KÀLATI.S02E09

Les hôtes de ce mois sont issus de la Russie et du Congo. Il s’agit de Fedor Dostoïevski  (1821-1881) et de Henri Lopes (1937-).

Crime et Châtiment

Dostoïevski apparaît dans cette série pour la deuxième fois. Lors de l’épisode 4 de la saison précédente, je vous avais présenté Les frères Karamazov, son tout dernier roman. Il m’est donc permis de ne plus vous dresser le portrait de cet écrivain majeur du XIXe siècle.

Par contre, j’aimerais mentionner ce que Léon Tolstoï, autre immense littérateur, contemporain de Dostoïevski, écrivit à son sujet au moment de sa disparition :

« Je n’ai jamais eu avec lui de relations directes, et soudain, lorsqu’il est mort, j’ai compris qu’il était pour moi l’homme le plus proche, le plus cher, le plus indispensable. Et jamais je n’ai songé à me mesurer avec lui, jamais. Tout ce qu’il faisait (ce qu’il faisait de bon, de vrai) était tel que plus il faisait et mieux je m’en trouvais. L’art m’inspire de l’envie, l’intelligence également, mais l’œuvre du cœur, — rien que de la joie. Je le considérais comme un ami, j’ai toujours pensé que nous nous verrions, que cela ne s’était pas trouvé ainsi jusqu’alors, mais que cela m’appartenait. Et soudain je lis : il est mort. C’est comme un appui qui vient à me manquer. J’ai perdu la tête, puis j’ai compris combien il m’était cher, et j’ai pleuré, et je pleure encore. »

Crime et Châtiment 

Ce roman a été publié sous forme de feuilleton au cours de l’année 1866.

Le récit est principalement axé sur le double meurtre d’une vieille prêteuse sur gages et de sa soeur, perpétré par le jeune étudiant Rodion Romanovitch Raskolnikov. Pour quel motif  a-t-il commis un tel acte ? Que donneront les résultats de l’enquête ? Tels sont les sous-intrigues principales du texte.

Le crime… et le châtiment

Le titre  indique bien les dorsales essentielles qui structurent le roman.

Les visages du crime

En ce qui concerne le crime, il ne faudrait pas y voir que le volet purement juridique. L’on compte bien sûr l’acte crapuleux de Raskolnikov, point focal de la narration. Cependant, l’aspect structement social ne fait pas de la figuration.

Dostoïevski peint ainsi  le père de famille Marméladov, d’une irresponsabilité maladive, qui engloutit ses maigres ressources dans les verres d’alcool, aux dépens de son foyer. Katerina Ivanovna, qui pousse sa belle-fille dans les serres de la prostitution pour prendre soin de ses enfants à elle, n’est pas en reste. Quant à Piotr Loujine, il est l’archétype de l’homme fragile qui ne se lie qu’avec une femme matériellement misérable, dans le but d’agrémenter son épaisseur vis-à-vis de lui-même. On pourrait également citer Svidrigaïlov dont l’affection pour la débauche est intégrale.

Des châtiments divers

Raskolnikov est naturellement le plus en vue. Le poids de la culpabilité le secoue, le tourmente et l’écrase avec une violence que le romancier met merveilleusement en lumière. Ira-t-il se dénoncer ? Commettra-t-il une erreur qui le trahira durant l’enquête ? Sera-t-il incarcéré ? Le lecteur est à la merci du narrateur quasiment tout au long de l’oeuvre.

Marméladov, Ivanovna et Svidrigaïlov connaissent un châtiment similaire, survenu dans des conditions totalement distinctes pour chacun d’eux. – Si je vous révèle tout, ce ne sera plus très intéressant – A propos de Loujine, le sort lui a retiré ce qu’il a de plus cher, l’apparence.

En somme, ce roman est certes policier, mais il est également social et politique. L’auteur, en plus de rendre compte avec précision de la misère et de la promiscuité, s’intéresse à la vie maritale et à la condition de la femme. Il interroge pareillement les causes du crime au plan idéologique, dans le contexte de l’émergence du socialisme en Russie. Les thèmes de l’amitié, du sacrifice et de la rédemption, sont magnifiquement incarnés, respectivement par Rasoumikhine, Avdotia Romanovna et Sophia Sémenovna

L’originalité de l’oeuvre

Dans les romans qui traitent de meurtre, il est ordinaire que le narrateur accroche le suspense sur l’identité de l’assassin. Dostoïevski a une toute autre logique dans Crime et Châtiment. Non seulement il ne dissimule pas le responsable, mais il nous donne rapidement accès à sa psychologie.

Sur la route de la lecture, je n’avais sans doute jamais rencontré un personnage aussi complexe. Il détrône les personnages de Anna Karenine et Else créés par Léon Tolstoï, et de Arthur Schnitzler.

Raskolnikov est d’une perspicacité et d’un cynisme perturbants. Il est parallèlement doté d’une vanité et d’une générosité paradoxalement désintéressée, et le délire intermittent qui l’anime ne fait que rajouter du trouble à la compréhension que l’on peut avoir de lui.

