiers politique, économique et militaire, est gouverné depuis six décennies par une élite interdépendante et pluriethnique, qui se recrute dans tous les recoins du territoire. La notion de tribalisme d’État est une hallucination que seuls les pouvoiristes agitent, afin de fédérer leur communauté autour d’eux.

Du tribalisme au Cameroun

Vous relevez en outre l’existence d’un mouvement anti Bamiléké au niveau des interactions quotidiennes, ce qui est correct. Simplement, si l’on prétend vouloir s’attaquer à ce fléau, il faudrait appréhender la problématique de manière beaucoup plus générale. Il existe chez nous une bulle d’hypocrisie collective, au sein de laquelle d’aucuns font semblant de ne pas savoir ce que leur propre communauté affirme au sujet des autres.

Des comportements d’exclusion traduisent de manière assidue la distinction entre le « Nous » et le « Eux » dans notre espace social. Et même en étant excessivement distrait, il est difficile de manquer, sur les réseaux sociaux comme dans la vie réelle, des vilénies régulièrement adressées à différentes communautés. C’est bien le symptôme d’un tribalisme qui n’épargne en réalité aucun groupe.

M. Nkam, notre pays traverse actuellement des turbulences diverses, et il ne me paraît pas adéquat de nourrir encore plus les divisions qui nous caractérisent. Cela ne fait rien d’autre que générer des tensions plus fortes. Et au final, seule l’élite multiethnique tire son épingle de ce jeu.

La vie est trop brève pour être petite Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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