Martin Luther King, le héros de qui ?

Le 1er décembre dernier, a été publié sur cette page un texte qui retraçait le parcours de deux figures majeures de notre continent, Rolihlahla Mandela et Robert Mugabe.

Il s’agissait de démontrer, à travers leurs trajectoires similaires, que Mugabe aurait été considéré comme un héros planétaire, tout comme Mandela, s’il n’était pas allé à l’encontre des intérêts de ses concitoyens blancs. La publication s’était terminée par un clin d’œil à l’endroit de deux autres figures, Martin Luther King et Malcolm X.

Comme un Mbengue paie toujours ses dettes, nous y voilà donc. – Honte à ceux qui ne connaissent pas Game of Thrones et qui n’ont pas saisi la référence aux Lannister –

L’icone Luther King

Hier, 04 avril 2018, l’on commémorait la disparition de Martin Luther King, assassiné 50 ans plutôt. Le prétexte parfait est tout trouvé pour parler de cette emblématique figure du combat pour les droits civiques.

On le compare assez souvent à Malcom X, qui lui aussi, dans la même société américaine et à la même période, a fait entendre sa voix en faveur de l’émancipation du peuple Noir, et a, comme lui, été assassiné en public. Nous essaierons donc d’aborder, dans un registre passablement différent, les cas de ces deux hommes.

Ce qui m’a marqué hier, c’est l’ampleur que les chaînes occidentales ont donné à la commémoration autour de la disparition du pasteur noir américain. Au-delà de ce qui s’est dit durant les journaux télévisés, il y a eu quantité de débats, de documentaires et de reportages pour sublimer l’homme et ses actions.

Le combat de Luther King

Précisons tout de suite qu’il n’est pas question de dire que Luther King était un animateur à la solde des Blancs dont il ne faisait que prétendre combattre le système inégal.

Au contraire : il a des faits d’armes qui traduisent bien la sincérité de son combat, et rendent comptent de sa philosophie anti-impérialiste et anticapitaliste (opposition courageuse à la guerre du Vietnam, à la militarisation de son pays…).

Ses différentes campagnes non-violentes de boycott, notamment celle de Montgomery après le refus de Rosa Parks de céder son siège, et ses marches pacifiques ont conduit à la naissance de lois déclarant illégales la ségrégation dans des lieux publics. Remettre en cause l’authenticité de sa lutte acharnée n’a donc pas effleuré mon esprit durant une seule seconde.

Les raisons du succès planétaire de Luther King

Il est simplement question de se demander pourquoi lui, a droit à tous ces honneurs dans les pays Occidentaux, étant glorifié même par les Blancs en Amérique et en Europe, et pas Malcolm X qui menait pourtant le même combat.

Des distinctions à n’en plus finir

Rappelons quand même qu’il existe notamment un mémorial pour Martin Luther King, ainsi que des statues à son effigie, des rues habillées de son nom, tout comme des écoles en France. En outre, il a été le plus jeune Prix Nobel de la paix, en 1964 – comme un certain Mandela… –

Après sa mort survenue en 1968, il a continué à être glorifié : médaille présidentielle de la Liberté en 1977, prix des droits de l’homme des Nations Unies en 1978, médaille d’or du congrès américain en 2004. Par ailleurs, une journée a été décrétée fériée en son honneur aux Etats-Unis depuis 1986 : le Martin Luther King Day.

C’est dire qu’il a réussi à s’élever au-dessus des considérations de race, et a forgé une stature nationale, voire internationale dans la conscience collective américaine et même universelle.

La différence entre les deux figures

Luther King, comme Malcolm Little – devenu X, pour signifier le rejet de son nom d’esclave – sont tous deux fils de pasteurs. C’est sans doute, avec la volonté de libérer leur peuple, la seule chose qui les unit. Luther a grandi dans un environnement relativement bourgeois, a fait des études qui l’ont mené à un doctorat de théologie, et est devenu pasteur, dans la même église que son père et son grand-père. Pour mener à bien son combat, il fonde un mouvement chrétien dans le but de fédérer la contestation.

Quant à Malcolm, il est un garçon très brillant à l’école. Il tient à devenir avocat, mais son professeur lui propose de devenir charpentier, compte tenu de sa couleur de peau, chose qu’il décline. Il a connu très tôt la violence du Ku Klux clan, mouvement suprématiste blanc qui a lynché son père, et tué quatre de ses oncles.

A la mort de son géniteur, sa mère a été envoyée dans un asile psychiatrique. Entre foyers d’accueil, vols, drogue, il a atterri naturellement en prison. Ce sont ses huit années derrière les barreaux qui ont façonné sa finesse intellectuelle, car il y a beaucoup lu. Il dira d’ailleurs qu’il y a passé des années très enrichissantes. C’est aussi en prison qu’il s’islamise et prend attache avec le mouvement radical Nation of Islam – qui prône un racisme anti blanc –, qu’il quittera plus tard pour fonder son propre mouvement, moins radical.

