Quel avenir pour le Cameroun : le consensus, la guerre ou le vote ?

De manière générale, l’histoire du monde nous enseigne qu’il existe 3 modes de régulation et d’accession au pouvoir d’Etat : le consensus, la guerre et le vote. Quel est le choix que le Cameroun a décidé de faire ?

1- Le consensus

Il consiste en un dialogue entre les différentes parties en présence. Chez nous, les parties sont l’Etat, le mouvement social anglophone, l’opposition politique, la société civile… Pour qu’il y ait un dialogue, il faudrait que ce soit l’Etat qui le décide, ayant seul ce pouvoir.

Mais il est peu probable qu’un dialogue toque à nos portes à court terme. Le Chef de l’Etat n’a pas intérêt à convoquer des consultations populaires qui pourraient le fragiliser durant cette année électorale. Il en avait déjà fait l’expérience dans les années 90. En plus, dans ces années-là, 7 régions sur 10 observaient des villes mortes. Un rapport de force jouait en sa défaveur.

Des dissemblances historiques

Aujourd’hui, il a beaucoup plus de marge de manœuvre. Seules deux régions sont concernées, et de manière beaucoup plus épisodique qu’en 1991. Le Chef de l’Etat a par ailleurs le soutien d’une bonne partie de l’opinion publique. En 1991, les contestataires n’égorgeaient personne en mondovision. Aujourd’hui, certains d’entre eux, tuent, brûlent et kidnappent.

Par ces modes d’actions barbares, les contestataires ont réussi l’exploit de faire en sorte que mêmes certains opposants habituels du Chef de l’Etat, parmi lesquels ceux des années 90, se rangent derrière lui dans le cadre de cette crise. Accepter un grand dialogue avec des forces internes qui ne demandent qu’à le voir tomber, et entretenues en sourdine par quelques appuis étrangers, ça ne se fera probablement pas à quelques mois de la présidentielle.

2- La guerre

Certains ont décidé de prendre les armes pour fragiliser l’Etat. Il est important de préciser que les sécessionnistes ne cherchent pas à faire tomber le régime de Yaoundé, mais plutôt à créer leur propre régime indépendant, justement très loin de Yaoundé. Seulement, il y en a qui s’acharnent absolument à instrumentaliser l’affrontement armé entre Etat et sécessionnistes pour faire tomber le régime de Yaoundé. Installés tantôt à l’étranger, tantôt au Cameroun, ils n’hésitent pas à utiliser toutes sortes de stratagèmes, même les plus grossiers, pour pousser la communauté internationale à s’intéresser au locataire du Palais d’Etoudi.

Il est vrai que sans le radicalisme des autorités camerounaises, la minorité sécessionniste d’il y a deux ans n’aurait jamais pris autant de poids. Il est vrai aussi que des éléments de l’armée camerounaise commettent des exactions dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Mais il n’y a malheureusement pas de guerre propre, et aucun Etat, dans l’histoire des conflits, n’est resté sans défense face à des mouvements armés à l’intérieur de son territoire.

Le jeu trouble d’une certaine opposition

Des militaires tombent au combat tous les jours et ceux qui jactent au quotidien pour couvrir l’Etat d’injures ne sont pas aussi visibles à ce moment. Des morts inutiles, il y en a de tous les côtés, et de la désinformation également, chaque camp essayant de faire passer l’autre pour l’héritier du diable. La propagande de l’Etat, on la connaît, elle est la même depuis toujours et personne n’est dupe, pas même ceux qui la déploient.

Quant à la désinformation des contestataires, elle a ceci de particulier qu’elle ne vise rien d’autre qu’à attirer l’attention des voisins. Certains ont choisi la voie de l’exagération en espérant faire chuter le régime ainsi. Ils auront beau continuer à alimenter le désamour en partageant des vidéos et autres informations faisant passer l’armée en tant qu’institution – je dis bien en tant qu’institution – comme une armée génocidaire, cela ne changera pas le rapport de forces sur le terrain.

Les sécessionnistes ne cherchent pas à s’asseoir au Palais d’Etoudi, et même s’ils le voulaient, ils n’en n’ont pas les moyens. Ceux qui veulent voir partir le Chef de l’Etat à tous les prix devraient comprendre que l’Etat, ce n’est pas le régime. L’on n’inventera pas d’autres militaires ou un autre territoire le jour où l’identité du président actuel changera.

De plus, les puissances étrangères qu’ils tiennent absolument à voir au Cameroun n’ont et n’auront jamais pour objectif la sauvegarde de nos intérêts, peu importe le nom du Président. En bref, les forces du changement doivent trouver autre chose que la guerre en cours pour faire véritablement bouger les lignes au plan politique.

