Quel « vivre-ensemble » voulons-nous ?

Sollicité pour donner mon point de vue au sujet d’un texte de M. Elimbi Lobe, je vous présente ma lecture.

Vous pouvez trouver ce texte ici.

Les propos de M. Elimbi Lobe soulèvent un défi social majeur de notre époque, à un moment où les tensions identitaires au sein du pays sont épidermiques.

De ce que j’ai pu lire jusqu’ici, deux grands courants s’affrontent au sujet de la vision actuelle de notre pays.  A mon sens, un courant idéaliste et un courant réaliste se recensent et s’affrontent. Deux projections sociales aux antipodes l’une de l’autre.

1- Le courant idéaliste

Les tenants de cette école considèrent que nous devons nous extraire du carcan des tribus, et nous constituer comme un territoire tourné vers une intégration totale des citoyens à la nation.

Cela passe notamment par la suppression du terme « autochtone » de notre imaginaire collectif, dans la mesure où tout Camerounais est partout chez lui, et que la seule considération qui devrait prévaloir est celle de sa compétence ou de son mérite. L’idée est de bâtir une République basée sur une culture camerounaise supérieure à nos instincts tribaux.

Ainsi, il faut nécessairement s’éloigner d’une quelconque logique communautaire, en déconstruisant le procédé de l’équilibre régional, ainsi que tous ses autres dérivés.

 

De manière concrète, cela signifie qu’en ce qui concerne les concours administratifs, seuls les meilleurs devraient être retenus, indépendamment de leur origine. Dans le même sillage, les citoyens doivent avoir la possibilité de désigner leurs autorités locales sans qu’un quelconque cadrage ne vienne les limiter. L’aspect communautaire doit, là aussi, être banni. L’Etat et les collectivités publiques ne doivent pas être perçus comme un gâteau que l’on partage entre différentes unités sociales

2-  Le courant réaliste

J’en fais partie.

Dans notre environnement, la nation n’a de sens qu’au sein des facultés de science politique. Hors des amphithéâtres et des discours politiques, cette notion ne se remplit qu’en périodes de compétitions internationales, ou lorsqu’il s’agit de musique et d’art culinaire.

Nous sommes un peuple de communautés ethno-tribales. La situation évoluera-t-elle ? C’est une possibilité. Aimé Césaire n’affirmait-il pas que la nation est un mûrissement, année après année ?

 

L’idéal serait d’avoir un être social forgé à une conscience nationale au-dessus de la tribu. Hélas, nous en sommes encore éloignés. Voir la société telle qu’elle est, et non telle que l’on voudrait qu’elle soit, c’est faire preuve d’une capacité de prospective, car ce n’est qu’en faisant un diagnostic adapté que l’on peut mieux manœuvrer les risques futurs.

Conscience nationale VS conscience tribale :

La conscience nationale est malmenée

Chez nous, la conscience nationale est encore trop timide, tandis que la conscience ethnique/tribale est encore très solide. C’est une donnée dont on ne peut se débarrasser. Face à ce constat quotidiennement renouvelé, les grands principes anti-communautaires ne peuvent que signaler leur impuissance.

D’une part, les dynamiques historiques le démontrent. Parallèlement au vécu social que seul le déni peut nous obliger à contester, la réalité du vote tribal est implacable. Elle date des années 50, et je pense l’avoir abordée dans un article précédent.

Du point de vue du politiquement correct, il peut sembler choquant de constater que l’État est considéré comme un gâteau. Mais peut-on réellement faire autrement dans la pratique ? Je suis tenté de répondre par la négative, pour la simple raison que nulle part, l’on ne gouverne sans symbole.

Afin que les institutions soient fortes et légitimes, chaque groupe doit se sentir représenté dans la sphère de décision. C’est d’ailleurs à ce prix que l’on achète graduellement le sentiment d’appartenance chez tous les citoyens. 

Cette exigence est valable aussi bien au niveau gouvernemental qu’au niveau communal. Si nous subissons actuellement  la crise anglophone, c’est bien parce que nous avons failli à prendre en compte le malaise émanant des deux régions concernées.

AFP / STR

Cette crise n’est pas ethnique, mais socio-linguistique. Et si le Cameroun a jusqu’ici été épargné par de violentes guerres ethniques, contrairement à d’autres  – Libéria, Sierra Léone, Rwanda…-  c’est parce que nos dirigeants ont saisi la nécessité d’établir des équilibres, aussi imparfaits soient-ils, au niveau national.

(Précisons que nulle part, il n’est indiqué que l’équilibre régional et la méritocratie ne peuvent cohabiter.)

Mais qu’en est-il du niveau local ?