Deux visions du combat en faveur de l’émancipation

Au sujet de leurs méthodes de lutte, elles sont absolument opposées. Par son action non-violente, Luther essayait de mettre fin à la ségrégation en galvanisant les masses chrétiennes noires du Sud, et en suscitant l’indignation des Blancs face aux violences dont les Noirs étaient l’objet. Malcolm estimait que ce n’était pas le sujet. Son message s’adressait aux Noirs des ghettos du Nord dans lesquels il avait été socialisé. Selon lui, le mouvement de Luther King était « la seule révolution qui préconise qu’on doit aimer son ennemi. ».

Effectivement, Malcolm X n’entendait pas collaborer avec un gouvernement qu’il considérait comme responsable des injustices qu’il condamnait, encore moins raisonner les Blancs. Pendant ce temps, Luther était pour la négociation avec le gouvernement fédéral. Il a même eu le soutien du président John Fitzgerald Kennedy, et rencontré le président Lyndon Johnson pour faire avancer son combat sur le plan juridique.

Un pacifiste de l’intégration face à un révolutionnaire en puissance

Il est donc normal que Luther soit glorifié à ce point, non pas parce qu’on l’aimait beaucoup de son vivant (il a été emprisonné à de nombreuses reprises, traqué par le FBI, discrédité avec des accusations d’adultère, et a aussi été l’objet de violences physiques) mais surtout parce que c’est le moindre mal.

Autant valoriser un caillou dans la chaussure qui est disposé à résister pacifiquement, que de mettre les projecteurs sur un révolutionnaire qui tient à créer une conscience noire, cohérente, économiquement indépendante, capable de se défendre, par la violence si nécessaire. Malcolm X, avait une vision qui dépassait le cadre de l’Amérique, contrairement à Luther King, qui menait un combat à l’intérieur des frontières de son pays, voulant intégrer les Noirs américains au système en place.

Un parti pris stratégique

Le fait pour les systèmes médiatique et éducatif dominants d’avoir mis à l’avant-garde Luther King est une stratégie bien pensée. Ce n’est pas un hasard si Gandhi, un autre théoricien de la non-violence, que Luther King a rencontré et dont il s’est inspiré, est aussi célébré de par le monde.

A l’opposé, des hommes comme Toussaint Louverture (en Haïti) et Simon Bolivar (en Amérique Latine), qui ont réussi à détruire les chaînes de l’oppression de leurs peuples par les armes, n’auront jamais droit à la reconnaissance et aux éloges au plan mondial. Ils ne pourront jamais, comme Mandela ou Luther King, être applaudis sans distinction de race et de continent.

Ils sont condamnés à être des héros de moindre dimension. Des héros de ceux qu’ils ont libérés. Uniquement. Ils sont aussi condamnés à être les ennemis des puissants qu’ils ont dépossédés et humiliés. Sans doute éternellement.

L’approche globale de Malcolm X

Luther King, lui, n’a dépossédé personne. Il a réussi à obtenir des droits pour les Noirs, sans véritablement avoir besoin de léser des Blancs. Le droit pour les Noirs de voter, de contracter des mariages mixtes, de fréquenter des lieux publics, au fond n’a heurté les Blancs qu’au plan symbolique, et seulement symbolique.

L’augmentation des salaires des ouvriers noirs, elle, se compense mécaniquement par l’augmentation des prix des biens et services que vendent ces ouvriers. Là encore, il n’y a aucune perte majeure.

Une démarche éminemment dangereuse

Quant à Malcolm X, il voulait amener les Noirs à créer une communauté de production autonome, exactement comme les Blancs. A terme, sa méthode les aurait dépossédés. Parce que le Noir qui cesse d’acheter son pain ou ses habits dans un magasin de Blanc, ne fait rien d’autre que réduire le chiffre d’affaire de l’entrepreneur blanc. Et ce que la communauté blanche perd à travers ce geste simple, c’est la communauté noire qui le gagne.

Malcolm X ne se bornait pas à la reconnaissance des droits des Noirs, il appelait à l’émergence d’une solidarité et d’un réseau qui les rendraient libres. Il estimait que les Blancs ne se lèveraient pas un matin pour mettre fin au racisme, et que ce n’est que par ce type de violence, une forme d’autodéfense sur tous les plans, que la liberté pourrait être une douce réalité.

Au-delà de son discours radical bien réel – qui a évolué avec le temps – (séparatisme Noirs/Blancs, hostilité au christianisme..) c’est cette philosophie d’une conscience noire autonome qui le rendait hautement dangereux.

En conclusion

Les figures qui nuisent le plus sérieusement aux intérêts des puissances ne seront jamais montrées en exemple par ces puissances. D’une part, de peur que les actuelles et nouvelles générations ne s’intéressent à ces figures ; d’autre part, de peur qu’elles ne voient en ces figures des modèles. Des sources d’inspiration. Des personnes à imiter. En somme, des menaces durables pour leur pouvoir.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

M²CD

Ce que nous dit Howard Lewis Latimer…

L’exemple de Charles Richard Drew.

Rolihlala Mandela et Robert Mugabe : deux personnages à la fois similaires et différents.

1 commentaire pour “Martin Luther King, le héros de qui ?”

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