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Cet avant-dernier épisode de la saison reçoit tour à tour la Rwandaise Scholastique Mukasonga (1956-) et le Français Henri Lœvenbruck (1972-).

Notre-Dame du Nil

Aux origines de Scholastique Mukasonga

(Sur son site internet, elle se définit comme « écrivaine rwandaise« . Cependant, sur les plateformes littéraires les mieux référencées, j’en entends parler comme d’une franco-rwandaise. Serait-ce un des effets secondaires du succès ? )

Scholastique Mukasonga apparait en 1956 au Sud-ouest du Rwanda. En 1959, éclatent les premiers pogroms contre les Tutsi. Un an plus tard, sa famille est déportée, avec beaucoup d’autres Tutsi, à Nyamata au Bugesera, une région de brousse alors très inhospitalière.

Elle réussit à survivre en dépit des persécutions et des massacres à répétition. Malgré le quota qui n’admettait que 10% de Tutsi dans les établissements secondaires, elle rentre au lycée Notre-Dame de Citeaux à Kigali, puis à l’école d’assistante sociale à Butare.

En 1973, les élèves tutsi sont chassés des écoles et les fonctionnaires de leurs postes. Elle s’expatrie au Burundi pour échapper à la mort, et achève ses études d’assistante sociale au Burundi. Elle travaille ensuite pour l’UNICEF.

La future romancière se rend en France en 1992 et passe à nouveau le concours d’assistante sociale, le diplôme burundais n’étant pas reconnu par l’administration française. De 1996 à 1997, elle est assistante sociale auprès des étudiants de l’université de Caen.

De 1998 à ce jour, elle exerce la fonction de mandataire judiciaire auprès de l’Union départementale des associations familiales du Calvados.

Le déclic

En 1994, 37 membres de sa famille sont assassinés durant le génocide des Tutsi. Elle retourne dans son pays natal une décennie plus tard. C’est à la suite de ce séjour qu’elle écrit son premier livre, une autobiographie, Inyenzi ou les Cafards. La Femme aux pieds nus lui succède en 2008, puis L’Iguifou en 2010, tous plébiscités par la critique. Interviennent par la suite quatre autres romans, dont Notre-Dame du Nil, lauréat des prix Ahmadou-Kourouma, Océans France Ô, et Renaudot.

Le Prix Bernheim de la Fondation du judaïsme français lui est décerné en 2015 pour l’ensemble de son œuvre. Elle est par ailleurs membre du jury du Prix Deauville Littérature et Musique, et a été faite Chevalier des Arts et des Lettres.

Notre-Dame du Nil (2012)

Ce roman est un huis clos au sein du lycée Notre-Dame du Nil, un établissement fréquenté essentiellement par l’élite féminine du Rwanda. Ce sont en effet des filles de ministres, ambassadeurs, colonels… qui peuplent essentiellement ce lieu, tenu par des religieux belges et des enseignants majoritairement occidentaux.

Entre discrimination du genre et discrimination ethnique

Le grand sujet de ce roman, c’est la discrimination. Être femme dans cette société est déjà en soi accessoire, mais être femme Tutsi, c’est le comble.  La formation des lycéennes Hutu a pour fonction primaire d’attirer de bons partis, et ainsi, d’assurer la promotion de la famille à travers des alliances maritales avantageuses.

Les Tutsi, elles, sont tolérées au sein de l’établissement, car un quota national leur accorde 10% des places. Leur présence est considérée par leurs camarades comme inopportune, et le système politique du pays, contrôlé par le « peuple majotitaire » – les Hutus – consacre leur infériorité sociale. Avec une épée suspendue en permanence sur leur tête, elles sont condamnées à subir menaces et intimidations sans rien laisser paraître de leur abattement intérieur.

Le récit

Ce que j’ai trouvé réussi dans ce texte, c’est la précision avec laquelle Scholastique Mukasonga immerge le lecteur dans ce Rwanda des années 70, si bien qu’il appréhende mieux la tragédie qui se déroulera deux décennies plus tard. Les deux Tutsis de la classe de Terminale, Virginia et Véronica, sont conscientes de leur statut social, et subissent de manière stoïque leur sort. Quant à Gloriosa, la tête de file du mouvement anti-Tutsi au sein du lycée, elle ne lésine sur aucun moyen pour convertir encadreurs et lycéennes à son voeu d’épuration ethnique.

Par ailleurs, comme Boubacar Diop dans Le livre des ossements, l’auteure prend garde de simplifier l’opposition ethnique, par le biais de deux personnages, Modesta et Immaculée.

Modesta, de père Hutu et de mère Tutsi, ne ressent aucune animosité vis-à-vis des origines de sa maman, mais doit tenir compte de l’environnement dans lequel elle évolue, afin de marquer son appartenance au peuple majoritaire, et ne pas déplaire au tyran Gloriosa. Immaculée, elle, bien que Hutu, n’est pas enthousiasmée par la folie destructrice qui dévore sa communauté, et le démontre au moment où éclatent des troubles au sein du Lycée.

Des poches d’acculturation

J’ai eu le sentiment que l’auteure regrette l’acculturation consécutive à la colonisation, en mettant en exergue le mépris des administrateurs belges pour la culture locale. En effet, l’interdiction de s’exprimer en swahili dans le pensionnat, ou encore le régime alimentaire faisant la part belle aux « nourritures civilisées », sont mentionnés dans le texte.

En outre, elle précise toujours la signification des patronymes rwandais de ses personnages, comme pour signifier que dans sa culture, par opposition aux prénoms  d’essence occidentale, une appelation n’est pas donnée de manière hasardeuse, mais doit traduire une réalité anthropologique.

De la contribution coloniale

Scholastique Mukasonga décrit la montée en puissance de la haine, en déroulant quelques ressentiments historiques qui en sont à cause. La responsabilité coloniale dans la hiérarchisation des communautés est mise en relief, et éclaire – pour le lecteur profane – la problématique  d’un jour nouveau.

Notre-Dame du Nil ne peut pas faire de mal à qui veut mieux cerner les contours de l’horreur de 1994 au Rwanda.

Nous rêvions juste de liberté

Henri Lœvenbruck en bref

Né en 1972 à Paris, Henri Lœvenbruck  est le fils de deux professeurs d’anglais.  Après l’obtention de son baccalauréat, il est tiraillé par la musique et la littérature, et décide de poursuivre simultanément ses deux passions. Étudiant en littérature américaine et anglaise, il joue parallèlement en concert ou en studio avec des musiciens.

Au moment du service national, il fait une objection de conscience et passe 17 mois comme maquettiste aux Editions Francophones d’Amnesty International, avant de s’exiler pour l’Angleterre, où il enseigne le français dans un collège.

A son retour en France, il enseigne l’anglais dans une école d’ingénieur (EFREI), avant de s’intéresser au journalisme littéraire. Pigiste pour la radio (TSF) et la presse écrite (L’Express), il rédige de multiples chroniques sur les littératures populaires avant de créer son propre magazine, Science-Fiction magazine.

Après être resté rédacteur-en-chef de ce titre pendant deux ans, il publie à 25 ans son premier roman aux éditions Baleine, sous pseudonyme. Il décide ensuite de se consacrer pleinement à l’écriture. Il publie alors deux trilogies de Fantasy, La Moïra et Gallica, Suivront de nombreux romans, parmi lesquels Nous rêvions juste de Liberté, qui a fait l’objet d’un projet d’adaptation cinématographique.

 

Nous rêvions juste de liberté  (2015)

L’histoire

Il s’agit d’une plongée dans l’univers de la moto. Une bande de jeunes quittent leur ville natale, Providence, et entament un road trip, à la quête de la liberté.

Le narrateur et personnage principal est Hugo Félida.  Il incarne, certainement mieux que ses amis, les dérapages auxquels peuvent mener le défaut d’affection parentale et d’encadrement social.

Pour ces jeunes, dont les seules règles à respecter sont celles des clubs de motos, les excès meublent le quotidien. Et sans discipline, la délinquance tend patiemment ses bras. Vient inéluctablement le moment de faire face aux conséquences de la profanation des règles sociales.  Et enfin de compte, l’auteur nous (ré) apprend que l’instinct de conservation teste la solidité des liens d’amitié avec une insoupçonnable brutalité.

Quoi que jetant un rai de lumière sur la douleur de la trahison, ce roman est egalement une célébration de l’amitié fraternelle, et de la loyauté.

Un style marquant

Lœvenbruck fait partie de ces romanciers dont l’esthétisme ne se réside pas dans le langage en tant que tel. Le registre de ce livre est d’ailleurs familier. Son esthétisme à lui commence avec l’authenticité de ses personnages, et se termine avec la profonde humanité de son intrigue. C’est prodigieux.

Nous revions juste de liberté parle à l’universalité : on ne peut pas ne pas s’y reconnaître à un moment donné. Lisez-le pour vous faire votre avis.

Nous mettrons un point final à cette saison le 27 décembre prochain.

Joyeuse fête de Noël aux chrétiens. 🤗

 

La vie est trop brève pour être petite

Faisons d’elle une balade inédite

© M²CD

 

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