Journal d’un Confiné

Mon adorable épouse a fait une fausse couche tardive.

C’était une fille.

Il avait été décidé qu’on l’appellerait Bebey, comme son arrière-grand-mère maternelle.

Pendant que je vaquais à mes occupations, lui demandant chaque soir comment se portait notre fille, ma femme riait et marchait avec elle à chaque instant. Elle ressentait souvent que sa locataire essayait d’entrer en communication avec elle. De lui révéler qu’elle était impatiente de savoir à quoi ressemblait le monde hors de la prison que représentait le ventre de sa mère. De voir à quoi ressemblaient ses frères, qui venaient régulièrement coller leurs joues sur le mur de sa prison pour lui parler.

Et puis, au cours d’une soirée passablement pluvieuse, c’était arrivé : Bebey avait décidé qu’elle ne nous nous rejoindrait pas. Pour quel malheureux motif ? Le médecin nous a livré des explications très techniques qui ne m’ont pas convaincu. Ce qui est vraisemblable, c’est qu’elle n’était pas encore prête à rallier ce monde.

Peut-être avait-elle surpris mon épouse et ses amies débattre autour de la condition de la femme, et après une longue introspection, elle s’était résolue à se préserver des angoisses de l’inégalité de genre.

Avec déjà trois enfants au compteur, je vous avoue honteusement que cette fausse couche m’attrista certes, mais sans pour autant me plonger dans une mare de douleur. Je détenais toujours le bonheur de cheminer aux côtés de mon humaine préférée, ce qui, à mon sens, était plus important que tout. Et d’ailleurs, pensais-je innocemment, elle était encore bien loin de la ménopause, et l’on aurait largement l’occasion de fabriquer une autre Bebey.

C’est ma femme qui avait aménagé la future chambre de Bebey, et choisi tout le nécessaire pour son apparition dans notre univers. C’est elle qui s’était soumise aux innombrables recommandations fournies lors de nos excursions à l’hôpital. C’est elle qui avait éprouvé la nécessité de s’alimenter plus que d’habitude, car elle devait ravitailler son exigeante locataire. C’est elle qui avait senti régulièrement ce petit être se balader dans son ventre.

Et moi, je lui avais dit, avec une odieuse légèreté : « Ce n’est pas grave, on en aura une autre », comme s’il s’agissait d’une vulgaire nappe que nous ne retrouvions plus, et que nous pourrions remplacer en pénétrant n’importe quel supermarché.

J’avais agi comme le font trop souvent la plupart d’entre nous pour apaiser nos proches : j’avais – avec un misérable mélange de bons sentiments et de maladresse – minimisé l’affaissement psychologique de ma compagne.

Elle m’en a voulu, et je crois qu’elle m’en veut encore. Seulement, parce qu’elle sait que je m’en veux encore plus, elle essaie d’adoucir son ressentiment à mon égard, pour ne pas me faire subir une double peine.

Je vous l’ai dit, elle est adorable. Ceux qui affirment naïvement que la femme parfaite n’existe pas, ne l’ont jamais rencontrée, et tant mieux. Autrement, je vivrais avec l’irrespirable frayeur qu’ils la séduisent, et qu’ils réussissent à la convaincre de ce qu’elle mérite une présence meilleure que la mienne.

Nous avons essayé de fabriquer à nouveau un petit bout de nous deux.

Lorsque le médecin lui a annoncé que ce bout était de sexe masculin, un manteau de tristesse s’est répandu sur son visage : ce n’est pas ce qu’elle aurait voulu entendre, elle espérait que Bebey revienne à de meilleurs sentiments. Qu’elle revienne tout court. Je lui ai certifié que nous n’oublierions pas notre fille, et que ce ne serait que partie remise.

Au fil des semaines, elle a commencé à s’attacher à son nouveau locataire, et nous avons décidé de le baptiser Journal d’un confiné.

La date de l’accouchement se rapproche à grand pas. Vous en saurez davantage sur la source du nom de notre petit garçon à son arrivée.

A ce propos, n’omettez pas que la première impression n’est pas toujours la bonne.

J’espère en outre que vous le trouverez adorable, comme sa génitrice.

D’ici-là, prenez soin de vous, et de vos proches.

 

La vie est trop brève pour être petite
Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

9 commentaires sur “Journal d’un Confiné”

  1. Mon petit a trouvé la femme parfaite. 😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭😭.
    Sa plume a fait pleurer la bonne. 😌😌😌😌.
    Toutes mes félicitations ! Je l’attends impatiemment.😊😊😊🙂🙂🙂😊😊🙂.

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