Mongo Beti nous parle…

J’avais prévu de publier un texte demain soir sur l’auto-racisme, thème présent dans bon nombre de mes publications précédentes. Coïncidence, ou pas, j’apprends aujourd’hui que des Africains sont vendus par… des Africains.

Je préfère publier le texte tel que je l’avais déjà écrit, parce que s’il faut encore commenter cette nouvelle actualité dont nous seuls avons le secret en 2017, le texte sera encore plus long.

Le malheur n’a pas une portée planétaire

Dès le jour où le président Mugabe a retiré aux Blancs du Zimbabwe des terres honteusement arrachées aux Noirs, depuis Paris, Londres ou Washington, on l’a fait passer pour le diable en personne. Il avait eu le culot de toucher aux intérêts des Blancs.

Qu’un petit français ou anglais « de souche » se perde ou soit kidnappé dans une montagne du Mali ou d’Egypte, et le monde s’arrête. Toutes les chaînes occidentales en parlent, il faut sauver le soldat Blanc.

C’est normal, et c’est même admirable. Qu’un peuple sache donner de la valeur à chacune des unités qui le composent, et être solidaire, il n’y a rien de plus utile pour son élévation collective.

Il ne faut absolument pas leur demander de pleurer les morts des autres, faisons une fois pour toutes l’économie de ce débat. Ils ne sont pas obligés de parler des attentats au Cameroun, en Somalie ou au Nigéria.

Essayons aussi de ne plus perdre de temps avec le discours angélique selon lequel la mort est universelle. Non, elle ne l’est pas. Le décès de ton frère ne te touche pas comme celui du cousin de ton voisin. C’est vrai aussi bien à l’échelle des individus que des peuples. Au quotidien, on s’indigne du malheur des autres de façon sélective. Ne reprochons pas cela aux autres. Si nous sommes incapables de pleurer pour les attentats qui défigurent nos territoires, tant pis pour nous.

Qui dit absence de solidarité…

Nous, Noirs, qui vivons en Afrique ou ailleurs, crions au racisme pour presque tout. Nous savons que l’on nous méprise, mais nous ne faisons absolument rien pour copier le bon exemple, LA SOLIDARITE. Ce n’est qu’ainsi que ceux qui sont en face sauront qu’ils n’ont aucun intérêt à brimer l’un d’entre nous, parce qu’ils auront une communauté organisée en face.

Il ne s’agit pas des indignations collectives de circonstances, après une publicité de Dove, le traitement médiatique du cas de Patrice Evra, ou la mort tragique d’un jeune Noir Américain sans défense. A ce niveau, nous excellons. A chaque fois, c’est toujours un grand scandale passager sur les réseaux sociaux, et qui se dégonfle plus rapidement que les ballons de 25 FCFA de l’époque de l’école primaire. Il s’agit de se soutenir au quotidien, surtout au niveau socio-économique. C’est celui-là, le vrai enjeu.

Des modèles à copier

Lorsqu’un chinois est attaqué en Occident, le problème est pris plus au sérieux par les autorités, pas parce que les Occidentaux aiment les Chinois, mais parce que ce grand pays est en train d’avaler littéralement l’Occident au plan économique, en rachetant à tout de bras les entreprises et les dettes des Occidentaux. Et comment la Chine y est arrivée ? Notamment en consommant progressivement ce qu’elle produit. On peut ne pas les aimer, mais on les craint.

Même lorsqu’un président occidental se rend en visite en Chine, il ne parle pas des questions de droits de l’homme, alors que les Tibétains et autres dissidents politiques sont persécutés. Il ne faut pas fâcher un marché de plus d’un milliard de consommateurs qui se serrent les coudes. Oui, l’économie et le nombre inquiètent. Un mot de travers, et la charcuterie française va devoir se chercher ailleurs. Si le client chinois s’énerve, il faudra rentrer à Paris expliquer pourquoi le chômage a encore augmenté.

La communauté juive aussi est une parfaite illustration de cela. Les Juifs ne sont pas très nombreux comparativement aux Noirs, mais l’on ne présente plus leur capacité à faire bloc contre toute menace extérieure. L’argent circule d’abord au sein de leur réseau, avant de prendre une autre destination. Avant de brimer un juif, on réfléchit à deux fois.

D’abord, l’argument de l’antisémitisme est déjà préparé, ensuite les représailles de toute la communauté au niveau économique peuvent suivre. C’est le management de la peur qui opère. Dans une précédente publication, j’ai abordé le complexe que nous Noirs, avons face aux produits et services des Blancs, je ne reviendrai plus dessus.

Un substrat commun

Si nous avons été attaqués il y a cinq siècles, ce n’est pas en raison de nos nationalités ou de nos appartenances tribales, mais en raison de notre couleur de peau. Tant que nous ne comprendrons pas que c’est cet élément commun qui doit nous unir face à la discrimination, personne n’aura peur de cracher sur un Noir. De deux choses l’une : soit les Noirs intimideront les autres main dans la main, soit les Noirs continueront à se faire marcher dessus séparément.

Ce texte m’a été inspiré par l’illustre Mongo Beti. Invité le 30 septembre 1974 dans l’émission « Ouvrez les guillemets » à la télévision française, il y présente son roman qui venait d’être publié, Perpétue. Il dit ceci :

« Je suis né au Cameroun en effet, mais… j’aurais mieux aimé qu’on dise que je suis un écrivain Africain, ou peut-être même mieux, un écrivain Noir. Je crois que pour quelqu’un comme moi, l’important, c’est d’être Noir. Qu’on soit Noir en Alabama, ou à Paris, ou ailleurs, c’est toujours les mêmes problèmes. […] »

Puis, le journaliste lui rétorque :

« Vous pouvez même dire que vous êtes un écrivain français »

(oui, lorsque vous êtes brillant, on vous propose toujours généreusement d’éviter de faire la queue devant une ambassade occidentale pour un visa. Là aussi, l’on ne peut reprocher à ces pays d’attirer les cerveaux pour faire rayonner leurs drapeaux et développer leurs territoires. C’est de bonne guerre.)

Et Mongo Beti de répondre aux journalistes :

« J’écris en français, bien sûr, mais enfin, c’est un hasard de l’histoire si je parle français. Je parle français parce que mon pays a été colonisé d’abord par les Allemands, et ensuite par les français, et je n’y suis absolument pour rien. »

PS :

Le plus triste, c’est que nous, Noirs d’ici et d’ailleurs, ne sommes pas prêts de changer notre manière de faire, ni au plan économique, ni au plan social. Attendons donc patiemment le prochain scandale, comme si en 2017 le racisme anti-noir devrait encore nous préoccuper, en lieu et place de l’auto-racisme noir.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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2 commentaires sur “Mongo Beti nous parle…”

  1. Retour de ping : « Ce sont les choses des Blancs !» 😡😡😡 – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  2. Retour de ping : L’exemple de Charles Richard Drew.

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