Quand un « petit » se hisse au niveau des puissants

Il y a quelques jours, le président Trump a méprisé ses alliés traditionnels au G7, pour aller préparer ce qu’il a lui-même appelé une rencontre historique. Il a clairement étalé ses désaccords avec l’Allemagne, la France et le Canada notamment, et s’est empressé d’aller se préparer à conclure un accord avec le « dictateur » M. Kim Jong Un, leader de la Corée du Nord.

Avant de s’intéresser à ce pays d’Asie au centre de toutes les attentions ces derniers mois, revenons rapidement sur la discorde entre les Occidentaux, car il s’agit d’une leçon pour nous, Africains.

Un commerce international inéquitable

Le Président américain M. Trump estime que les pays Européens et son voisin canadien se jouent de la puissante Amérique. En effet, la balance commerciale des Etats-Unis vis-à-vis de ses alliés est déficitaire.

De manière simple, les Etats-Unis achètent beaucoup de produits allemands, canadiens et français, alors qu’en contrepartie, les marchés allemands, français et canadiens, absorbent peu de produits américains.

Le locataire de la Maison Blanche trouve cette situation inacceptable, car elle a pour conséquence d’enrichir ses alliés, et d’endetter l’Amérique.

Pour corriger le tir, il a décidé d’augmenter les taxes douanières sur les produits de ces pays alliés. Ainsi, les produits canadiens et européens tels l’acier et l’aluminium, vont coûter beaucoup plus cher que par le passé à leur entrée sur le sol américain. L’objectif est de réduire la consommation de ces produits étrangers, et de favoriser la production locale en la redynamisant.

Ainsi, parce que le consommateur est rationnel, le produit allemand ou canadien devenant plus cher, les Américains vont se retourner vers leurs propres producteurs.

Un message à écouter

Cette logique du président Trump est inédite, et il rencontre des oppositions même au sein de sa famille politique, le Parti des Républicains. Le monde est avalé depuis des décennies par l’idéologie libérale, qui encourage l’effacement des barrières douanières, et la libre concurrence. Le fait que ce soit la première puissance du monde qui mette un coup de couteau sur le dogme libéral ne peut que nous parler, à nous les Africains.

Si la Première puissance mondiale veut protéger son marché et donner un nouveau souffle à la production locale, ce ne sont pas nos pays avec des tissus productifs embryonnaires qui doivent s’ouvrir comme des portes de cathédrales à l’heure de la messe.

Dans nos enseignements à l’université, il y a un parti pris évident pour les théories du libre-échange, et une méfiance maladroitement dissimulée pour le protectionnisme, alors même que nous ne pouvons pas faire le poids face aux produits de consommation étrangers.

Un parallèle avec nos Accords de Partenariat Economique ?

Les Etats-Unis vont et viennent entre ouverture des frontières et élévation des barrières douanières au gré de leurs intérêts, et la déchirure que l’on observe au sein du camp occidental sur le plan commercial devrait sans doute inspirer ceux qui aspirent à diriger ce pays. M. Trump a été élu avec pour slogan « L’Amérique d’abord », et pour le meilleur comme pour le pire, il suit sa ligne directrice.

Les Européens ont beau jeu de protester et de traiter le président américain de fou ou d’incohérent sur tous leurs médias, il n’en demeure pas moins qu’il fait ce qui est dans l’intérêt de ses concitoyens, même s’il y a un risque de guerre commerciale dans l’air.

Il n’accepte pas que le Canada subventionne ses producteurs d’œuf, de lait, de volaille, et vienne écouler cette production plus compétitive aux Etats-Unis, au détriment des agriculteurs américains. Idem pour les automobiles allemandes. En février dernier, M. Trump jugeait déjà « très mauvais » le déficit commercial que son pays accuse vis-à-vis de l’Allemagne. Toutes les décisions qui ont suivi depuis cette période ne sont de ce point de vue qu’une suite logique.

Pour en terminer sur ce sujet, il serait de bon ton que les fameux Accords de Partenariat Economique (APE) signés avec l’Union Européenne et entrés en vigueur le 4 août 2017 dernier, aient une place de choix dans la campagne pour les présidentielles à venir.

(Ce fut plus long que prévu, mille excuses)

Revenons donc au duel entre MM. Kim le Nord-Coréen, et M. Trump, l’Américain.

David contre Goliath

La rencontre entre les deux leaders nous a été vendue comme historique. Sur la forme, peut-être : c’est la première fois que les Chefs d’Etat de ces deux territoires se serrent la main. Mais sur le fond, c’est éminemment discutable.

