Caricatures

Pauvre petit

« Ce qui rend les êtres humains profondément malheureux, c’est la capacité absurde qu’ils ont à anticiper leurs souffrances ; nous nous inquiétons de notre avenir alors que nous ne sommes même pas sûrs qu’il nous reste quelques heures à vivre […]. » Natalio Grueso

Jaspion se trouvait à la frontière entre sa onzième et sa douzième année d’existence. Il était inscrit en première année de cours élémentaire. Les notes de la première séquence venaient fraîchement d’être distribuées. Il tenait son bulletin entre ses mains tremblantes.

Pour changer, il avait négocié une moyenne de sept sur vingt.

Quant à Josette, inscrite en deuxième année de cours moyen, elle rayonnait. Et pour cause, sa moyenne de dix-neuf sur vingt éclairait son visage. A neuf ans, elle était la meilleure de sa classe. Elle l’avait toujours été, depuis son immersion au sein du monde écolier.

C’était le jour de la remise des bulletins. Une multitude d’activités ludiques étaient évidemment disponibles. Les compagnons de Jaspion avaient prévu de mener une partie de football, après avoir passé en revue la balançoire et le toboggan.

Toutefois, Jaspion n’avait pas la tête à se réjouir. Il savait bien que son sort était déjà scellé, et il n’aurait pas pu consacrer l’entièreté de son attention sur les divertissements de la cour d’école.

Son père ne l’avait pas encore câliné de manière punitive, qu’il s’imaginait déjà tout type de tourments. Et l’excellent résultat de sa petite sœur Josette ne pouvait qu’assombrir davantage son inévitable destin.

Il aurait pu s’abandonner à tous les amusements possibles, en sachant pertinemment que son malaise du moment ne changerait rien à son imminente douleur. Mais c’était plus fort que lui. Une boule secouait son ventre, en prévision du contact de la ceinture de tonton Clothaire – pour ceux qui ne le savaient pas encore, Jaspion et Josette sont mes estimés cousins – .

Pendant un court instant, le pauvre Jaspion pensa que sa génitrice aurait pu l’arracher aux griffes de son mari. Puis, il se rappela que l’année précédente, dans des circonstances similaires, elle avait activement favorisé la réalisation de son châtiment.

Non, il ne pouvait pas aller jouer avec ses amis. Il aurait de toute façon été insensible aux mouvements de la balançoire, ou à la trajectoire de la balle. Profiter sereinement des instants qui lui restaient à vivre, il en était incapable, car il savait que la grâce ne toucherait pas le cœur de son père.

Si Natalio Grueso avait vécu cela, il aurait probablement formulé sa pensée autrement. Le terme « absurde » qu’il emploie est profondément offensant.

PS :

Veuillez s’il vous plaît, ne pas me condamner pour le peu de professionnalisme qui réside dans ce texte. Vous avez nécessairement remarqué que sur certains mots, l’encre est moins foncée, car ma plume est chancelante. Vous livrer ainsi mes secrets de famille ne s’effectue jamais sans quelque peine.

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

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