Le pays dispose de grandes villes, qui, fort de leur intense activité économique, drainent des citoyens provenant de tous les coins du pays : Douala en fait partie. La particularité de cette métropole – comme de Yaoundé, de Kribi incessamment, et Nkongsamba dans une certaine mesure – en fait naturellement un espace cosmopolite.

Il est évident que tout Camerounais est partout chez lui et peut s’installer où il le souhaite. Toutefois, il ne faudrait pas omettre que ces villes sont également des villages de certains compatriotes.

Le terme « vivre ensemble » est probablement l’un des plus martelés sur les plateaux de télévision, mais tous les citoyens ne lui donnent certainement pas  le même contenu. La question fondamentale n’est pas celle de savoir quel système conviendrait à chaque Camerounais, parce qu’aucun ne fera l’unanimité. La question fondamentale est celle de savoir quel système est le plus susceptible de réduire les tensions communautaires.

Un pays, deux logiques

Les chiffres présentés par M. Elimbi Lobe sont assez évocateurs.  Le Littoral est la seule région qui admet des sénateurs provenant d’autres contrées. Le Littoral est la seule région qui accueille des maires originaires d’autres aires culturelles. Le Littoral est une des deux régions qui disposent de députés issus d’autres régions. 

Le problème, ce n’est pas que des fils s’étant installés dans le Littoral aient des postes de responsabilité et décident au nom du Littoral. Le problème, c’est que l’inverse est inconcevable. 

Doit-on penser qu’il n’existe pas d’homme ou de femme politique bakoko, duala, bassa’a ou ewodi vivant dans les autres régions ? Bien sûr qu’il y en a, certains y étant même installés depuis des décennies.  Mais il serait impensable pour eux d’occuper une fonction politique d’envergure à Garoua, Bafoussam ou Yaoundé, du fait de leur caracteristique allogène et du vote tribal. Simultanément , des sénateurs, députés et maires allogènes peuvent décident des affaires concernant le Littoral. N’est-ce pas profondément inéquitable ?

Doit-on comprendre que le Littoral est le laboratoire par excellence du « vivre-ensemble »,  et qu’il n’y a que dans cet espace que le terme autochtone peut être abondamment vidé de sa substance ?

Des quotas comme solution alternative ?

Un Etat se doit de prendre des décisions à un moment précis, en fonction de réalités ponctuelles, afin de tendre vers la cohésion sociale.

Les citoyens originaires du Littoral sont minoritaires au Littoral, notamment dans le Wouri et le Moungo. Le fait de subir la loi du vote tribal consécutive aux migrations économiques ne peut que générer des frustrations et de la marginalisation. L’attractivité économique de leur espace primaire ne doit pas leur arracher le bénéfice dont jouissent les autres aires culturelles.

Les quotas proposés par M. Elimbi Lobe sont une mesure qui à long terme conduirait à une intégration politique plus large. En effet, il suggère de ranger toutes les communes sur une même étagère. Pour les élections locales, tous les partis politiques devront tenir compte des droits des autochtones à participer à la direction des affaires de leur village.

A titre d’illustration, si la repartition est de 60-40, dans chacune des 360 communes, il faudra que le RDPC, le SDF, l’UNDP, le MRC, l’UPC, le MDR… aient au moins 60% d’autochtones sur leur liste, sous peine d’invalidation de ladite liste.  Et ceci, à Lomié, Penka Michel, Kumbo ou Douala Ve.

Avec cette mesure, les partis politiques, tous marqués par une connotation tribale – exception faite du RDPC – devront par la force des choses, élargir leur assiette militante.

Le concept de vivre-ensemble doit être vécu de la même manière par et pour toutes les communautés, et non comme un châtiment pour les minorités. Les perceptions jouent un rôle dans la formulation des politiques publiques. Et si elles sont récurrentes, s’y pencher au lieu de les minimiser est la meilleure voie.

Nous pouvons faire mine de ne pas cerner le malaise. Toutefois, dissimuler la poussière sous le tapis ne rend pas la maison plus propre.

Que cette pensée de Albert Camus résonne dans nos esprits. Du moins, pour ceux qui affirment vouloir un état démocratique.

« La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. »

 

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite
©M²CD

4 commentaires sur “Quel « vivre-ensemble » voulons-nous ?”

  1. Article très intéressant!
    (Je n’avais personnellement jamais pensé aux quotas, qui tels que présentés, pourraient en effet être un moyen d’intégration politique.)

  2. Une analyse franche et éclairée comme on n’en lit pas souvent. Bien que je ne la partage pas sur tous les aspects, cela me semble être une sympathique invitation au débat.
    Merci

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