Qu’est-ce qui nous arrive ?

Le partage du malheur : une inquiétante banalisation

Je me suis surpris en train de débattre pendant près d’une dizaine de minutes sur quelque chose qui de mon point de vue relève du bon sens. En écrivant ce texte, je me demande même encore comment j’en suis arrivé là, ou plus exactement comment notre société en est arrivée à ce niveau d’indifférence.

Je suis suffisamment ahuri par une tendance que l’on observe de manière continue chez nous. Cette tendance s’est même banalisée. Elle consiste à partager des photos/vidéos relatives au malheur des autres, avec une effrayante régularité. Chaque fois qu’il y a un sanglant accident de la circulation, soyez sûrs d’être nez-à-nez avec des clichés de corps sans vie dans votre téléphone, ou via votre ordinateur.

Tout le monde a entendu parler de l’accident, du lieu exact où il s’est produit, du nombre provisoire de victimes. Le malaise est déjà persistant, l’angoisse est plus affinée chez ceux dont les proches avaient pris la route en question…

Comme si cela ne suffisait pas, tout semble indiquer qu’il faut encore illustrer l’accident. Cette illustration ne peut pas se contenter de montrer tout au plus un bus ou un camion en mauvais état. Non, ce n’est pas assez au goût de certains. Il faut du sang ! Et c’est à ce niveau que tout devient morbide.

Quand le narcissisme prime sur tout

Avant de s’intéresser au partage de ces photos et vidéos sur les réseaux sociaux, il faut d’abord se focaliser sur ceux qui les prennent. Ce sont des acteurs stratégiques de cette mouvance. Un accident vient d’avoir lieu, des personnes sont décédées sur le champ ; il y a sans doute des blessés, des personnes qui peuvent encore échapper à la mort, pourvu que l’on s’occupe d’elles dans les plus brefs délais.

C’est à ce moment que des illuminés sortent leurs téléphones, comme si de rien n’était, visent les dépouilles encore chaudes et capturent le malheur. Lors de la catastrophe d’Eseka, il y avait même des vidéos en circulation. Qu’est-ce qui se passe d’ailleurs dans la tête de ces compatriotes pour que cette attitude soit si naturelle ?

A ce moment précis, n’y-a-t-il pas mieux à faire ? Est-ce que des personnes, déjà inquiètes, recevront par téléphone les images des corps de leurs proches ? C’est le cadet des soucis de nos généreux photographes de circonstance. Je pense que bientôt, nous aurons droit à des « selfies » et « snaps » en bonne et due forme, histoire de dire « J’étais là quand cela se déroulait. »

Concernant nos « partageurs », la première remarque est que l’on y retrouve des journalistes. Est-ce la recherche du Breaking news qui conduit certains à poster fièrement ces photos qui transpirent la douleur et la désolation ? Et tous ceux qui viennent apposer leur pouce pour un « J’aime », ou un « J’adore », qu’aiment-ils ou qu’adorent-ils au juste ?

Ceux qui téléchargent ces photos pour les répercuter sur Whatsapp, que peuvent-ils rechercher, si ce n’est la furieuse envie d’être considérés comme ayant la primeur de l’information ? Tout le monde dit vouloir informer, donnant l’impression trompeuse qu’on ne peut le faire sans cette funeste mise en scène.

Du respect du malheur d’autrui

Après, l’on s’étonne de ce que des gens nous méprisent. Nous ne faisons pas mieux envers nous-mêmes. C’est un manque de respect innommable pour ceux qui ont trépassé, et pour leurs proches. On peut dire sans risque de se tromper que personne n’aimerait que des corps de son oncle, frère, ami, de sa belle-sœur, mère… ne fassent l’objet de partages incessants.

Je sais qu’il y a dans notre espace scientifico-médiatique des personnes qui défendent depuis longtemps la thèse selon laquelle en Afrique, on meurt de tout, et que la mort est déjà devenue banale. Ceci expliquerait notre tendance à ne pas avoir d’égard pour nos morts.

C’est une analyse superficielle dont il faut s’éloigner, et sans se retourner. Ailleurs, il y a aussi des accidents, une criminalité grandissante, avec des guerres de gang, la mafia et le trafic de drogue qui tuent tous les jours, des attentats… mais l’on sait avoir un minimum de respect, même s’il est de façade, pour ceux qui ont quitté ce monde.

Récemment encore, un attentat a fait des centaines de morts et blessés à Las Vegas. Je ne pense pas qu’un seul Camerounais ait vu un corps inerte sur son ordinateur ou dans son téléphone.

A quand le partage aussi récurrent d’actualités positives ?

Dans l’Essai sur le discours du consommateur, plus précisément dans la sous-partie consacrée à la Guerre de l’image, j’aborde cette question de façon trop sommaire, ce qui est a posteriori une erreur. Ce n’est qu’un des symptômes d’un problème beaucoup plus large et profond dans notre société. Nous ne nous rendons même pas compte que les réseaux sociaux font partie de l’espace public international.

C’est lorsqu’il y a ce type d’actualités sordides que nous sommes prompts à faire des partages sans retenue. Et bien sûr, lorsque l’actualité est positive, nous sommes incapables de partager l’information aussi passionnément, clichés à l’appui.

Le bonheur des autres doit être limité, absolument, même s’il ne nous diminue en rien, mais leur malheur peut traverser toutes les frontières, même si cela est choquant. Accident après accident, on ne comprend toujours pas que partager ce type de photos fait plus de mal que de bien, et surtout, que cela ne règle aucun problème.

La vie est trop brève pour être petite.
Faisons d’elle une balade inédite.

© M²CD

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2 commentaires sur “Qu’est-ce qui nous arrive ?”

  1. Retour de ping : Tout cela pourquoi au juste ? – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

  2. Retour de ping : Contre qui sommes-nous vraiment en concurrence ? – La vie est trop brève pour être petite. Faisons d'elle une balade inédite.

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