Le chef d’oeuvre dans le chef d’oeuvre

La réputation mondiale de ce roman n’est point, de mon point de vue, surfaite. Il y a tout de même, au sein de ce texte, des rondelles de vie qu’il me sera plus difficile d’oublier que d’autres, à l’instar de la plaidoirie de Fetioukovitch dans Les frères Karamazov.

Raskolnikov et le juge d’instruction Porfiri Petrovitch se rencontrent à trois reprises, et mon sentiment est que nous sommes là, en présence de quelque chose de prodigieux. Un duel intellectuel et psychologique de très haut vol s’observe entre deux esprits brillants, saupoudré d’une étourdissante finesse.

L’auteur nous livre les monologues intérieurs de Raskolnikov et les monologues extérieurs de Petrovitch avec une maestria difficilement comparable. Pensez-vous que je suis trop élogieux ? Dites-vous que je n’en fais même pas assez. La prose de Dostoïevski est d’une qualité phénoménale. C’est véritablement le génie qui se balade.

La lecture d’un bon gros roman est à maints égards comparable à une longue liaison apaisante. 

Cette pensée de Stephen King  convient à Crime et Châtiment. Lorsqu’on parcourt la dernière ligne de ce texte de plus de 700 pages, on est triste, parce que le douloureux moment de la rupture a surgi.

Tribaliques

Henri Lopes, entre politique et littérature

Fruit d’une mère Congolaise et d’un père Belge, il naît à Léopoldville, en République Démocratique du Congo. C’est pourtant dans le Congo voisin, à Brazzaville, puis à Bangui, qu’il trouve le chemin de études primaires.

En 1949, il gagne la France pour ses études secondaires et supérieures. Nanti d’une licence en lettres et d’un DES en histoire, il enseigne durant deux ans en région parisienne durant 2 ans.

De retour à Brazzaville en 1965, il enseigne à l’Ecole Normale Supérieure d’Afrique Centrale, et milite au sein du Parti Congolais du Travail, formation au pouvoir. Il connaît une ascension notable au sein de la classe politique.

Entre 1969 et 1980, il est Ministre de l’Éducation Nationale, des Affaires étrangères, des Finances, et Premier Ministre. Puis, il est désigné directeur de la Culture à l’Unesco, avant de devenir ambassadeur du Congo en France (1998-2015).

Sa carrière d’ecrivain et sa trajectoire politico-administrative se sont construites simultanément. En effet, son premier livre, Tribaliques publié en 1971, reçoit le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire un an plus tard. Il publie ensuite une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels La nouvelle romance, (1976), Le pleurer-rire (1982), Sur l’autre rive (1992), Le lys et le flamboyant (1997), Dossier classé (2001), Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois  (2003), Il est déjà demain  (2018).

Tribaliques, un recueil de nouvelles

Il s’agit de huit histoires à la fois indépendantes, mais dépendantes les unes des autres.

Elles sont indépendantes dans la mesure où chacune traite d’un sujet précis, dont la compréhension est autonome. Toutefois, elles dépendent les unes des autres, car faisant partie d’un questionnement global de l’auteur sur la situation socio-politique du Congo.

Le malaise social congolais

Tel aurait pu être le titre de cette oeuvre, tant Henri Lopes s’attèle à relever les maux qui minent son pays.

Il est toujours surprenant de constater à quel point les similitudes en Afrique Noire sont fortes, au sujet des fléaux sociaux. Chez Henri Lopes comme chez Fatou Diome et Chimamanda Ngozi Adichie, en passant par Ahmadou Kourouma et Mongo Beti, les descriptions des masses sont, au fond, toujours pareilles. Elles sont impuissantes face au déferlement du manque.

Les portraits d’individus, de rues, les difficultés que traversent les personnages, sont interchangeables, si bien qu’un Camerounais qui lit Lopès a l’impression qu’il traite de son pays.

Il m’a semblé que l’un des thèmes les plus récurrents était lié à la domination masculine, et à ses corollaires pervers que sont le sexisme et les violences, aussi bien physiques qu’économiques.

La fuite des cerveaux, le néocolonialisme sous couvert d’exploitation minière, ou encore la désaffection pour la science et le travail au détriment des plaisirs passagers, sont autant de sujets que l’auteur met en scène de manière toujours incisive, souvent ironique, mais jamais superficielle. Et cela, avec une excellente allure narrative.

 Mes préférences

« Monsieur le député » est une nouvelle qui a singulièrement capté mon attention. Elle relève formidablement le déphasage entre le discours public d’un parlementaire en faveur de l’émancipation de la femme, et sa manière machiste d’appréhender son ménage.

Quant à « L’honnête homme« , il éclaire non seulement l’impérialisme post-independance, mais également les mécanismes discutables par lesquels la misère la plus crasse cohabite avec l’opulence la plus insolente.

Tout au long de ces narrations, Henri Lopès s’interroge sur la condition des Congolais en particulier, et de l’Afrique en général.  Il nous conduit fatalement à procéder aux mêmes interrogations.

Ce petit livre est inversement proportionnel à son calibre, en termes de critique sociale.

 

L’épisode X sera sur vos écrans le 25 octobre prochain

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

 

Lire aussi

Journal d’un Confiné 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *