Réponse au droit de réponse

Godefroy Abéné Eyé– un prêtre de l’Eglise Catholique – m’a fait l’honneur de lire mon texte relatif aux abus sexuels au sein de l’institution à laquelle il appartient. Et comme on pouvait s’y attendre, il m’a rendu la politesse.

Dans d’autres circonstances, j’aurais pris note des limites de mon raisonnement, commenté : « Merci pour votre contribution », et j’aurais vaqué à mes occupations. Cependant, je n’ai pas eu l’impression qu’il s’agissait d’un droit de réponse au sens propre du terme, mais d’une riposte corporatiste, contenant sa propre logique, et peu dépendante de mon propos qui l’a suscitée.

Je vous invite à en prendre connaissance à travers ce lien.

M. Abene, merci d’avoir pris le temps de me lire, et d’avoir publié une réplique de cette envergure. Depuis bientôt deux ans que je partage mes points de vue sur des sujets divers, je n’avais jamais été sujet à un tel privilège.

Permettez-moi de vous livrer mon ressenti sur la forme et sur le fond.

1- Sur la forme

Durant ma lecture, j’ai été marqué par la tonalité de votre propos. «attristée», «absurde», «illogique», «inconvenus» – oui -, «peu de culture», «réfléchissez bien», «vas-vite», «déçu».

On voit clairement se dessiner le champ lexical de la condescendance et du paternalisme. Nous sommes même à la frontière entre la menace et le dédain. Je crains de ne pas être attristé par le fait de vous avoir attristé et déçu. Si vous plaire était ma hantise, je vous aurais probablement soumis le texte avant publication, et j’aurais tenu compte de toutes vos observations. Il est donc préférable d’accentuer mon intérêt sur le fond de votre propos.

2- Sur le fond

M. Abene, j’ai la nette impression que vous étiez plus animé par le devoir inéluctable de me répondre – parce que vous avez visiblement saisi mon texte comme une attaque personnelle – que par l’exigence d’appréhender ma pensée au préalable.

A la lecture de votre phrase « Etant dit, notre propos parcourra pas à pas les étapes fondamentales de l’argumentation de notre frère Cyrus », je m’imaginais que nous aurions l’occasion de nous affronter pleinement sur le fond du texte.

Le texte dont il s’agit parle de 3 déterminants : le mariage des prêtres, l’universalité de l’Eglise et le statut des prêtres, avec des développements précis pour chacun d’eux. Je m’attendais à un démontage progressif de mon raisonnement.

Dans votre réponse, M. Ayene, vous n’insistez véritablement que sur le mariage des prêtres, et le comble, c’est que vous ne me contredisez même pas en réalité.

Je vais patiemment vous le démontrer.

De notables sorties de piste

Le propos – le mien – auquel vous dites vous opposer se focalise sur les abus sexuels au sein de l’Eglise Catholique. Mais vous réussissez à trouver l’occasion de m’entrainer vers des dissertations liées aux bonnes œuvres de l’Eglise : « en présentant radicalement les malaises que vie actuellement l’Eglise comme ce qui la constitue foncièrement dans son essence, monsieur Cyrus ne doit pas oublier tout le bien que l’Eglise fait à l’humanité toute entière tous les jours depuis sa fondation.»

Il est vrai que je souffre de maux de tête répétés ces derniers temps, mais je ne pense pas souffrir de trous de mémoire pour l’instant. Ainsi, je ne crois pas avoir affirmé que les abus sexuels résumaient l’Eglise. Si je me trompe, veuillez me l’indiquer.

En outre, j’ai bien peur que vous ne vous éloigniez du sujet qui nous a rassemblés.

Imaginez qu’une femme se plaigne d’être battue par son mari, et qu’au lieu de lui répondre sur l’objet de son chagrin, vous lui rappeliez les biens que son bourreau lui a offerts, signes de son amour pour elle. Convenez avec moi de l’étrangeté du procédé. Il y a une forme de chantage affectif dans votre démarche, emmenant à comprendre de manière plus qu’implicite, qu’on ne doit pas être trop dur avec l’Eglise, parce qu’elle a des facettes philanthropiques.

J’aurais pu vous dire qu’en redistribuant ce qu’elle reçoit de fidèles, l’Eglise ne fait rien d’autre que se légitimer, et prouver aux mêmes fidèles l’intérêt de son existence, mais je ne le ferai pas. J’aurais aussi pu vous rappeler le rôle trouble de l’Eglise dans la colonisation et l’esclavage. Mais je ne le ferai pas non plus, parce qu’on s’égarerait davantage.

L’idée n’est pas de faire le bilan des actions de l’Eglise. Ce sont les abus sexuels qui fondent le débat ! Cependant, vous paraissez plus déterminé à défendre l’institution qu’à affronter sans faux fuyant ce que vous appelez vous-même « pratique odieuse ».

L’immuable narcissisme des religions révélées

Je n’ai pas été surpris par ce narcissisme propre à toutes les religions qui se veulent universelles : « (…) l’Eglise est aujourd’hui la seule institution morale qui défende radicalement et au plus haut point les bonnes mœurs et que les cas recueillis sont tous présentés aujourd’hui sur un même plat à la face du monde médiatisé ».

Je vous concède volontiers cette « spécificité mondiale » de l’Eglise, sachant indubitablement qu’en mille ans de discussion, on ne se rejoindra jamais.

