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Le Pape au Cameroun : pour quoi faire ?

Du 15 au 18 avril 2026, le Pape séjournera au Cameroun. Les voyages officiels d’un Chef d’État sont rarement innocents, et relèvent d’enjeux diplomatiques au premier chef. Il importe donc de se demander quel est l’intérêt pour l’État du Cameroun d’une part, et l’État du Vatican d’autre part, de favoriser ce déplacement.

D’abord l’État – entendons ici les autorités – du Cameroun. L’annonce de la visite du Pape est survenue en marge des élections présidentielles de 2025, à l’initiative de l’État du Cameroun. C’est donc ce-dernier qui a souhaité que le Chef de l’Église Catholique Romaine se déplace. Et ce, pour au moins deux raisons. La première est davantage liée au marketing politique. Les conditions de l’élection et de la proclamation des résultats de la présidentielle 2025 sont connues, avec leur lot de violences, d’incarcérations et de disparitions définitives. Cela a eu un impact sur l’image du Cameroun au plan international. A cet égard, quoi de mieux que la venue d’une autorité morale de premier plan, pour démontrer que l’État du Cameroun en général, et son Chef en particulier, demeurent parfaitement fréquentables ? Il s’agit donc d’une opération de relations publiques idéalement réussie par les autorités centrales du Cameroun. Et l’effet induit est évidemment une convergence d’acteurs a priori antagoniques, de telle sorte que même des opposants parmi les plus irréductibles, parce que catholiques, accueillent avec joie l’arrivée du Pape et font corps avec l’État pour que son séjour soit à la hauteur des attentes. Au plan symbolique, avant même que l’hôte américain n’atterrisse en terre camerounaise, le succès de la manœuvre est remarquable.

La seconde raison pourrait être liée à la crise dite anglophone. Les autorités centrales de l’État ont à cœur de se présenter auprès de l’opinion publique comme des acteurs œuvrant sans relâche pour un retour à la normale. Le Pape peut sans doute contribuer à donner du sens à cette logique : « Si vous estimez que nous ne sommes pas suffisamment audibles et crédibles pour écouter notre message de réconciliation, tendez au moins l’oreille pour le Saint-Père, nous l’avons fait venir pour vous ». Il n’est pas certain que cela porte des fruits, mais l’acte sera suffisamment mis en lumière par les journalistes du monde entier qui suivront le Pape à chaque étape de son séjour.

Si le Chef de l’Église Catholique accepte d’être instrumentalisé ainsi, sachant parfaitement qu’il incarne à la fois un trophée et une caution pour son homologue camerounais, c’est bien parce qu’il y localise quelque intérêt.

Léon XIV a été élu il y a moins d’un an à la tête du Vatican. Il entame donc à peine son magistère, dans une configuration mondiale assez claire.

L’on assiste à une notable déchristianisation de l’Europe depuis de nombreuses décennies. Quant à l’Asie, elle est dans une large mesure dominée par des spiritualités endogènes. Le Proche et le Moyen-Orient sont globalement conquis par l’Islam et les Papes ne s’y rendent que très peu, à l’effet de promouvoir le dialogue interreligieux et de soutenir les minorités chrétiennes. Par conséquent, les anciennes colonies européennes en Amérique latine et en Afrique sont les aires privilégiées du Vatican.

S’agissant de l’Afrique, elle représente, et continuera à représenter un maillon stratégique dans le déploiement du Vatican, en raison de sa démographie. Il s’agit, à date, du continent abritant le plus grand nombre de Chrétiens au monde – plus de 650 millions – De plus, à l’horizon 2050, un humain sur quatre sera africain. Le continent noir représente donc un terrain de chasse incontournable pour toute religion expansionniste.

Comme n’importe quel chef d’entreprise rigoureux, le Pape, à travers ses services – nonciatures apostoliques, archevêchés, évêchés….- dispose d’un système de veille stratégique qui l’informe de l’état du secteur et des parts du marché spirituel. Il est donc au fait de la vertigineuse montée en puissance de ses principaux concurrents à savoir les Églises pentecôtistes – Églises dites de réveil – au Cameroun comme ailleurs en Afrique Noire.

La tournée africaine de Léon XIV inclut en dehors de l’Algérie, pays où a vécu son modèle spirituel Saint Augustin, une ancienne colonie portugaise – l’Angola -, une ancienne colonie espagnole – la Guinée Équatoriale -, et un ancien territoire colonisé de fait par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne – Le Cameroun -.

Cette tournée s’inscrit de prime abord dans une stratégie de séduction et de remobilisation de ses troupes. L’Église vend de l’espérance et est d’autant plus confortable dans des environnements désespérés aux côtés des plus faibles. Seulement, l’Église Catholique moderne – comme n’importe quelle entreprise n’opérant pas dans le secteur de l’armement – a besoin de stabilité pour faire des affaires. Elle possède des paroisses, des écoles, des hôpitaux, des librairies, des imprimeries, des médias… dont le fonctionnement est contrarié par le vacarme des mitraillettes. De nombreux autres Chefs d’États africains ont certainement invité le Pape pour bénéficier de son aura à leur manière, mais si le Cameroun fait partie des destinations qu’il a choisies dans le cadre de son périple, cela pourrait s’expliquer par le fait qu’à partir du Cameroun, il peut singulièrement transmettre des pans de la doctrine sociale de l’Église. De ce point de vue, il est loisible de faire l’hypothèse que Léon XIV a estimé que se rendre à Bamenda, la capitale d’une région ravagée par des conflits armés depuis bientôt une décennie, donnerait davantage de retentissement à son invariable message de paix et de pardon. La paix et le pardon sont précisément ce dont a besoin le pouvoir camerounais, au Nord-Ouest et au-delà. Les intérêts du Vatican et d’Étoudi s’alignent dont parfaitement.

Par ailleurs, l’on ne saurait manquer d’évoquer le tourisme religieux pour cerner un autre versant des intérêts de notre hôte. La Basilique Saint-Pierre, les Musées du Vatican, La Chapelle Sixtine, la Place Saint-Pierre… sont autant de sites que des catholiques – camerounais naturellement compris – visitent régulièrement. Cela est beaucoup moins visible que les pèlerinages à la Mecque qui sont effectués par des millions de musulmans à la même période, mais les ressources engrangées par le Vatican à la faveur de ces voyages représentent annuellement des dizaines de millions d’euros. En ce sens, la tournée du Pape participe également du raffermissent de la foi de la communauté catholique et de l’exacerbation du sentiment d’appartenance commune, tous deux nécessaires à l’entretien de cette lucrative filière touristique.

En définitive, le Pape est le visage d’une organisation politique multinationale. Et de ce fait, chacune des actions qu’il pose au nom de cet État vise à le légitimer ou le rélégitimer sur la scène internationale, dans le but premier de maximiser ses gains.

Notons enfin, de manière anecdotique, qu’indépendamment des chapelles spirituelles, la visite du Pape contribue à un appréciable aménagement routier dans les villes de Yaoundé, Douala et Bamenda. A ce propos, Léon XIV serait bien inspiré de marquer sa présence au Cameroun au moins une fois par an.

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