La fin d’année est toujours une occasion de se réunir en famille, afin de célébrer collectivement le terme et le commencement de quelque chose d’autre. C’est aussi un moment pendant lequel d’aucuns ressentent intensément le malheur qui les ronge, précisément parce que les personnes qu’elles aiment le plus manquent à l’appel de la célébration.
La peine est certes le propre de la vie humaine, et en est d’ailleurs indissociable. Cependant, lorsqu’elle est le produit de choix macropolitiques, il y a une saveur d’arbitraire que l’on peut difficilement ignorer.
Des compatriotes passeront, pour la deuxième année consécutive, des fêtes de fin d’année loin de leurs enfants. Pour avoir commis le crime de manifester publiquement leur désapprobation de la ligne gouvernementale.
Des enseignants, formés par l’État pour assurer notre éducation et affectés en zone anglophone, n’auront plus jamais l’occasion de tenir un bout de craie. Leur place est certes vacante à la table des réjouissances, mais pleine dans la mémoire de leurs proches.
Des militaires, victimes d’un autre genre, paient également la facture de leur vie.
Les enfants, qui, eux, n’ont même pas le luxe de comprendre dans quoi ils ont été embarqués, subissent la folie de ceux qui sont sensés veiller à leur croissance.
2021 a fabriqué des veufs. Des veuves. Des orphelins. Des meurtris de tout type.
Quelle pourrait être la qualité du vivre-ensemble lorsque les cœurs de compatriotes sont inondés, via un vent d’injustice et/ou d’impuissance, par les vagues du deuil et de l’absence ? Les institutions ont beau tenir, mais si ceux qui les incarnent choisissent l’autisme et la répression en lieu et place de l’écoute et du respect de la différence, n’est-ce pas la voie royale vers une auto-destruction programmée ?
Le Cameroun vit des évènements moroses qui engagent le quotidien de multiples familles, endolories, désarticulées, et ce, avec aucune perspective de mieux-être.
Nous avons actuellement dans notre société, deux lignes de fractures qui rendent l’air irrespirable. Des appareils répressifs de l’État qui frappent énergiquement ceux qui pensent différemment, et des citoyens opposés au pouvoir, qui, eux aussi, encerclent avec l’envie d’en découdre ceux qui s’écartent de leur logique. A mesure que le régime vieillissant continuera à vieillir, ces lignes se renforceront.
Bien plus, l’allure offensive et soutenue que prend la politique fiscale depuis trois à quatre ans (taxes sur le numérique, droits relatifs aux passeports, taxe sur les téléphones – avortée -, taxes sur les associations…) laisse penser que la trésorerie collective recherche activement des moyens de se ressourcer. A ce propos, lorsque le compte bancaire d’un parent est atteint de malnutrition, il ne faut pas grand-chose pour l’irriter. L’enfant qui ferme une porte trop bruyamment peut ainsi écoper d’une lourde taloche, là où dans des circonstances plus prospères, le même parent aurait simplement invité sa progéniture à faire attention.
Peut-être serait-il pertinent de réaliser une étude scientifique pour déterminer la corrélation entre les finances des démocratures et la qualité de violence de ses appareils répressifs. Je fais l’hypothèse que dans bien des cas, l’un est inversement proportionnel à l’autre. En effet, les tensions de trésorerie admettent mal que des contestations viennent davantage stresser l’ordre gouvernant. Par conséquent, on est d’autant plus brutal que les questions de liberté sont périphériques au moment où il y a plus urgent.
Et le problème, c’est précisément que ce que l’ordre gouvernant considère comme périphérique, les libertés de réunion et de manifestation, est un besoin de plus en plus pressant d’une partie de l’opinion, besoin raffermi par l’existence des réseaux sociaux. Il suffit d’observer l’acharnement avec lequel les politiques publiques sont scrutées dans l’univers numérique, avec une liberté de ton à l’endroit des dirigeants que l’on a aucune chance de retrouver dans l’univers physique. La brutalité est l’arme par excellence, et elle se déploiera autant que nécessaire, pour que la poussée en faveur de libertés plus importantes soit contenue sur les écrans, et jamais n’atteigne les rues. Il est donc loisible de penser que 2022 sera tout aussi violent, entre ceux qui sont lassés de se sentir comprimés, et ceux qui n’envisagent aucunement de laisser s’épanouir une adversité saine malgré les discordes.
Pensée pour ceux qui restent et qui n’ont pas le cœur à la fête.
La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite
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