Mais vous devez aller au fond de la pensée que vous mettez en exergue. Le monde médiatisé pointe les projecteurs sur quelque chose qui existe depuis longtemps, mais dont on ne parlait pas à ciel ouvert. Et la déchristianisation de l’Europe libère les consciences. Désinhibe la soumission. La mondialisation crée des connexions et ouvre la voie à des couloirs continuellement dissimulés.

Si l’Afrique et l’Amérique du Sud étaient au même niveau de déchristianisation que l’Occident, vous pouvez être certain que l’on aurait connaissance de beaucoup plus d’affaires. Les cas ne sont pas présentés sous un même plat, M. Abene. La télévision ne nous montre vraisemblablement pas le dixième du plat. Et mon expression «nauséabonde récurrence» qui vous irrite tant, n’est que le produit de cette obscure réalité. Les futurs scandales nous le confirmeront.

Une différence de paradigmes

Je vous remercie d’avoir mis à ma disposition un savoir biblico-religieux aussi dense. Pendant la lecture de votre texte, vous m’avez fait replonger dans la nostalgie de mes cours de catéchèse datant de plus d’une décennie. C’était très reposant. Cependant, j’ose espérer que vous avez remarqué que si tous ces grands principes que vous énoncez étaient appliqués ne serait-ce qu’à moitié, les scandales d’abus sexuels se feraient plus discrets.

Et voilà la grande différence entre votre démarche et la mienne : je présente ce qui est, vous présentez ce qui devrait être. Dès cet instant, il ne peut y avoir débat. Je vous avoue d’ailleurs avoir pensé que votre droit de réponse était un prétexte pour gratifier votre communauté d’une homélie virtuelle. Mais je me suis ressaisi.

Vous me faites le reproche erroné de « cracher sur l’Eglise dans son entièreté », en attribuant des comportements déviants à tous les hommes de Dieu, alors même que je précise dans le dernier paragraphe de ma deuxième articulation : « Qu’à cela ne tienne, il est important de remarquer que le simple fait qu’il y ait des fuites au sein de l’Eglise nous renseigne de ce qu’il existe encore – et heureusement – des prêtres qui sont agacés par les dérives de leurs collègues. »

M’avez-vous véritablement lu ? Et si par ailleurs, vous reconnaissez vous-même que l’Eglise étouffe des scandales pour préserver la foi des fidèles, pourquoi faire mine de me contredire avec des bouts d’Evangile qui ne rappellent rien d’autre que ce que nous savons déjà ?

Je note avec beaucoup de sourire une incohérence brute dans vos propos. Vous dites : « Il part du fait que les prêtres sont des hommes et ont donc, nous le citons, « des besoins sexuels libidineux » à satisfaire Cet argument nous montre bien le peu de culture, du moins par ses propos, que notre ami a sur le sens et la place qu’a le mariage et la sexualité dans la vie des hommes/femmes et sur la vocation sacerdotale dans tout ce qu’elle implique.»

Autrement dit, les corps des prêtres disposent de mécanismes particuliers, inconnus des ignorants dont je fais partie. Jusque-là, tout va bien. On apprend tous les jours.

Mais grand est mon étonnement de vous voir suggérer à la fin de votre texte des séances d’accompagnement et travaux sur la gestion de la libido des prêtres. Vous me traitez d’inculte parce que j’affirme que les prêtres sont des hommes ordinaires et qu’ils ont les mêmes besoins que les non-prêtres, puis vous me suggérez de proposer de traiter leur libido. Dois-je donc comprendre qu’ils sont finalement des êtres traversés par des besoins sexuels ?

Selon moi, le mariage est une des voies à la libido que vous souhaitez réguler. En fin de compte, vous constatez bien que, à l’inverse de ce que vous affirmez, je fais des propositions, et ce n’est pas parce qu’elles ne trouvent pas grâce à vos yeux, qu’elles n’en sont pas… Toujours à l’opposé de ce que vous certifiez, je ne soutiens à aucun moment que le mariage est une panacée, ou que l’Eglise détient le monopole des abus sexuels. Peut-être devriez-vous me relire en toute sérénité. Et peut-être que de nous deux, ce n’est pas moi qui ai écrit un texte à la va-vite, en définitive.

Un échange hors-contexte

Je ne m’attarderai pas sur les procès d’intention que vous me faites –notamment sur la signification du mariage, du sexe, et des « défauts de vocation » – en construisant la prétention de savoir ce que je pense, sans que je ne l’aie indiqué. Là encore, on prendrait des distances malheureuses avec le thème qui nous réunit supposément.

Si je vous demandais quel est le lien entre les abus sexuels et le Christ, vous me diriez qu’il n’y en a pas, et vous auriez bien raison, car il est peu probable que ce soit Jésus qui donne des instructions perverses à ses disciples. L’ayant dit, je constate que dans mon texte, je fais référence au Christ une seule fois ; vous le mentionnez à une quinzaine de reprises.

Vous vous êtes trompé d’auditoire, et vous avez pensé être dans une Eglise, en train de distribuer la bonne nouvelle à vos paroissiens. Si vous ressentez le besoin de répondre à nouveau, j’ose espérer que l’on pourra avoir un débat réel, dénué de tout truisme et dogmatisme religieux, et s’appesantissant avec netteté sur chacun des trois déterminants qui fondent ma pensée sur le sujet, de telle sorte que l’on sache distinctement ce que vous contredisez, au-delà de l’indignation globale et de l’Evangile qui enveloppent vos écrits.

Veuillez recevoir mes amitiés dans la Paix du Christ.

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© M²CD

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