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Les (ré) enseignements d’une visite officielle

Nous avons assisté à un point de rencontre officiel entre un pays en difficulté économique en raison d’une gouvernance largement perfectible, et un pays en perte de vitesse en Afrique, qui cherche férocement à stopper la percée russe.

L’un a besoin d’un soutien en matière financière et sécuritaire, au vu des dysfonctionnements qui torturent son pays (guerre au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, inflation importée par la dépréciation de l’Euro, insuffisance des devises…) ; l’autre – au-delà, et surtout en raison des difficultés économiques sur son territoire – a besoin de récupérer des parts de marché sans lesquelles le déclassement continu de son pays sur la scène internationale est inévitable.

Cameroon’s President Paul Biya welcomes his French counterpart Emmanuel Macron at the presidential palace in Yaounde, Cameroon, July 26, 2022. REUTERS/Desire Danga Essigue. NO RESALES. NO ARCHIVES

Et comme dans tout échange, il y a toujours un dominant et un dominé.

Le dominé, dans le cas d’espèce, a bien compris qu’avant de tendre la main, on s’assure d’abord de mettre la personne vers qui elle est destinée dans les meilleures conditions psychologiques. Il faut qu’elle se sente aimée. Admirée. Valorisée. Cela ne peut qu’augmenter les chances de succès final. Imaginons un monsieur qui reçoit la visite d’un oncle à priori fortuné, et à qui il espère présenter ses problèmes, en espérant qu’il en résolve quelques-uns. Il invitera sa maisonnée à faire preuve d’une sollicitude et d’une courtoisie particulières, pour ne surtout pas irriter l’hôte de marque. Comment ne pas être sensible aux embarras de personnes qui vous témoignent de l’affection, quoique superficielle ?

Cette opération de charme aurait pu se faire de manière subtile, raffinée, avec le minimum de teneur d’une nation certes consciente de ses limites, mais fière d’elle et enracinée dans la terrible histoire qui l’a forgée. Cependant, le propre des régimes autoritaires, c’est l’absence de mesure, aussi bien dans le champ de la répression que dans celui de la flagornerie.

Le spectacle auquel l’on assiste depuis l’arrivée du Chef d’État français en terre camerounaise est surtout déprimant parce que le pouvoir entraîne avec lui des masses camerounaises dans cet aplaventrisme. Et tout aussi déprimant est le renoncement dans lequel le pouvoir français entraîne des élites camerounaises.

L’aplaventrisme des masses

Face aux vidéos racontant l’accueil du président français au Cameroun, des sentiments multiples se bousculent, et en ce qui me concerne, aucun ne contient un semblant de positivité. En venir à répéter, en 2022, des chorégraphies dignes d’une visite d’un empereur colonial dans un de ses territoires, n’a absolument rien de divertissant.

A ce propos, adresser des reproches aux masses paupérisées, qui sont d’abord et avant tout des victimes de la situation, est une inutile fatigue. Aussi longtemps que la gouvernance ne créera pas les conditions pour qu’un marché du travail à mi-temps pour étudiants émerge, l’université constituera un vivier fertile pour recruter des mercenaires de l’ambiance. Aussi longtemps que le régime ne créera pas des conditions de mieux-être pour le plus grand nombre, des amas d’hommes et de femmes seront enchantés de se mobiliser, pour quelques billets de banque, en faveur du parti au pouvoir. Ce n’est pas le manque de dignité de certains de nos compatriotes, mais bien cette pauvreté collective qui produit l’indicible humiliation infligée au corps social.

Il s’agit d’un cercle vicieux qui désespère, et l’on est bien en droit de se demander si une issue existe en fin de compte. Ces mêmes masses paupérisées sont celles qui se font enrôler sur les listes électorales, qui votent pour le pouvoir parce que l’élite du coin le leur demande, élite étant celle qui les soulage épisodiquement d’une complication. Et là encore, comment en vouloir à une personne qui agit de manière rationnelle, et privilégie le court terme pour la résolution de problèmes immédiats ? Si un voisin en a bénéficié, pourquoi pas elle ? Un stage. Une bourse. Un recrutement. Un fonds de commerce. Même une enveloppe ponctuelle, bien que ridicule, du moment où elle permet de faire une trêve avec ses soucis alimentaires, et de renvoyer la lutte au surlendemain.

La visite du président français nous rappelle simplement la société au sein de laquelle on vit : celle où le manque organisé aliène, et rend foncièrement manipulable. Dans une telle situation, les grands principes résistent mal à la pratique. Et si l’on est tenté de penser que l’on se serait comporté autrement dans les mêmes circonstances, c’est à ce moment qu’il faut davantage méditer sur la question.

Le renoncement des élites

Par élites, je fais référence aux personnalités qui ont relativement excellé dans leur domaine de compétence, et que le gouvernement français a sélectionnées pour accompagner leur magistrat suprême dans son périple africain.

Et la question que je me pose est celle de savoir pourquoi des personnes incontestablement brillantes, acceptent de légitimer cette illusion de renouveau entre la France et l’Afrique. Pèse-t-il une contrainte sur elles – qui nous serait évidemment dissimulée pour les besoins de la cause – les conduisant à agir indépendamment de leur volonté ? Seule une réponse par l’affirmative pourrait expliquer tout le mal que se donnent nos compatriotes camerounais pour présenter en arrière-plan les intentions bienveillantes de l’ancien colon.

Ou peut-être que rechercher un sens caché est une erreur, que tous les humains se ressemblent, que chacun de nous a un prix – pas toujours financier – et qu’il suffit simplement qu’un acheteur rusé l’identifie ? Et peut-être qu’ici encore, nous avons urgemment besoin de créer un espace dans lequel nous pouvons émerger et rayonner pleinement dans nos disciplines respectives, en bénéficiant des dividendes de l’honneur et du prestige. Une telle configuration nous désintéressera sans doute davantage de la validation du monde occidental.

Interagir avec le dominant, et mettre sur pied des stratégies l’emmenant à agir dans son intérêt propre est une chose tout à fait concevable.  Mais faire de la sous-traitance, même de bonne foi pour le dominant, a pour seul effet de changer la toilette de l’impérialisme, et donc de le rendre plus acceptable.

Le point positif

S’il y a une chose que cette visite a permis, c’est bien de réaliser, pour ceux qui semblaient encore en douter, que le leadership camerounais est épuisé. Une mise à jour n’est pas seulement souhaitable, elle est vitale. Le logiciel colonial, incarné par une ouïe déficiente, et que seul le passage d’un étranger aurait pu nous révéler, indique bien, même aux plus sceptiques, qu’il est impératif de changer d’époque.

La vie est trop belle pour être petite

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@M²CD

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