Une rencontre parmi beaucoup d’autres

À au moins trois reprises, des représentants de ces deux Etats se sont rencontrés, avec à chaque fois les mêmes exigences de la part des deux parties. Le camp américain a toujours souhaité que le régime nord-coréen cesse de développer son programme nucléaire. Quant aux dirigeants nord-coréens, ils ont toujours réclamé que les Etats-Unis retirent leurs troupes militaires dans la région, notamment en Corée du Sud, et lèvent les sanctions économiques contre leur pays.

Des négociations ont eu lieu en 1994 entre M. Kim Il Sung – le grand-père de l’actuel président – et l’ancien président Carter. Elles ont été improductives, malgré des promesses de part et d’autre. En 2005, puis 2007, ce fut autour de M. Kim Jong-Il – le père de l’actuel chef d’Etat – de négocier avec les Etats-Unis et leurs alliés, pour aboutir à un arrêt du programme nucléaire.

Le troisième round

Voici donc la troisième génération de la dynastie, représentée par M. Kim Jong-Un, qui négocie avec les Etats-Unis, et l’on peut parier que le résultat sera tout aussi stérile. L’Etat américain a alimenté la guerre de Corée entre 1950 et 1953 qui a conduit à la division de la péninsule Coréenne en deux. Elle a réussi à contrôler la Corée du Sud depuis ce temps, en y aménageant ses installations militaires, et est obsédée par le fait de soumettre l’autre Corée, qui lui résiste depuis des décennies, et l’empêche de réduire l’influence de la Chine dans la région.

Le Japon et la Corée du Sud ont été matés, mais la « mauvaise » Corée est debout, imperturbable. C’est cette Corée qu’elle méprise à longueur de journée, et qu’elle n’arrive toujours pas à mettre à genoux, pour une raison simple: elle est une des rares nations à posséder l’arme nucléaire.

L’importance de la dissuasion

Sans cela, ce territoire aurait subi le sort de l’Irak ou de la Lybie depuis bien longtemps. L’arme nucléaire, c’est le ticket de survie du régime nord-coréen, et il le sait très bien.

Le président américain a quitté le G7 sans égard pour ses alliés traditionnels, pour aller rejoindre le président d’un « petit pays à la production ridicule », parce qu’il sait que ce pays qu’il méprise a le pouvoir de raser une ville entière de la Côte Ouest des Etats-Unis en appuyant sur un simple bouton.

Le président Kim et ses deux prédécesseurs, son père et son grand-père, ont bien compris que c’est par la dissuasion qu’ils pourraient échapper à l’impérialisme occidental, et si un jour la dénucléarisation de ce territoire est actée, une nouvelle colonie américaine naîtra de manière simultanée.

L’incohérence des sanctions économiques

Il y a toujours quelque chose de cynique dans les relations internationales, et qui concerne aussi bien la Corée du Nord que bon nombres de pays africains. Les pays Occidentaux s’autoproclament gendarmes du monde, décident de sanctionner des pays qui ne respecteraient pas les règles démocratiques, et se pensent différent des dictateurs qu’ils disent combattre.

Parce que la Corée du Nord est considérée comme un « Etat voyou », les Etats-Unis décrètent un embargo commercial. 90% du commerce de la Corée s’effectue avec son voisin chinois, parce que le puissant américain interdit d’entretenir des relations avec ce pays qu’il a unilatéralement banni, pour l’assécher économiquement.

Ils font mine de ne pas savoir que ces mesures punitives ne touchent à aucun moment les dirigeants. Quoi qu’il se passe, ils sont dans leurs villas, finançant leur train de vie aux frais du contribuable. Ce sont les citoyens ordinaires qui souffrent de ces décisions, simplement parce que certains ont le droit d’avoir l’arme nucléaire, et d’autres non.

Le Zimbabwe et le Burundi ont aussi subi des mesures similaires, censées punir les dirigeants autoritaires, mais ces mesures n’ont eu pour conséquence que d’appauvrir les administrés que l’on dit vouloir aider.

Un énième accord fallacieux ?

Le Président Trump avait désespérément besoin d’un trophée de guerre en raison de l’approche des élections de mi-mandat dans son pays, – sans doute de l’élection présidentielle de 2020 aussi – Le communiqué produit après la rencontre entre les deux dirigeants a certes été bien vendu, mais il n’annonce rien de fondamentalement nouveau, et aucun calendrier.

La « petite» Corée réussira encore à berner le géant américain, comme elle le fait depuis des décennies, on ne peut que l’espérer. Elle a déjà réussi à déplacer le Président de la Première puissance mondiale et focaliser l’attention du monde entier sur elle. Aussi bien au plan interne qu’international, avoir des contre-pouvoirs est vital pour éviter un arbitraire des plus démesurés.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

©M²CD

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1 commentaire pour “Quand un « petit » se hisse au niveau des puissants”

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