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Discours et contre-discours des mouvements sociaux

Lorsqu’un mouvement de révolte émerge, il y a toujours au moins quatre figures que l’on peut observer :

  • L’allié silencieux : ses intérêts sont intimement liés à ceux des acteurs à l’origine du mouvement de révolte, et pour des raisons évidentes, il se garde de s’exprimer ;
  • L’allié bruyant : ses intérêts sont intimement liés à ceux des acteurs à l’origine du mouvement de révolte, et c’est précisément pour cela qu’il concentre toute son énergie à discréditer l’action collective ;
  • Le passager clandestin : c’est celui qui n’envisage de faire absolument aucun effort pour que la révolte conduise à une situation meilleure, mais qui sera naturellement heureux de profiter des bénéfices de l’action collective en cas de succès ;
  • Le philosophe de circonstance : il met un point d’honneur à présenter toutes les raisons pour lesquelles l’action collective est inutile, sans jamais frôler le cœur du sujet.

Naturellement, l’allié silencieux et le passager clandestin font toujours preuve d’un calme olympien. Le premier ne souhaite ni courroucer ceux qui lui procurent des avantages, ni contester le mal-être des révoltés qu’il sait d’ailleurs authentique. Le second ne décèle aucun intérêt à mener un combat pour lequel il aura de toute manière gain de cause en cas de victoire, et pour lequel il n’aura perdu aucune plume en cas d’échec. Au fond, ces deux figures ne posent pas de problème immédiat quant à la maturation de l’action collective.

Par contre, l’allié bruyant et le philosophe de circonstance sont d’une nocivité sans égal. Le premier est généralement un privilégié du système combattu, qui, fort de ses avantages, saute à pieds joints dans le bain de la polémique pour démontrer à ses bienfaiteurs son indomptable loyauté. (Si vous pensez que je fais allusion à certaines célébrités sous contrat avec des opérateurs téléphoniques, vous avez entièrement raison).

Le second cherche à endosser la cape du marginal qui prend ses distances avec la masse, et soupèse jusqu’au dernier milligramme la portée et les effets de l’action collective. C’est lui, le philosophe de circonstance qui me semble le plus intéressant, parce que contrairement aux trois autres figures – que l’on peut comprendre d’une certaine manière – il ne raisonne pas selon la logique coûts/avantages. Son but est de mettre en exergue sa propre conception du problème, et ses propres schémas pour les résoudre, afin de mieux ridiculiser les autres par l’effet du contraste. C’est donc qu’il reconnaît l’existence d’un problème pour lequel il n’a, hélas, jamais pensé à initier une quelconque action collective. Mais que d’autres daignent adresser cette question sous un prisme qu’il n’admet pas, lui paraît insupportable.

C’est une forme de messianisme qui délite trop souvent nos mouvements sociaux, parce que nous manquons de la flexibilité consistant à simplement se fondre dans un mouvement que l’on n’a pas engendré, et pour lequel on ne tirera aucune gloire personnelle – l’opposition camerounaise en sait quelque chose.

Au premier abord, le mouvement initié contre les opérateurs de téléphonie vise, comme dans toute lutte, à créer un rapport de forces. Savoir si les conséquences de l’action seront préjudiciables ou non à leur chiffre d’affaires est totalement périphérique. Sommes-nous capables de faire front commun, pour envoyer un message, non seulement aux opérateurs, mais aussi au régulateur ou au gouvernement ? Sommes-nous capables d’invisibiliser, ne serait-ce que momentanément, les transactions de toutes sortes au profit de deux multinationales, pour leur rappeler que sans nous, leur valeur est nulle ? Voilà le seul défi qui nous est visiblement insurmontable. Et si nous ne réussissons pas à faire quelque chose d’aussi simple, ce ne sont pas les mesures élaborées des philosophes de circonstance qui auront une chance de prospérer.

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