3- Le vote

Le dialogue et l’issue de la guerre ne dépendent pas des citoyens ordinaires. Peu importe leur avis sur ces questions, c’est l’Etat qui aura le dernier mot. Mais le vote, lui, ne dépend que des citoyens ordinaires. Et c’est ici que c’en devient amusant. Nous sommes très bruyants lorsqu’il faut débattre sur les conditions du dialogue ou l’opportunité de la cessation de la violence armée, alors même que nous n’avons aucun pouvoir à ce niveau.

Un timide fichier électoral

Quant au vote, le seul élément pour lequel nous pouvons montrer nos muscles, et dire de manière claire ce que l’on veut pour notre pays, nous sommes d’une discrétion effrayante. Elecam a publié récemment les résultats des inscriptions pour le compte de l’année 2018. Moins d’un demi-million de Camerounais au total. En 2017, Elecam annonçait qu’il y avait un peu plus de 6 millions d’inscrits dans le fichier national.

Si l’on fait le total, il n’y aura même pas 7 millions d’âmes pour voter à la présidentielle. Um Nyobe déclarait en son temps que « Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre. » Je ne sais pas si les Camerounais ne veulent pas vivre, mais il est clair que beaucoup ne veulent pas s’exprimer.

D’ici l’élection, il y aura sans doute eu des décès. Et parmi les 6 millions et quelques inscrits, on peut être sûr qu’il y en a qui n’iront pas récupérer leur carte d’électeur pour voter. On peut aussi être sûr qu’il y en a qui seront munis de leur carte d’électeur, mais qui n’hésiteront pas à nourrir l’abstention en n’allant pas voter.

Le parti au pouvoir en ordre de bataille

Ce dont on peut être encore plus sûr, c’est que les partisans du régime iront voter en masse pour assurer une victoire au parti au pouvoir. Le Chef de l’Etat a été habile tactiquement, en prorogeant le mandat des députés et conseillers municipaux, pour que les investitures lors de législatives et municipales ne divisent pas les adhérents, sympathisants et militants de son mouvement. Ainsi, toute la communauté du parti au pouvoir sera unie pour faire triompher son champion, chacun espérant tantôt être maintenu à son poste, tantôt être récompensé plus tard.

Les partis d’opposition raflent des mairies et des postes de députés notamment au Littoral, au Nord, à l’Ouest, au Nord-Ouest, au Centre, au Sud-Ouest. Et si l’opposition remporte des succès dans certaines circonscriptions, c’est parce qu’il y a des Camerounais qui sortent de chez eux et vont voter. De la même manière, il faut dire et reconnaître que des Camerounais votent massivement pour le parti au pouvoir, malgré le discours public qu’ils tiennent.

La maitrise du terrain

Le parti au pouvoir n’a pas besoin de tricher pour gagner des élections à la régulière, simplement parce que ses partisans sont toujours prêts à se mobiliser en temps opportun.

Pendant ce temps, les forces du changement restent cloîtrées chez elles, et crient à la fraude. Sans doute, existe-t-il quelques poches de bourrage des urnes – Je parlerai de cet aspect du vote avec beaucoup plus de précisions bientôt -, mais lorsqu’un candidat est élu avec plus de 70% des voix, il est urgent d’évacuer l’argument de la fraude pour expliquer sa victoire.

D’aucuns me diront que nous ne sommes pas aidés par nos opposants qui se discutent un penalty imaginaire au lieu de s’unir et de proposer une alternative concrète. C’est en partie vrai. Mais comme aucun des candidats de l’opposition n’a des problèmes d’accès aux produits et services de première nécessité, contrairement à la majorité des citoyens, c’est en partie faux.

Une issue conne d’avance

Le parti au pouvoir n’a sans doute pas la majorité absolue dans les cœurs des Camerounais, mais il aura la majorité absolue de ceux qui se lèveront le 7 octobre prochain. C’est suffisant pour que le Président du parti au pouvoir ou son successeur – dans l’hypothèse farfelue et nolywoodienne où il ne se présente pas – emmène le pays dans la direction qu’il souhaite.

En 2018, les Camerounais ont une fois de plus refusé de se mobiliser pour changer les choses : nous n’avons et nous n’aurons que les dirigeants que nous méritons.

Le statu quo va perdurer. Les morts. Les contestations électorales stériles aussi. Le Chef de l’Etat sortant aura la légitimité populaire. Il aura un nouveau mandat de 7 ans, et il ne nous restera plus qu’à attendre qu’il veuille bien dialoguer avec ceux qui contestent son pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir du peuple.

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite.

©M²CD

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3 commentaires sur “Quel avenir pour le Cameroun : le consensus, la guerre ou le vote ?”

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